1. // Coupe du monde 2014 – Quart de finale – France/Allemagne

L'Allemagne en nous

Quelle drôle de façon de se souvenir. Avant de rencontrer l'Allemagne en quart de finale de Coupe du monde, on ressasse 1982 et 1986. Pourquoi donc s'acharner à se souvenir autant ? Peut-être pour se convaincre qu'enfin, nous avons changé.

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La France ne serait rien sans l'Allemagne. Elle ne serait qu'un accident dans l'histoire du Mondial, une espèce de Costa Rica des années 80 sans autre projet que celui de se glisser parmi les grands et de leur gratter le dos pour les forcer à se dépasser un peu. Sans l'Allemagne, la France serait devenue le Chili, une sorte de pays maudit que personne n'admire jamais, que personne ne soutient, mais qui de temps à autre commet un exploit admirable. Sans l'Allemagne, personne n'aurait jamais compris ce que c'est que de passer toute une nuit à attendre, à souffrir, à être sur le point d'exulter. Sans l'Allemagne, personne n'aurait jamais compris ce que c'est que d'être triste, insupportablement triste, pour un motif aussi futile et aussi grave à la fois. Deux fois de suite, la France n'accéderait pas à la finale de la Coupe du monde par leur faute, elle qui le méritait tant, elle qui avait réveillé l'amour du ballon dans les cœurs étrangers fatigués de l'Italie de Gentile, de l'Allemagne de Rummenigge. On raconte en Catalogne que durant la Coupe du monde 1982 (celle de l'Espagne), le petit Pep Guardiola (11 ans) pleura lui aussi à chaudes larmes quand Bossis rata son pénalty et que la France fut éliminée. Des années plus tard, il confessera que Platini était le plus grand, que c'était pour lui comme un hommage à son enfance s'il avait voulu rencontrer Agnelli pour discuter un peu et peut-être jouer un jour à la Juve à son départ du Barça. Il irait finalement à Brescia, mais cette vocation de la France des années Platoche tournée vers le jeu et le ballon laissera des traces partout dans sa mémoire. Et c'était grâce à l'Allemagne.

Les romantiques français


L'Allemagne, c'est la mémoire qui frétille à la moindre brise historique, « la mémoire est un cache plus qu'un contenu, écrit Pierre Nora (Les lieux de mémoire), un enjeu toujours disponible, un ensemble de stratégies, un être-là qui vaut moins par ce qu'il est que parce que l'on en fait » . De ce France-Allemagne de 1982, nos cerveaux en ont fait le plus grand lieu de mémoire du football français. À chaque rencontre contre l'Allemagne, on revoit, on repense, on ressasse. On leur en veut encore de cette remontée fantastique en prolongation, de ces manières de brutes, de ce football qui nous dégoûtait, de ce Schumacher qui brisa l'un des nôtres. À l'époque, on haïssait la force. Les impacts ne nous intéressaient pas. Nous, on aimait le ballon, on le cajolait, on le respectait. En plein Mondial 82, celui des tacles et des défenses impériales, notre football était le plus admiré de tous. Il y avait le Brésil de Zico et la France de Platini. Mais ces deux équipes avaient perdu. On les affubla alors de cet épithète qui, dans la bouche des ignorants, sonne comme une insulte. Nous étions des « romantiques » disaient-ils. Le Brésil ne s'en remettra jamais et renoncera à plaire pour toujours plutôt que de perdre à nouveau. Comme si traiter le ballon et le public avec révérence était une posture condamnée d'avance, qui n'apporterait qu'un plaisir passager, la France abandonna à son tour ses envies de beauté. L'Allemagne, dans notre mémoire, c'est cette permanente allégorie de tout ce que nous ne sommes pas et que, secrètement, nous aimerions être de temps en temps. Être des ogres comme Littbarski, Rummenigge, Schumacher, avaler n'importe quel rival, ne plus s'embarrasser de vaines considérations esthétiques. L'Allemagne, c'est tout ce qu'on se refusait à être.

