1. // Baccalauréat 2013
  2. // Épreuve de philosophie

L'important, est-ce vraiment les 3 points ?

Aujourd'hui, les terminales de France et de Navarre se sont attaqués à cet exercice rédhibitoire mais non symbolique qu'est le baccalauréat. Solidarité oblige, on a aussi planché sur l'épreuve de philosophie. En conditions réelles : quatre heures, thèse-antithèse-synthèse, sans parler, avec juste un peu d'Internet aux toilettes pour les citations. Style ampoulé de rigueur.

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Depuis l'instauration de la victoire à trois points, lors de la saison 81/82 en Angleterre et en 1994 par la FFF (Fédération française de football), on a coutume d'entendre joueurs et entraîneurs répéter à longueur de conférences de presse et d'interviews que « l'important c'est les 3 points » . Mais sont-ils pour autant détenteurs de la vérité ? N'existe-t-il pas autre chose, une autre vision du football ? Celle d'un sport populaire, pas encore totalement dévoré par les vicissitudes du sport-business ? Par facilité (et parce que la Prince l'a dit), nous utiliserons aussi des exemples tirées de coupes. Dans un premier temps, nous partirons du principe que seule la victoire est belle, peu importe les moyens mis en œuvre pour la conquérir. Puis, nous montrerons que l'Histoire a aussi tendance à se rappeler des « losers magnifiques » qui ont eu le courage de leur jeu. Enfin, nous déterminerons quelle tendance l'emporte sur l'autre.

Au début de la saison qui vient de s'achever, nombreux étaient ceux qui s'interrogeaient sur la viabilité du mercato de l'Olympique de Marseille. Quelques mois plus tard, ils étaient encore plus à râler sur la qualité de jeu indigeste proposée par les ouailles d'Élie Baup. Aujourd'hui, force est de constater qu'à grands renforts de 1-0 sans saveur, arrachés dans le sang et la sueur, le club phocéen est qualifié pour la Ligue des champions. Et que Lille, son jeu et son recrutement honnêtement plus flamboyant ne le sont pas. Nous pourrions être tenté de dire que « la fin justifie les moyens » , mais ne tombons pas dans les poncifs faciles, et avançons que « l'Histoire ne retient que les vainqueurs » . Rétrospectivement, souvenons-nous que la France a été sacrée en 1998 avec trois milieux défensifs, après être passée proche de la correctionnelle contre le Paraguay, avoir battu les Italiens aux tirs au but et arraché la demi-finale à la Croatie grâce aux deux seuls buts sous le maillot bleu de Lilian Thuram. Évidemment que non. Pareillement, cette année, Manchester United est peut-être le champion d'Angleterre le plus objectivement laid depuis des lustres, mais nous ne pouvons que nous incliner devant cette vingtième couronne. Chelsea a peut-être dû garer un bus pour battre Barcelone, mais à la fin, c'est bien Lampard qui a soulevé la coupe aux grandes oreilles. Lorsque nous regardons un palmarès, nous ne voyons que les titres, pas la manière ni les circonstances.

Néanmoins, Léonidas et ses 300 valeureux Spartiates nous ont prouvé que la défaite peut elle aussi être grandiose. Parmi les grandes équipes de ce monde, impossible de ne pas citer la Hongrie de 1954 emmenée par Ferenc Puskás, les Pays-Bas de 1974 et son Football Total ou le Brésil samba de 1982. L'élimination de cette dernière contre l'Italie est d'ailleurs particulièrement symbolique. Alors qu'ils n'ont besoin que d'un match nul pour se qualifier, les hommes de Telê Santana continuent d'attaquer inlassablement à 2-2 et se font piéger par le troisième but de Paolo Rossi. De ce Mondial 82, on se souvient aussi – forcément – de la France, de son carré magique Platini-Tigana-Six-Giresse et de l'attentat de Schumacher. Il est amusant de noter que les bourreaux de ces équipes sont soit l'Italie, soit l'Allemagne, des gens connus pour leur pragmatisme, du moins en football. Des mecs capables de défendre contre vents et marées, de tenir un résultat, et d'achever froidement un adversaire. Ce qui est loin de notre idéal passionné de beauté. Nous ne pouvons nous empêcher d'aimer le beau, c'est dans la nature de l'homme. Et belles, ces équipes l'étaient assurément. Alors quitte à perdre, autant le faire pleinement, complètement, irrémédiablement. À quoi bon jouer pour ne pas perdre ? Et une défaite 4-3 a parfois plus de saveur qu'une victoire 1-0 sur penalty, surtout si on s'appelle Zdeněk Zeman. Pour certains romantiques, « il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent ans comme un mouton. »

