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L'autre football chinois

Alors que la Chinese Super League vient de reprendre, que le Jiangsu Suning a signé Alex Teixeira pour 50 millions, que Lavezzi touche 60 000 euros par victoire et que les droits télé atteignent le milliard d'euros, un autre football se joue en RPC. Un football d'une autre dimension, d'une autre époque : reportage à Heifei.

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« La Chine a toujours été une référence en sport individuel, mais dans les sports collectifs, il y a une zone d'incertitude. Et pourtant, ils essayent d'appliquer les méthodes d'entraînement individuel au football. » Alvaro Martinez et Miguel Angel Rueda, deux entraîneurs espagnols sous contrat avec le gouvernement chinois pour développer le football à Heifei, plantent directement le décor d'une réalité footballistique chinoise diamétralement opposée à la conception occidentale du sport le plus pratiqué au monde.
« L'idée de groupe, d'équipe, ils ne l'ont pas assimilée. Pour eux, le concept d'unité n'est pas clair. »Miguel Angel
« L'idée de groupe, d'équipe, ils ne l'ont pas assimilée. Et au moment de développer le jeu, c'est ce qui est le plus compliqué. Pour eux, le concept d'unité n'est pas clair » , continue Miguel Angel. Ce qui explique sûrement l'inexistence de clubs amateurs, la nécessité de développer le football au niveau des écoles et la présence de nombreux entraîneurs européens dans les échelons boueux du football chinois. Mais au-delà de la conception sociale du ballon rond, le football est interprété d'une tout autre manière en RPC. Un football télécommandé, peu ou pas créatif, dont l'avenir est obscurci par une compétitivité défaillante et une culture footballistique absente. Récit sans jugement de valeur.

Incapacité technique et psychologique d'adaptation


« Je commande : je t'ordonne d'étudier, tu étudies, je t'ordonne de t'asseoir, tu t'assieds. Et ça se retrouve dans le football. On leur a toujours dit "passe" et "tire" et l'entraîneur commande depuis le banc de touche comme s'il jouait à la play » , résume Alvaro. Le syndrôme de l'éducateur-dictateur. Et pourtant, parmi les gamins d'Heifei, certains savent toucher la boule. Mais en Chine comme partout, science sans conscience n'est que ruine de l'âme.
« Ils ne comprennent pas le jeu, parce que le foot n'est jamais écrit, et chaque action implique une solution différente. »Alvaro Martinez
Ainsi, « un de nos joueurs a un super un-contre-un, il a un super dribble. Donc quand tu lui prépares un exercice de un-contre-un, il s'en sort. Mais si tu mets en place un trois-contre-trois, dans lequel il faut prendre la décision de passer ou dribbler, il te regarde pour te dire "Je fais quoi maintenant ?" Ils ne comprennent pas le jeu, parce que le foot n'est jamais écrit, et chaque action implique une solution différente. Alors on essaye de leur fournir les outils pour qu'eux décident, mais c'est compliqué, ça va contre leur culture.  »


Une incapacité technique et psychologique d'adaptation à la variabilité du contexte footballistique institutionnalisée par des tests footballistiques d'entrée à l'université qui se résument à quelques jonglages et conduites de balle sur 50 mètres. La validation de ces examens permet alors aux footballeurs de choisir l'université qu'ils souhaitent. Et Alvaro de répéter : « C'est énormément de travail, parce qu'ils doivent penser, ce ne sont pas des machines, ce ne sont pas des ordinateurs, ils doivent percevoir, mais ça va contre leur culture. »

Libéro, seconds ballons et problem solving


Techniquement infertile, le football chinois l'est tout autant tactiquement. Miguel Angel résume : « Jeu direct avec un libéro. Un gars derrière la défense qui implique qu'il n'y ait pas de hors-jeu. Mais ça leur donne une sensation de confort : un gars rapide et costaud qui, une fois que le central s'est fait manger, intervient et balance des longs ballons. » Le classique du football de district : on jette, on cours, on dispute et on espère un second ballon. Jusque-là, rien de bien différent de ce qu'on peut rencontrer vers 15 heures les dimanches aprem' sur tous les terrains de France. Là ou la différence est flagrante réside dans le problem solving face à la variabilité tactique du football.


