1. // Révolution en Libye

« La révolution semblait impossible »

Formé au RC Strasbourg, Nordine Sam évoluait jusqu'à il y a un mois à Benghazi, d'où est partie la révolution libyenne. De retour en France, il témoigne.

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Depuis quand es-tu rentré en France ?


En fait j'ai eu beaucoup de chance, j'étais rentré pour quelques jours de vacances avant le début des incidents, il y a deux semaines et demi.

La révolution, tu la sentais venir ?


Ah mais pas du tout. La preuve, j'avais fait venir ma femme et ma fille de France. Bien sûr, en privé, les gens te disaient là-bas qu'ils en avaient ras le bol, mais à aucun moment on pouvait penser que ça allait péter. Même en début d'année où ça a pété chez les voisins en Tunisie et en Égypte, on n'aurait pas pu prévoir que ça allait être pareil en Libye. T'avais l'impression que Khadafi dirigeait le pays d'une telle main de fer que ça semblait impossible.

Tu évoluais pourtant à Benghazi, d'où est partie la révolte...


Oui, ça par contre on voyait bien que c'était la ville de l'opposition, celle qui avait la réputation d'être la moins aimée par Khadafi, la plus délaissée. On sentait en privé le sentiment de révolte. Maintenant, je vais te dire un truc important : j'ai pas mal voyagé et je peux te dire qu'humainement, l'accueil des gens là-bas, c'est le top. Exceptionnel, vraiment. Même les supporters des autres équipes de la ville m'ont bien reçu.

Que penses-tu que les événements actuels vont apporter ?


Que du bien pour les gens. Tu voyais qu'ils avaient les nerfs. En privé, on me disait « Regarde, on est un pays riche, on a du pétrole, du gaz... » , et c'est vrai que cette richesse, au quotidien tu ne la voyais pas trop. A part les quelques rues principales, les autres routes sont en terre. Faut comprendre aussi qu'au Maghreb, la Libye, c'est particulier niveau religion. C'est strict, ça ressemble plus à l'Arabie Saoudite. Et niveau loisirs, il n'y a rien. Pas de discothèque, pas de bowling, pas de cinéma, tu te fais chier. Sauf que t'as pas le choix, tu fermes ta gueule. T'as vite conscience que si tu l'ouvres, on ne te retrouve plus.

As-tu eu des échos de ce qui s'est passé là-bas par des personnes restées sur place ?


Oui, j'ai eu des nouvelles d'un ami qui m'a expliqué que ça tirait de tous les côtés. Il s'est réfugié dans un hôtel avec sa famille. Des gens tiraient à la mitraillette dans la rue, de la folie.

Quelle est ta situation personnelle ?


Ici en France, je n'ai qu'une valise. La plupart de mes affaires et mon argent sont restés sur place. J'ai eu mon proprio qui m'a assuré que ma maison n'avait pas été pillée. C'est bien, mais le plus important, c'est que j'ai eu de la chance d'être en vacances en France au moment où ça a pété. J'ai pu mettre ma famille à l'abri.

Tu comptes y retourner un jour ?


J'attends de voir. J'ai appelé mon club et mon agent et on m'a laissé entendre qu'à 99,9 %, le championnat était annulé. Le pays est totalement désorganisé et c'est évident que le football n'est pas une priorité dans la reconstruction du pays. Ne serait-ce que par respect pour le nombre de morts, on ne peut pas continuer.

Dans quelles conditions t'es-tu retrouvé à évoluer dans le championnat libyen ?


L'an dernier, j'ai eu un différend avec le club où je jouais à Chypre (Nea Salamis Famagouste, NDR), on m'a fait quelques propositions, et certaines ne me plaisaient pas. Jusqu'à cette offre d'Al-Nasr Benghazi qui, en plus de disputer le championnat, était engagé en Coupe arabe et en Coupe d'Afrique. Je me suis dit que ça pouvait être intéressant et effectivement, les trois premiers mois après mon arrivée en septembre, ça s'est super bien passé. J'ai été élu meilleure recrue estivale.

Que fais-tu depuis ton retour en France ?


Je m'entraîne avec la CFA du RC Strasbourg, mon club formateur, qui a eu la gentillesse de m'accueillir. Je peux me maintenir en forme et c'est très important pour la suite de ma carrière.

Qu'en est-il d'ailleurs ?


Je ne sais toujours pas. J'ai appelé la Fifa pour savoir si je pouvais éventuellement signer ailleurs, mais ils n'ont pas su me dire. Le Comité olympique libyen est géré par Mohamed Khadafi et le téléphone et Internet ont été coupés. J'ai reçu des propositions pour aller notamment en Europe de l'Est, Russie et Ukraine, mais la fenêtre des transferts va bientôt fermer. Je ne peux rien y faire, juste attendre.

Propos recueillis par Régis Delanoë

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Super interview. D'un côté il a eu une chance folle d'être parti juste avant les événements, d'un autre il est sans club, sans argent, sans savoir s'il peut jouer ailleurs...
Hop là, et encore une excellente interview ! Le comité olympique lybien au main des Kadhafi, je n'aimerais pas être dans sa situation sportive. Il a échappé au pire et c'est important de voir la conscience qu'il a des événements et de la place du football dans tout cela.
Merci pour l'interview !
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