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«Le football est une fantaisie, une sorte de dessin animé pour adultes» Osvaldo Soriano

L’art du contre-pied

4 avril 2007
L’UNEF imaginait peut-être la journée associative rêvée, sans heurts ni surprises. C’était le plan parfait : la fête d’abord, grâce au tournoi de foot, la prise de tête, plus tard, pendant la conférence sur le racisme avec Thuram, puis un concert en guise de dessert. C’était oublier que la jeunesse est imprévisible. La conférence ? Pas une raison pour psychoter les bras croisés car on peut rire de tout, sauf de foot.

L’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF) vient de célébrer son centenaire. Il y a dix jours, au Grand Palais de Lille, le 80ème Congrès a satisfait les aspirations électorales et culinaires du syndic estudiantin grâce à sa brochette de candidats branchés sur courant (gauche) alternatif. En ce vendredi 30 mars, le petit stade Ladoumègue et sa bretelle de périphérique font pâle figure. Les tribunes bétonnées ramènent les militants à leur routine quotidienne : la logistique, le stress, les sollicitations permanentes, encore le stress. Malgré l’ouverture de la phase finale du tournoi de foot du Festival étudiant contre le racisme (FECR), manifestation culturelle et sportive organisée par l’UNEF, l’ambiance n’est pas vraiment à la franche rigolade. Raison n°1 : un bon crachin d’automne persiste depuis le début de la matinée et torture la volonté des participants les plus farouches. Pluie et pelouse synthétique : pas terrible pour pratiquer un football champagne, un football fraternel dégagé de toute obligation de résultat. Sur le (bord du) terrain, le FECR et ses affiches véhiculent une idéologie nourrie d’optimisme, béat ou généreux, c’est selon, d’"amour de l’autre" et de "délepénisation des esprits." Etudiant en sciences politiques à Paris I et membre influant de l’UNEF, passionné de cyclisme et de Cote et Match, Corentin Duprey fait office de speaker. Il connaît bien la leçon et sert de la rhétorique post-21 avril avec détachement. Il a compris que "l’amour de l’autre" attendra la fin de la compétition pour déclarer sa flamme. D’où raison n°2 : un tournoi reste un tournoi. Le principal, c’est de gagner et pas de donner l’accolade au bâtard qui vous a poignardé dans les arrêts de jeu. Surtout quand les vainqueurs auront l’immense privilège de recevoir un trophée des mains de Lilian Thuram himself. Les vingt équipes sélectionnées sont issues des qualifications organisées par autant de campus universitaires (dix en Ile de France et dix en provinces). Sur le terrain, ça joue sérieux. La jeunesse est espiègle et use à merveille de l’art du contre-pied. La compét’ devait être la tribune du fair-play et de la fraternité. Elle sera la tribune de la défense de l’enjeu et des intérêts particuliers.

La sélection du Gabon en guest star Les étudiants bordelais s’apprêtent à disputer la finale de la "consolante" pour un derby de la Garonne face à leurs homologues toulousains. Surprise : on ne savait pas que la sélection gabonaise viendrait en guest star. Parmi les dix Girondins, trois seulement peuvent prétendre à une autre nationalité (française ou marocaine). C’est la seule formation à arborer une telle unité vestimentaire, grâce aux couleurs auriverde et à l’inscription "Gabon" floqué plein abdomen. Les précieuses tuniques ont été spécialement commandées à un équipementier. Face à la caméra d’une de ses "panthères", devenue hystérique devant la portée médiatique de l’évènement, le coach Apis Ondo fait calmement la promo de MBOLO-Association des Gabonais de la Gironde (Mbolo signifie "bonjour enfant" en dialecte fang), qui offre une visibilité culturelle et artistique à la communauté africaine d’Aquitaine : "Chaque été, depuis quatre ans, nous organisons la Coupe d’Afrique de Bordeaux. Rio Mavuba avait parrainé la troisième édition. La quatrième se déroulera du 23 juin au 24 juillet. Cette manifestation sportive nous sert à véhiculer une image bien plus positive de l’Afrique." Et l’anti-communautarisme ? Et la mixité ? Motus et bouche cousue.