« Lors d'un exercice, les jeunes ne mettaient que des centres aériens. J'interviens et leur explique que s'il y a une possibilité de centrer au sol, il faut s'adapter. À partir de là, que des centres au sol. Indépendamment de la situation du copain. »Miguel Angel
Alvaro se souvient d'une situation « de sortie de balle sous différents types de pression rivale, pour que le gardien soit capable de choisir entre quatre ou cinq options. Au début, j'ai demandé à l'équipe qui pressait d'établir un bloc très haut pour que le gardien joue dans les couloirs. Lui se bornait à jouer court. Je lui ai alors demandé combien d'options de jeu court il avait, et de suite, il a commencé à jouer long. Puis j'ai demandé au rival de se situer plus bas, et le gardien continuait à jouer long. Tout le temps. » Miguel Angel y va aussi de sa petite anecdote : « Lors d'un exercice de centres avant finalisation, les jeunes ne mettaient que des centres aériens. J'interviens et leur explique que s'il y a une possibilité de centrer au sol, il faut s'adapter. À partir de ce moment-là, que des centres au sol, indépendamment de la situation du copain. » Différences culturelles.

Absence de compétition


Mais au-delà des aspects technico-tactiques du football chinois, ce sont les prédispositions psychologiques des jeunes qui attirent l'attention. Le concept de compétition et la conséquence sous-jacente de compétitivité sont inexistants. Ou presque. Les jeunes ne pouvant pratiquer le football dans un club, ils le font à l'école, qui ne leur permet pas de disputer une compétition hebdomadaire. Sans objectifs compétitifs au cours de la semaine de travail donc. Et quand compétition il y a, elle est intensive et inappropriée : « On nous a dit il y a une semaine que dans quelques jours on jouera lundi, mardi, mercredi et jeudi quatre matchs de 90 minutes. » Si Labrune se plaint du calendrier de l'OM, qu'il vienne à Heifei pour se rassurer que l'herbe est moins verte chez le voisin.


L'absence de compétition génère une absence de compétitivité chez les jeunes. « Pendant les entraînements, ça rigole.
« Qu'il gagne ou qu'il perde, le gardien met deux ou trois minutes pour aller chercher le ballon. »Miguel Angel
Il n'y a pas de tentative de correction de l'erreur. Qu'il gagne ou qu'il perde, il arrive que le gardien mette deux ou trois minutes pour aller chercher le ballon. À aucun moment, il ne se dit :
"Merde, je suis en train de perdre, je vais courir" » , raconte Miguel Angel. Et Alvaro de se refuser à critiquer sans prendre en compte le contexte : « C'est un choc culturel : des choses que tu donnes pour acquises dans ton pays, des choses simples, mais pour lesquelles il faut se battre, tous les jours. »

Compétition et formation, les axes de la rédemption


Du coup, quand on leur parle d'avenir du football chinois, Miguel et Alvaro évoquent d'abord la nécessité d'une organisation compétitive du football de base. « S'ils veulent être compétitifs, il faut "compétir". Et que cela commence dès le plus jeune âge. Ce qu'ils ne peuvent pas faire, c'est dire : "Dans x nombre d'années, on est champions du monde" » , entame Miguel Angel, pendant qu'Alvaro termine : « Si tu travailles toute la semaine et qu'au final, il n'y a pas de compétition, l'enseignement n'a pas de portée. » Les Andalous de rebondir sur le second axe de travail : « On ne doit pas seulement travailler avec les enfants, mais aussi avec les éducateurs. Ici, c'est comme il y à 20 ans en Espagne. Ils travaillent tout de manière analytique, rien à voir avec le jeu. […] Et si la majeure partie montre de l’intérêt et une volonté de progresser, reste une minorité qui a l'impression que nous interférons avec leur travail. »


Que ce soit le travail proposé par l'éducateur ou sa gestion psychologique de l'enfant, nombreuses sont les zones d'ombre : « Il faut qu'ils connaissent le jeu, parce que quand tu connais le jeu, tu peux expliquer le pourquoi au lieu de dire au joueur "Pourquoi t'as pas couru ?" S'ils sont capables de percevoir ce qu'il s'est passé dans une action au lieu de dire "Tu n'es pas rentré dans le ballon", alors le football chinois pourra mettre en marche la croissance potentiellement exponentielle de son football » , s'enthousiasme Alvaro, qui conclut par un résumé explicatif :
« Les joueurs ont peur de l'erreur, mais c'est lié à la culture : tu rates, on te sanctionne. »Alvaro Martinez
« Les joueurs ont peur de l'erreur, mais c'est lié à la culture : tu rates, on te sanctionne. Dans mon équipe, certains joueurs ratent et regardent immédiatement le banc. C'est un symptôme du "jouer à ne pas se louper" et c'est l'illustration de comment cela fonctionne ici. On a besoin de temps, ce sont des étapes, il faut travailler dur, dur et dur.  » Et la Chinese Super League d'attendre les champions de demain.

Par Josselin Juncker Tous propos recueillis par JJ
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roberto-larcos Niveau : Ligue 2
Superbe article, à la fois très interessant sur certaines habitudes des jeunes Chinois en football et flippant quand on voit à quel point leur culture interfère avec la prise de décision individuelle.
Comme le précédent commentaire, super article, qui met bien en exergue le problème de la mentalité chinoise.