Pourtant, il serait bien trop manichéen d'assimiler beau jeu et défaite, ennui et victoire. Il est possible de conjuguer la manière et le résultat. Si le jeu barcelonais actuel apparaît quelquefois trop stéréotypé, notamment par sa dépendance à Lionel Messi, on ne peut que s'émouvoir de celui de 2005-2006, nourri par la folie de Ronaldinho, la classe de Deco, le flair d'Eto'o. Et si la Hongrie tombe en 1954, Puskás triomphera avec le Grand Real, avec notamment un quadruplé contre l'Eintracht Francfort en finale de Coupe des clubs champions lors d'une mémorable victoire 7-3. Si Cruyff n'a pas réussi avec la Hollande, il avait déjà mis tout le monde d'accord avec son Ajax. Difficile aussi ne pas citer le Milan de Sacchi. Au pays du catennacio, le Mister a su faire prévaloir l'attaque, bien aidé par son trio néerlandais Van Basten/Gullit/Rijkaard. Le Real Madrid, balayé 5-0 en demi-finale de C1, s'en souvient encore. Et comme il le dit lui-même dans une interview accordée à So Foot : « Nous voulions gagner tout en méritant de gagner. D'où l'idée de mélodie, de plaisir, d'harmonie. Pour nous, une victoire sans mérite n'était pas une victoire. Je me souviens d'une victoire 2-0 contre Pescara, après laquelle j'avais le nez long. Galliani vint me voir et me dit : "Dai Arrigo, on a le droit aussi, pour une fois, de gagner sans bien jouer." La satisfaction la plus grande, je l'avais quand il y avait cette osmose avec le public, quand on sentait que le public était très reconnaissant de ce que nous lui offrions. » Dans un monde idéal, l'important serait toujours les trois points, mais conquis avec la manière. S'il faut choisir donc, nous choisissons la beauté. Nous choisissons Sparte. Car comme le dit Maximus Decimus Meridius : « What we do in life echoes in eternity. » *

* «  Ce que l'on fait dans sa vie résonne dans l'éternité  »


Par Charles Alf Lafon
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SoAforever Niveau : DHR
Ah ben en voilà un bel article, ça fait zizir.

Y'aurait bien eu une brêle au bac pour répondre en une ligne: "ah ben non j'en veux au moins 10"
Un ambitieux dirait plutôt "le minimum c'est les 3 points".
L'important étant d'en plus produire une bonne prestation.
Créateur d'engouement Niveau : Loisir
Je me suis arrêté au premier (point), ça choque un tel récit sur sofoot, pas l'habitude..
Jack Facial Niveau : CFA
Note : 1
"Il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent ans comme un mouton."

Mon épitaphe.
Plus que les titres, c'est l'émotion qui en découle qui est important. J'ai pris bien plus de plaisir lors de la 2e saison de Gerets malgré la fin qu'on connait que lors du titre de Deschamps.
11/20 coeff. 2
Jack Facial Niveau : CFA
Note : -2
Le proverne entier dit d'ailleurs :

È meglio vivere un giorno da leone che cento anni da pecora con fede pura come questa foglia di rame.
" Vaut mieux faire trois tours en tête et exploser dans le quatrième , plutôt que de finir parmis les tocards " .
Rochantas Niveau : CFA2
Très bel article en tout cas
Je pense que quand on est contemporain d'une équipe, on veut le beau jeu, on veut se faire plaisir, être fier de ce qu'on voit. Mais plus le temps passe, plus le titre compte. Personne ne sait comment jouaient l'Italie ou l'Uruguqy en 1934 et 1930, mais on sait qu'ils sont champions du monde.

Ca dépend vraiment de la temporalité, si on vit la chose ou si on pense à la postérité.
"En conditions réelles : quatre heures,"

C'est bien la première fois qu'un article sur le site internet So foot aura été rédigé en autant de temps.

je suis de mauvaise humeur aujourd'hui....
Malheureusement je crois bien que Oui , même si on aime tous le beau jeu et la belle victoire .

Lorsqu'on parle d'un match, on parle toujours du vainqueur, mais pas forcement de la manière , et on ira pas se plaindre si c'est l’équipe que nous supportons qui ira gagner à l'arrache et sans style .
Bierre PourDieux Niveau : DHR
"nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile". (Jean de La Fontaine)
C'est claire qu'on est tous d'accord qu'on aime le beau jeu mais si ton équipe doit soulever un trophée avec un but du bout du zizi à la 128 è minute on est tous preneur
Maintenant, je vous attends au tournant sur les maths et la physique-chimie !
Bierre PourDieux Niveau : DHR
Intéressant de noter le biais induit par la formulation: "est-ce VRAIMENT les 3 points". Sous entendu que l'idée est acceptée par le sens commun.

