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L'Euro et sa sécurité : pas de constat d'échec ?

La sécurité était l'interrogation de cet Euro. À en perdre le sommeil. Elle était la condition sine qua non pour que cette édition en France soit considérée comme une réussite, aussi bien dans l'Hexagone que sur l'ensemble du Vieux Continent. Si, pour paraphraser le regretté Georges Marchais, le bilan est globalement positif, le déroulement a aussi révélé un certain nombre de failles dans la gestion des supporters et des hooligans.

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Il est important de se rappeler l'histoire, aussi récente soit-elle. Lorsque, ce terrible soir de France-Allemagne, les images sanglantes commencent à défiler depuis le Stade de France, les terrasses de café du 11e arrondissement de Paris et la salle du Bataclan, beaucoup se demandent, y compris parmi nos responsables politiques, comment maintenir l'Euro 2016 dans un contexte où notre pays semble devenu une cible principale du terrorisme de Daesh. Cette menace paraissait déjà si difficile à anticiper en période « normale » , comment alors la contenir en accueillant des centaines de milliers de supporters venus des quatre coins de l'Europe, sur l'ensemble du territoire ? La décision fut prise au plus haut sommet de l'État, non seulement d'organiser la compétition, mais aussi de maintenir des dispositifs potentiellement « à risques » telles que les fan zones. Dans ces arbitrages, les motivations ne relevaient pas toutes de la simple dimension idéologique – refuser le règne de la terreur et montrer la force de notre société démocratique – et les arrière-pensées, notamment politiques et économiques, n'étaient pas totalement absentes (on pense par exemple à l'engagement d'Alain Juppé en faveur des fan zones contre les doutes de Nicolas Sarkozy, sur fond de primaires à droite).



Quoi qu'il en soit, les conséquences immédiates furent de décupler l'enjeu sécuritaire autour des matchs, tandis que, par exemple, les manifestations contre la loi travail et leurs quelques épisodes violents persistaient, mettant les forces de l'ordre sur la brèche et parfois sur les dents. À ce facteur déterminant s'ajoutait une autre inquiétude : le hooliganisme. La dimension internationale d'un Euro à 24, avec un grand nombre de sélections de l'Est où se développe une nouvelle forme de hooliganisme, pouvait aussi laisser craindre le pire. Le temps du bilan est donc maintenant venu.

Police partout, ultras nulle part


Nombreux étaient les habituels parias des stades, ultras ou non, à se réjouir de l’arrivée de l’Euro afin de mettre en exergue ce qu’ils considèrent être l’incompétence des services de sécurité français, capables par exemple d’interdire de déplacement à Amiens des supporters orléanais. Et les premiers jours leur auront donné raison. À Marseille, la tactique française de la dissuasion par le nombre de policiers visibles, quand d’autres pays optent pour la discrétion et l’appréhension rapide des fauteurs de troubles, a été un échec cinglant, et ce sont des scènes aux antipodes de tout code ayant trait au mouvement casual qui ont eu lieu. L’adrénaline retombée et les bobos pansés, les mots du chef de la division nationale de lutte contre le hooliganisme, Antoine Boutonnet, au sujet de la journée du 11 juin résonnent comme un camouflet : « Il n'y a pas de constat d'échec dans la mesure où l'intervention rapide et efficace des forces de l'ordre a permis de circonscrire les incidents dans le temps et dans l'espace. »


Le moins que l’on puisse dire, c’est que du temps et de l’espace, les 150 hools russes (pour la plupart) en ont eu – le tout sans alcool, cause trop facilement pointée par M. Boutonnet. Un rassemblement sans opposition, de très longues bagarres sur et à deux pas du Vieux-Port, où étaient pourtant postées les forces de l’ordre, puis une balade jusqu’au stade avec de nouvelles échauffourées vers le rond-point du Prado. Mis bout à bout, plus d’une demi-heure de baston sanglante avec de la casse côté anglais, victimes malgré eux de la réputation de leurs aînés de 98 et cibles du tout-venant bien déterminé à « défendre la ville » face à ces impudents ayant le toupet de venir supporter leur équipe. Même si certains d’entre eux étaient sans doute plus qu’heureux d’avoir à se défendre.