Les romantiques allemands


Mais les choses ont changé. Le plus illustre admirateur de Platini vit désormais de l'autre côté du Rhin et entraîne depuis un an le Bayern Munich et donc, la moitié de l'équipe d'Allemagne. Le sélectionneur allemand est l'un de ses fidèles et porte des chemises élégantes, parle de beau jeu et de combinaisons au milieu de terrain. Le projet de Joachim Löw c'est d'être fier de « réveiller les sentiments, faire en sorte que les gens tombent amoureux de ton jeu » . Löw se sent plus proche de la génération de 1972 celle de Beckenbauer, Netzer, Overath, Breitner, Hoeness, Mülller, celle qui aimait faire les élégants. Celle de nos fantômes à nous ne lui procura jamais aucune émotion « l'Allemagne est arrivée en finale en 1982 et 1986 mais sans jamais toucher les cœurs, c'était une évidence déjà à l'époque » . La sélection allemande qu'il a dans ses mains ressemble à quelque chose qu'on connaît déjà mais qu'on a tâché d'oublier pour ne plus souffrir. Cet invraisemblable milieu de terrain rempli de taquineurs est émouvant tant il attire le ballon et les esthètes. Kroos, Götze, Özil et Müller, sont les nouveaux Tigana, Giresse, Genghini et Platini. Depuis 1996, l'Allemagne n'a rien gagné d'autre que l'admiration et le respect de ceux qui pensent que le résultat le plus gratifiant n'est pas une coupe en laiton ou un trophée à accrocher à son contrat et à son maillot partout où on se déplace. La sélection qui gagnait à tout prix et qui poursuivait les enfants français jusque dans leurs cauchemars les plus secrets décida un jour d'être aimée. C'est à croire que l'or ne fait pas toujours le bonheur.

Didier Deschamps mieux que Platini


En face d'eux pour ce quart de finale se dresse donc une montagne de complexes et de besoins de prouver au monde que la France aussi a « la gagne » dans le sang. Si elle a gagné en 1998 et en 2000, c'est parce qu'enfin, elle était devenue raisonnable et avait fait le choix du réalisme. Didier Deschamps était le nouveau sauveur il était ce « fin tacticien » , ce « travailleur acharné » , ce « combattant » dont la France avait besoin. Il avait une « méthode » dont il révélait quelques « secrets » au moment de se décanter pour Griezmann ou Giroud. Si on voulait voir du beau jeu, nous avait-il dit un jour, on n'avait qu'à « aller voir jouer les vétérans ! » . Et tout le monde se marrait en nous montrant du doigt. Tout le monde ricanait en nous voyant trébucher. Mais bon sang, avant de devenir des machines à gagner, vous avez bien été des hommes, essayez de vous en souvenir. Qu'on nous dise ce que c'est que de jouer l'Allemagne « en touriste » . Et si c'était cela justement qui nous manquait ? Cette faculté à s'émerveiller, à être prêt à traverser le monde juste pour le plaisir d'être ému par quelque chose d'inutile ? Qu'on arrête alors de pleurer en regardant Séville si c'est pour mieux se moquer ensuite du petit Valbuena (4 centimètres de plus que Giresse) et de toutes ces équipes si naïves qui pensent qu'on peut être heureux sans gagner à tous les coups. Pauvre Chili, pauvre Espagne, pauvre Italie, ils avaient fini par perdre, il nous l'avaient bien dit. Les pragmatiques avaient fini par avoir raison. Nous au moins, nous avions battu tous nos adversaires et étions qualifiés pour les quarts. Nous étions devenus l'Allemagne de 82.

Par Thibaud Leplat
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Ghost surfer Niveau : Loisir
J'ai lu le titre et j'ai su.. Thibaud Leplat a encore frappé.
GoalDorak99 Niveau : DHR
Joli article, y'a des choses intéressantes.