Étant en chine depuis 6 mois je peux vous dire qu'il n'y aucune exagération dans l'article, ici comme la plupart d'entre vous s'en doutent, le lavage de cerveau est bien présent (extrèmement). Il n'y a pas comme aux US ou plus récemment en europe du travail par l'échec (en gros se planter et apprendre de ses erreurs), ici il faut faire la chose bien, pas forcément parfaitement comme on vous l'a dite mais surtout pas "fausse". Du coup comme dit roberto-larcos la prise de décision est réduite à néant ici, ils ne savent que copier et pas créer donc pour des domaines qui nécessitent une prise de décision "créative" dans l'instant ils sont aux fraises et plus grave encore ne peuvent et ne savent pas apprendre de ça ...

Comme exemple, un étudiant chinois en dernière année de master qui était dans mon groupe se lamentait sur le manque de créativité flagrant de tout son pays et était à la limite de la dépression presque quand il m'en parlait.

Désolé pour le long commentaire mais pour finir, même avec tous les moyens exorbitants que les chinois peuvent mettre dans le foot comme dans le reste, ils resteront les grands fabricants du reste du monde pendant un moment, donc bon je pense que les joueurs peuvent y aller pour faire des thunes, mais le projet sportif ne peut pas être intéressant à moins à la limite d'être un Wenger en puissance qui veut rester 20 ans à la tête d'un club ...
roberto-larcos Niveau : Ligue 2
J ai en revanche du mal à comprendre l'absence de competition amateur pour le football.

Pas autorisé par l'Etat, pas le temps, les moyens ou pas dans la culture?

La mise sous respiration artificielle par l'Etat via des entreprises c est bien mais sans maillage du territoire, formation à tous les étages et engouement ils ne seront jamais capables d avoir une grosse equipe nationale.
Très bon article, c'est vrai qu'on a tendance à se focaliser que sur les quelques clubs super riches. Ça mériterait même un reportage en profondeur dans le prochain SoFoot
Effectivement, une merveille d'article.
Passionnante explication des impacts d'une culture et d'une mentalité sur la pratique du sport.

Effectivement, la description faite permet bien de comprendre combien les chinois sont adaptés aux sports individuels et beaucoup moins aux sports collectifs.

Et encore, la variable clé étant la capacité de prise de décision créative face aux circonstances, je me dit que bien des sports individuels, comme le tennis, doivent être tout aussi compliqués pour eux.
TchangPapado Niveau : District
Je tenais juste à ajouter..... Super article !
Le Baldé Vampire Niveau : Ligue 2
Les mentalités peuvent évoluer très très vite. Et la Chine, c'est un immmense pays, divers, qui est aussi le creuset d'un Ai Weiwei par exemple. Je suis pas spécialiste de l'Asie, mais si le Japon est parvenu à sortir du Nakata, Ono, Nakamura ou Kagawa, la Chine devrait à son tour parvenir à nous sortir quelques beaux joueurs s'ils créent le maillage qui leur manque.

PS Super article, c'est ça qu'on veut !!
Bon article, mais un peu trop limité aux propos recueillis.
J'ai peut-être raté un truc, mais quelles sont les interactions du coup avec la Chinese Super League ? Car les joueurs qui y sont ne pas tous étrangers, il y a donc bien des joueurs chinois capable de prendre des décisions sur un terrain?
Message posté par Le Baldé Vampire
Les mentalités peuvent évoluer très très vite. Et la Chine, c'est un immmense pays, divers, qui est aussi le creuset d'un Ai Weiwei par exemple. Je suis pas spécialiste de l'Asie, mais si le Japon est parvenu à sortir du Nakata, Ono, Nakamura ou Kagawa, la Chine devrait à son tour parvenir à nous sortir quelques beaux joueurs s'ils créent le maillage qui leur manque.

PS Super article, c'est ça qu'on veut !!


Oui mais le Japon n'a jamais été communiste. Et quand l'auteur de l'article parle de culture, il ne faut pas oublier les conséquences énormes du communisme sur la notion d'individu, de sa place dans la société etc.
Sportivement, économiquement et socialement, les japonais sont plus proches de nous que de la Chine. La compétition est au contraire très valorisée au Japon, dès l'école, quand elle semble, d'après l'article, inexistante en Chine.
Quid du Japon et de la Corée ? Qu'on ne me fasse pas croire que les cultures divergent tant, et pourtant ces pays se classent bien au niveau mondial. Même la Corée du Nord semble faire mieux.