"Ici, c’est Paris" En revanche, le "manager général" se montre beaucoup plus loquace sur la situation de la sélection gabonaise, mal embarquée dans les qualifications pour la CAN 2008 : "Nous manquons d’infrastructures et de grands talents. Les Mouloungui, N’Zigou, N’Guema : c’est des bons joueurs de Ligue 2. Il n’y a que Daniel Cousin qui tienne à peu près la route à l’échelle internationale, et encore. Mais ne me dites surtout pas que le Togo est l’exemple à suivre. Ils étaient certes à la Coupe du Monde, mais l’histoire des primes les a plombés." Sans avoir été coachés, les "Bordo-gabonais" s’imposent 3 à 1. Dans les gradins, la tension monte d’un cran. La finale oppose Paris X Nanterre à Paris XII Créteil. Même Corentin se prend au jeu et s’égosille dans le micro : "Ouverture du score des Cristoliens !!! Les Nanterrois vont tout donner pour revenir dans le match !" Les supporters de Nanterre sont à deux doigts de casser la gueule de l’arbitre, coupable d’avoir sucré une minute de temps réglementaire. Question de suprématie francilienne. Paris XII remporte le tournoi FECR. Les joueurs sprintent vers les caméras de France 2, comme s’ils allaient soulever la Coupe du monde. "Ici, c’est Paris", hurlent-ils en coeur. A l’entrée des vestiaires, Corentin commence à paniquer : "On est grave à la bourre. Il manque combien de jeux de clé ?" Eh oui, "Thuram n’attend pas."

"C’est pas tous les jours qu’on fête la victoire d’une équipe parisienne !" Direction le site des Saint-Père de l’université Paris V. Les étudiants s’asseyent, rigolards, sur les banquettes casse-cul qui ravivent de longs moments d’atroce souffrance. A 16h24, l’arrivée de Lilian Thuram sème la pagaille. Celle de Jean-Paul Huchon et Bruno Julliard beaucoup moins. Delanoé a préféré faire la sieste. Les Gabonais reçoivent, sans caméra, le prix du fair-play. En bon tribunitien, "Polochon" s’empare du micro et salue ironiquement "la victoire d’une équipe parisienne" au milieu des ricanements - la banlieue et le PSG, c’est plus ce que c’était. Le président du Conseil régional d’Ile de France évoque ensuite la charmante banderole lituanienne déployée le 25 mars dernier à Kaunas. "Un scandale qui montre bien que la lutte contre toutes les formes de discrimination continue !" Les héros de Paris X et XII s’avancent vers l’estrade pour quérir la précieuse accolade de "Tutu". "J’espère que Créteil ne va pas descendre, j’ai un super pote là-bas", déclare le défenseur aux 128 sélections. Dans la salle, la réplique fuse dard-dard : "C’est mon cousin !" "Non, Artur Jorge, c’est pas ton cousin !" Lilian est chaud. Un casting de choc Le casting de la conférence n’a rien à envier à une bonne vieille pub Benetton. A la tribune : deux Blacks,Thuram et Delphine 2, slameuse. Un Beur : Mohammed Mechmache, président d’AC le Feu !, une association qui vit le jour aux crépuscules des émeutes de novembre 2005. Deux Fromages : Sylvain Crépon, sociologue, et Bruno Julliard, le bienheureux président de l’UNEF. Et même quatre femmes : Fiammetta Venner (contre l’extrême droite), politologue, Catherine Teule, présidente de la Ligue des droits de l’homme, Leyla Temel, directrice du FECR, plus la petite soeur d’Abd-al Malik. Bien décidé à jouer l’acteur, l’auditoire décompresse. Un Toulousain, Tarek, s’insurge à voix haute lorsqu’il aperçoit l’affiche FECR, la tunique laziale et le bras tendu de Di Canio. Parce que "de toute façon", c’est son club à lui. Sous la houlette de Leyla Temel, reine de la transition, les débats commencent à prendre de l’envergure. Thuram, Fiammetta Venner et Julliard broient du Sarko à tour de bras tandis que Delphine la joue tactique et brosse la jeunesse dans le sens du poil pour l’attirer à son concert du soir. En effet, "cette salle est à l’image de la France, de toutes les couleurs." Les grands thèmes tombent les uns après les autres : mixité, racisme, immigration, universalité des droits. Les constats se ramassent à la pelle, les recettes beaucoup moins. Sylvain Crépon, qui a enquêté au sein même de la jeunesse FN, y va de sa touche socio-historique : "L’idéologie racialiste a beaucoup évolué depuis les années 1970. Sous l’égide du GRECE (Groupement pour la recherche et l’étude de la civilisation européenne - nouvelle droite), on est passé d’un racisme fondé sur l’inégalité à un racisme mixophobique, qui prône l’épanouissement séparé des cultures, sans hiérarchie, une sorte de chacun pour soi. Devant ce type de raisonnement, on est bien souvent démuni car beaucoup n’y voient aucune remise en cause de l’idéal démocratique." Analyse ô combien pertinente, certes, mais un peu poussée pour l’auditoire : malgré les "chuts" répétés des militants de l’UNEF, les étudiants éprouvent l’irrésistible envie de reprendre le pouvoir - avec Nanterre, on pouvait s’y attendre. La séance des questions arrive à point nommé.