Mais "En face d'eux pour cette demi-finale se dresse donc ..." pas compris, ce n'est pas plutôt "En face d'eux pour ce quart de finale se dresse donc ..." ?
Note : 2
Il faut un grand match de coupe du monde pour faire renaître cette rivalité qui était jusqu'à l'ors enfoui dans les cartons.

Ma génération a plus été marquée par l'Italie (4 confrontations en 10 ans quand même) faut bien l'avouer. Mais l'Allemagne est tout de même toujours resté là quelque part.
Trop lourd cet article! J'ai bien bouffé ce midi, un p'tite brève fraîcheur avec une nana à poil serait pas de trop là. Merci sofoot de faire le nécessaire. Cordialement
Très bon article, très bien écrit.
Marquer les esprits pour son envie, sa pèche. Gagner les cœurs par sa folie et son jeu, tout ça c'est bien. Mais gagner des trophées c'est mieux.
Après si on peut faire les deux tant mieux, mais c'est rare que la plus belle équipe, la plus méritante soit championne.
C'est pas pour autant que la France est devenue l'Allemagne 82 même si certains veulent nous le faire croire. Des faits de jeu font que... Je parle bien des actions de jeu, pas des coups de coudes. Si ils continuent ces gestes là ça va leur tomber dessus et ils le sentiront passer.
Quand on regarde les matchs, souvent les bleus ont pris eux aussi des putains de taquets non sanctionnés alors bon. Odemwingie peut bien publier la photo du ceinturage d'Evra dans la surface, il n'a pas pris de carton pour son coup de latte sur Matuidi à la 65e.
The Truman show déprogrammé de W9 ce soir pour rediffuser France-Allemagne 82.
Fucking disgrace.
nono le robot Niveau : District
Message posté par Ghost surfer
J'ai lu le titre et j'ai su.. Thibaud Leplat a encore frappé.


Itou.
"Sans l'Allemagne, personne n'aurait jamais compris ce que c'est que d'être triste, insupportablement triste, pour un motif aussi futile et aussi grave à la fois."


Sans l'Allemagne, l'Italie s'en est chargée en 2006...
Je me demande si les médias allemands en font autant de leur côté.

S'agirait pas de jouer le match avant demain.

Oui je commence à m'inquiéter. J'ai plus de 40 ans, j'aimerai bien vous y voir.
C'est pour des articles comme ça qu'on aime sofoot, pour l'humour, le lyrisme, le soin apporter à l'écriture - on l'oublierait presque, en en lisant certains, que le football, sport de prédilection d'Albert Camus, se résume à bien plus qu'a "les allemands on va leur en mettre une grosse dans le c...".

Vivement la fin du mondial en tout cas que le niveau des commentaires remontent un peu ....
Moi j'ai regardé qui avait écrit l'article, quand j'ai vu que c'était Leplat je me suis mis décidé à lire l'article parce que je savais que ça ne serait pas un truc de vieux cons.

Bon par contre je ne suis pas d'accord avec la conclusion, tout le monde décrit l'Allemagne de 82 comme un monstre froid qui ne faisait même pas rêver les allemands. Cette équipe de France nous fait rêver parce qu'il y a du jeu, du mouvement, mais on n'en reste pas moins fragile sur certains points. Et puis je ne suis pas d'accord avec cette pensée dominante qui laisse croire que les français se rappellent de ce match uniquement parce qu'ils sont des romantiques. Tout le monde parle du match du Brésil de 86 parce que c'était un match sublime alors que la défaite contre l'Allemagne après est moins resté dans les mémoires.