La garde partagée des responsabilités


Plus inquiétantes encore, à la décharge cette fois de la DNLH, puisque la sécurité à l’intérieur des stades doit être assurée par l’UEFA, les libertés prises par la Russia United dès le coup de sifflet final. L’UEFA elle-même reconnaîtra « des problèmes de séparation entre supporters » . Certes, bien malin qui aurait pu prédire de tels actes, ceux-ci absents des stades lors d’une compétition internationale depuis des lustres. Reste qu'à deux ans d'une Coupe du monde en Russie, l'image fait tache. Taches, aussi, les déclarations du vice-président de la Douma, Igor Lebedev, qui ne « voit rien de mal aux combats de supporters. Les supporters russes n'ont rien fait de criminel ou dépassant les limites » . Ou la photo d'Alexandre Chpryguine, ultranationaliste russe proche des sphères dirigeantes, au Stadium de Toulouse quelques jours après son expulsion du territoire français. De là à penser que Moscou se réjouit d’avoir tourné en ridicule la police française et, par extension, européenne, ainsi qu’imaginer une préméditation au sens large du terme, les spotters russes étant toujours attendus au rapport pendant que ceux d’autres pays ont fait leur job, il y a l'ombre d'un doute que diplomates et responsables des organisations internationales du football ont tout intérêt à éclaircir.


Pour le reste, malgré le pessimisme que pouvait engendrer ce premier week-end de l’Euro, à la suite des incidents de Marseille, mais aussi à la charge de hools allemands sur des Ukrainiens à Lille ou encore de certains Niçois décidés à corriger des supporters nord-irlandais, la suite aura fort heureusement été de meilleure facture. Il y a bien eu d’inévitables actes isolés, ainsi des escarmouches entre Lyonnais et Anglais, des ultras polonais réglant leurs comptes entre eux, ou un sexagénaire décédé, victime collatérale d’une rixe au sortir d'une diffusion organisée de Belfort. Mais l'impression générale et les chiffres valident l'idée d'un succès de l'Euro sur le plan sécuritaire, passée une mise en route difficile.

Ivresse publique et manifeste et vidéos virales


Ainsi, dès le 12 juin, le bouillant Turquie-Croatie au Parc des Princes ne reste marqué que par... la sublime volée de Luka Modrić. Puis, les 15 et 16 juin, la succession des Russie-Slovaquie à Lille et Angleterre-Galles à Lens est bien gérée, au prix d'un déploiement de force sans commune mesure et à défaut d'une anticipation de bon sens (l'organisation avait la possibilité de modifier dates et lieux de matchs après le tirage au sort pour des motifs de sécurité). Après Galles-Angleterre, la conclusion du commissariat de Lens est lapidaire : « En fait, il ne s'est rien passé, pas plus que lorsque Lens joue en championnat. » Et donne des chiffres éloquents : 27 interpellations, alors que 60 000 étrangers ont déferlé sur la petite cité minière, « et seulement des IPM (ivresse publique et manifeste, ndlr), de la vente à la sauvette et quelques fumigènes  » .


Au niveau national, les chiffres donnés par le ministère de l'Intérieur restent bons : 1 550 interpellations débouchant sur 891 gardes à vue, 59 condamnations à des peines de prison ferme ou avec sursis et 64 reconduites à la frontière. Des chiffres à mettre en rapport avec les 7 à 8 millions de supporters venus fouler le sol français un mois durant, dont plus de la moitié sans forcément avoir de billet au moment d'entrer dans le pays. Résultat, plus que les 90 000 agents de sécurité déployés (police, gendarmerie et sécurités privées), ce sont les vidéos montrant une tête de cheval irlandais marquant un but à la fenêtre d'un immeuble, celles de Vikings battant des mains ou celles de supporters belges dressant une haie d'honneur à leurs homologues gallois qui restent dans les souvenirs collectifs liés à cet Euro.

Et maintenant, on va où ?


L'Euro s'est donc globalement bien déroulé. Il faut féliciter les forces de l'ordre, les bénévoles (dont le dévouement aurait mérité salaire sur les monstrueux bénéfices de l'UEFA), les villes hôtes et, évidemment, le comportement de l'immense majorité des supporters. Aucun attentat n'est venu gâcher la fête, malgré de nombreuses annonces sur internet ou proclamations sur les réseaux sociaux. Hormis les graves incidents de Marseille et quelques autres épars, la majorité de la compétition s'est tenue dans une ambiance de fête, rappelant fort à propos l'importance des supporters dans la vie du football. Reste que ce qui s'est produit dans la cité phocéenne questionne lourdement la pertinence de nos outils de lutte contre le hooliganisme, à l'endroit des équipes étrangères, mais aussi domestiques. Au moment où le Parlement vient de rendre un rapport très sévère sur notre lutte antiterroriste, il serait peut-être temps qu'il s'interroge également sur notre capacité à affronter tout ce qui concerne les violences liées au football. Réagir est une chose, prévenir par la gestion des flux de supporters en est une autre, pour laquelle les autorités françaises, toutes à leur hâte d'interdire le moindre déplacement, manquent cruellement d'expérience. Un homme, supporter britannique, est quand même resté entre la vie et la mort. Il ne faut pas l'oublier.

Par Grégory Sokol, Nicolas Kssis-Martov et Eric Carpentier
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