Une ambiance de café-concert Un étudiant de Villetanneuse démarre au quart de tour et se la joue devant ses potes : "Ceux qui ne savent pas ce que c’est que l’identité nationale se sentent exclus. La laïcité, je veux bien, mais où est-ce qu’on met les voilées, les parapluies et les barbus. A la fac, une fille qui portait le voile s’est vue refuser le diplôme. M. Julliard, défendrez-vous les différences ?" Les membres du syndic s’étranglent, peu habitués à cette liberté de ton. Une jeune fille métisse n’en peut plus : "On ne verra jamais M. Dupont faire les chiottes !" Et l’assemblée, qui guettait la vanne : "Non, c’est Mamadou !" Mickael Zemmour essaie tant bien que mal de faire entendre la voix de l’UNEF. Un discours policé et ambigu, teinté de solidarité et de méfiance envers "l’oublié" de Villetaneuse. Une grosse perf’ rhétorique. Sa copine lui tape sur le coeur pour le féliciter. Ce que tout le monde redoutait survient alors : "Tutu" part rejoindre le banc barcelonais. L’UNEF ne contrôle plus rien. Des hordes dévalent les travées de l’amphi pour avoir "la photo qui tue", ses sourires bright et ses mains en l’air façon "big up". Thuram se plie au jeu. Delphine poursuit l’opération promo et déclame un extrait de slam sur le choc des générations qui exhorte les jeunes à ne pas "jouer à la Play et manger du poisson pané chez papa et maman." L’UNEF file au buffet piquer des caisses de champagne pendant que les étudiants se dispersent dans le brouhaha. Miss FECR et membre du bureau politique de l’UNEF, Leyla Temel souffle : "L’UNEF est une organisation très structurée, très institutionnelle. Dans les meetings, les applaudissements sont bien timés. Ca fait du bien d’avoir un public autre, moins politisé, plus spontané." Le même public qui se réunit vers 20 heures, au Gymnase Jappy, pour un concert orphelin de La Fouine et Sefyu mais qui peut compter sur l’intarissable Delphine. Les militants se laissent peu à peu bercer par les flows et les lyrics. C’est définitivement plus sympa que de jouer à la Play et manger du poisson pané.

Par Pierre Arnaud, envoyé spécial.

Cet article vient en amont du dossier consacré aux présidentielles 2007 dans So Foot 43, en kiosques dès le 5 avril...

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