CAS D'ETUDE: LE FC BARCELONE

Pourtant, sur la planète foot, les dernières années ont été marquées par une prédominance de la philosophie barcelonaise du toque, plus connue sous le nom du "on s'en branle de la victoire tant qu'on humilie nos adversaires aux chiffres de possession de balle et que nos joueurs finissent dans ceux qui ont touché le plus de ballons dans la compétition à tous les postes". Chez les amateurs du ballon rond, cette philosophie aura déclenché autant d'opposition que de passion. Souvent respectés, parfois déifiés, de temps en temps (et de manière croissante) exécrés, les blaugranas sont aujourd'hui devenus le 11 à battre, peut-être même à abattre, ce qui ne manquera pas d'arriver avec le flamboyant bayern de 2012-2013. C'est la remise en question de nombreux pans de ce courant de pensée. Poussée à l'extrême, et confrontée à un monstre de puissance physique dont elle s'était jusqu'ici fait le bourreau, cette obsession du beau s'est révélée contre-productive. Mais alors, la philosophie du barça est-elle morte?

Non, pas encore, mais cela pourrait arriver. Car si l'esthétique collective dégagée par un jeu fait de passes multipliées séduit quand elle assure des buts (et le spectacle, nous avons tous en tête la manita face au Real), lorsqu'elle devient stérile elle ne provoque qu'agacement, frustration, et mépris. La recherche de la beauté devient dès lors l'ennemie de la beauté elle-même.

On ne peut en revanche nier l'impact qu'a eu ce même collectif en gagnant tout en appliquant sa philosophie du toque. Car plus que la beauté de ces passes en long et en large, exploitant toute la géométrie du terrain, ce qui est beau dans la victoire du barça c'est la fidélité presque religieuse qu'ils ont conféré à leur principe. Prendre un but au bout de 17 secondes de jeu par excès de passe à 10 ne remet rien en question. Gagner de cette façon dépasse alors le registre du sport pour rejoindre celui de l'épopée: Gagner, mais aussi mourir en restant le Barça. Dans cette optique, plus que des moqueries, la déroute face au Bayern, et l'incapacité de se penser autrement aurait plutôt dû, (et ne manquera pas de, lors de son renouveau), attirer les louanges.

Car si le palmarès ne retient que les 3 points,l'histoire, elle, les retient lorsqu'ils sont conjugués à la beauté et à la faculté de produire quelque chose d'unique et d'inimitable.
Note : 20
L'important ce n'est ni les 3 points ni la beauté du jeu mais bien l'émotion.
Amiral Général Aladeen Niveau : Loisir
Démonstration menée avec beaucoup de soin, de rigueur et de clarté.
Attention cependant à ne pas tomber dans l'écueil des expressions de "bistrot", nous sommes au baccalauréat, pas dans une soirée football-pizza-binouzes entre amis.

15/20 (-2 pour la regrettable faute d'orthographe sur le mot "catenaccio")
Message posté par Jack Facial
"Il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent ans comme un mouton."

Mon épitaphe.


J'ai du mal à imaginer un lion faire une faciale Jack. Pas plus un mouton me diras tu.
Message posté par Lothaire
L'important ce n'est ni les 3 points ni la beauté du jeu mais bien l'émotion.


Bordel... Tu as sorti la phrase que je cherchais partout dans le texte et le commentaire. Merci !

Je me permet de citer mes grandes émotions :

demi finale france croatie : émotion énorme vu le déroulement du match, malgré un jeu normal
finale CDM 98 : même chose vu l'enjeu, le dépucelage, la beauté de la symbolique
finale euro 2000 : un jeu plutot normal/moyen, mais bordel ce but de Wiltord au bout du bout et cette reprise de Trezegoal m'ont fait geulé ! (J'ai d'ailleurs pendant des années après joué avec mes potes à un jeu consistant à ne faire que des reprises de volées...)
finale CDM 2006 : De temps en temps je rematte la finale... Zidane, l'apothéose, cette panenka de Maestro, pendant cette finale, sa deuxieme sur les 2 dernieres éditions, cette prolongation, cette tete magistrale ; cette autre tête joyeuse, innocente, jeune et victorieuse en 98, qui sera mûre, au sommet de son art, de son accomplissement, mais aussi de sa rigidité, sa dureté, cette tête d'un tetû qui s'acharnera a vouloir faire de ce match 'son match', ce coup de boule donc comme le gong d'un inssoumi ultime de la théorie de la victoire à 3 points, à qui il a toujours préféré la beauté du geste, l'authenticité de l'homme, l'infléxibilité sur ces valeurs, cette insoumission qui l'a porté, qui nous a porté tous jusqu'au sommet jusqu'au graal ou presque en 2006... Zidane avait choisi, je pense sincèrement que lui, les 3 points, il en avait rien à faire. Et malgré toute ma douleur en 2006, je suis de son avis, car j'ai eu de vraies émotions.

Et sa volée gagnante de Glasgow, la fin de match contre l'Angleterre en 2004 (malgré à la fin une élimination en 1/4) etc, etc.

L'important sans aucun doute, c'est l'émotion.
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