Ce ne semble pas être un problème de culture, mais de gouvernance, de management,de détection des talents, de formation, etc.
La culture n'a pas autant d'impact qu'on veut bien nous le faire croire. La Chine arriveraient à être l'une des nations majeures en basket, en football féminin ou en en volley féminin, mais les mecs n'y arriveraient pas parce que leur culture les en empêche ?
Il faut arrêter avec la culture comme unique explication aux échecs de la Chine.

C'est la gouvernance et la stratégie qui sont nulles, point barre. Les entraineurs ne sont pas pros, les dirigeants non plus, le népotisme bat son plein, les scandales des joueurs de la sélection nationale feraient passer notre équipe de France pour une équipe modèle...

PS. Je me trompe peut-être, mais il me semble que la ville dont parle l'article est Hefei, capitale de la Province de l'Anhui, aux alentours de Shanghai. L'Anhui est l'une des provinces les plus pauvres de Chine. Si vous faites un reportage à Shanghai, Pékin ou encore Canton, je pense que vous trouverez des cracks chinois (Guangzhou (=Canton en chinois) Evergrande est quand même championne de la LDC asiatique devant des des équipes bien établies comme le Gamba Osaka ou Seoul, etc.) Les joueurs chinois de Guangzhou jouent plutot pas mal, avec pas tant de joueurs étrangers (Conca, etc.)
Le Baldé Vampire Niveau : Ligue 2
Message posté par toof11
Oui mais le Japon n'a jamais été communiste. Et quand l'auteur de l'article parle de culture, il ne faut pas oublier les conséquences énormes du communisme sur la notion d'individu, de sa place dans la société etc.
Sportivement, économiquement et socialement, les japonais sont plus proches de nous que de la Chine. La compétition est au contraire très valorisée au Japon, dès l'école, quand elle semble, d'après l'article, inexistante en Chine.


Je ne pense pas que ça ait trop à voir avec le communisme. La plupart des pays de l'Est s'en sortaient au moins aussi bien lorsque leurs footballeurs avaient été formés derrière le Mur (Pologne, Hongrie, Roumanie, Bulgarie...).
Après, le Maoïsme, c'est peut-être autre chose.

Mais je suis surtout en phase avec l'analyse de @salinger juste au dessus en fait.
Message posté par toof11
Oui mais le Japon n'a jamais été communiste. Et quand l'auteur de l'article parle de culture, il ne faut pas oublier les conséquences énormes du communisme sur la notion d'individu, de sa place dans la société etc.
Sportivement, économiquement et socialement, les japonais sont plus proches de nous que de la Chine. La compétition est au contraire très valorisée au Japon, dès l'école, quand elle semble, d'après l'article, inexistante en Chine.


Faux. La compétition en Chine est très présente à l'école. Au collège, le Brevet des Ecoles locales déterminera dans quel lycée tu pourras étudier. Ensuite le Bac te sert à determiner dans quel Université tu pourras aller. Et attention, on ne parle du Brevet et du Bac à la francaise, mais bien de concours qui choisissent les meilleurs. La vie des Chinois dépendent entièrement de ces concours.

La politique de l'enfant unique a amplifié de système, ou la seule manière de s'en sortir pour une famille est que la progéniture ait réussi ses études dans l'élite nationale pour ensuite pouvoir prétendre à un job rémunérateur pour toute la famille.

Le Communisme n'a pas éteint la compétition. La vie de tous les Chinois EST une compétition. Le communisme a seulement entrainé une pratique violente de la corruption dès l'école (les parents sont quasiment obligés d'offrir des cadeaux aux professeurs pour s'assurer qu'ils prennent bien soin de leur enfant).

Le cas est le meme en foot. Corruption, népotisme, investissement avec une rentabilité à court terme obligée, etc.. Tout cela changera, mais il faudra du temps.
Le Baldé Vampire Niveau : Ligue 2
Message posté par toof11
Bon article, mais un peu trop limité aux propos recueillis.
J'ai peut-être raté un truc, mais quelles sont les interactions du coup avec la Chinese Super League ? Car les joueurs qui y sont ne pas tous étrangers, il y a donc bien des joueurs chinois capable de prendre des décisions sur un terrain?


Par contre ça oui je suis entièrement d'accord. Quid du maillage, des liens entre les différents niveaux ? Il est là le noeud du truc.
roberto-larcos Niveau : Ligue 2
Enfin les pays de l'ex URSS il y avait une vraie culture sportive. On s est longtemps foutus d eux à cause du dopage mais ils en ont sortis à la pelle des champions.
Message posté par roberto-larcos
Enfin les pays de l'ex URSS il y avait une vraie culture sportive. On s est longtemps foutus d eux à cause du dopage mais ils en ont sortis à la pelle des champions.


La Chine a ramassé pas mal de médailles lors des deux derniers JO. Des champions chinois il y en a la peine aussi, en athlétisme, en gymnastique, en natation, etc.

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