Bon en tout cas si France/Allemagne passe sur W9 avec les commentaires d'époque je vais peut-être le mater. Je l'ai jamais vu moi qui suis de la génération 98, mais j'en ai tellement entendu parler par mon père, me disant qu'avec mon oncle ils étaient rentrés à la maison déconfits mais avec le sentiment d'avoir vu une match de légende, et mon frangin de 3 ans qui chialait parce qu'il voyait tout le monde abattu. C'est ça l'essence d'une Coupe du monde, se retrouver avec ses amis, sa famille, en espérant que sa sélection aille loin pour vivre des émotions qu'aucun autre événement ne peut procurer.
derIngenieur Niveau : CFA
Note : 1
Pas d'accord:

pour moi, Magnifique article avec un grand M.

On y apprend par exemple que Gardiola était fan du football de Platini.

Et je suis d'accord avec le fait que les tripoteurs, maintenant, c'est plutot eux, et les réalistes, plutôt nous. Merci Deschamps.

Merci Mr Leplat.
derIngenieur Niveau : CFA
Ah et pour precisez, pour moi la comparaison s'arrete aussi au fait que cet équipe de france nous fait réver, contrairement à l'Allemagne 82.

Sauf peut être contre l'équateur, allez.
Dendecuba Niveau : CFA
Note : 1
Message posté par guytan
Moi j'ai regardé qui avait écrit l'article, quand j'ai vu que c'était Leplat je me suis mis décidé à lire l'article parce que je savais que ça ne serait pas un truc de vieux cons.

Bon par contre je ne suis pas d'accord avec la conclusion, tout le monde décrit l'Allemagne de 82 comme un monstre froid qui ne faisait même pas rêver les allemands. Cette équipe de France nous fait rêver parce qu'il y a du jeu, du mouvement, mais on n'en reste pas moins fragile sur certains points. Et puis je ne suis pas d'accord avec cette pensée dominante qui laisse croire que les français se rappellent de ce match uniquement parce qu'ils sont des romantiques. Tout le monde parle du match du Brésil de 86 parce que c'était un match sublime alors que la défaite contre l'Allemagne après est moins resté dans les mémoires.

Bon en tout cas si France/Allemagne passe sur W9 avec les commentaires d'époque je vais peut-être le mater. Je l'ai jamais vu moi qui suis de la génération 98, mais j'en ai tellement entendu parler par mon père, me disant qu'avec mon oncle ils étaient rentrés à la maison déconfits mais avec le sentiment d'avoir vu une match de légende, et mon frangin de 3 ans qui chialait parce qu'il voyait tout le monde abattu. C'est ça l'essence d'une Coupe du monde, se retrouver avec ses amis, sa famille, en espérant que sa sélection aille loin pour vivre des émotions qu'aucun autre événement ne peut procurer.


Ouais passer le match de 1982 ça sent bon le coup de com pour réveiller un vieille rancœur! Perso j'ai pas de sentiment anti – allemand mais ça viendra s'ils nous éliminent (ces enculés de boches).
highway61 Niveau : DHR
Message posté par Janklod Pino
Ma génération a plus été marquée par l'Italie (4 confrontations en 10 ans quand même) faut bien l'avouer. Mais l'Allemagne est tout de même toujours resté là quelque part.


Très juste !
Surtout vu le scénario de taré à chaque fois : 1998, 2000, 2006 (2008 un peu moins c'est vrai)

A croire qu'on ne digérera jamais la tête de Zidane sauvée par Buffon en prolongation, comme nos parents ne digéreront jamais l'attentat de Schumacher...
Franchement si on fait le tour des médias allemands, pas grand chose sur la France et le traumatisme de 1982. La Bild fait un article pour dire que le match de demain sera une occasion de venger Battiston mais c'est tout.
Le gros débat concerne le poste de Lahm, en 6 ou en défense.

Ils ont un peu flippé après le match de l'Algérie mais globalement, en discutant avec eux, ils me semblent assez confiants et sûrs de leur force...
Merci M Leplat pour un encore très bon article.
Il est pas loin de celui publié dans Le Monde de lundi (celui où nous apprîmes l'immoralité).
Dans tous les cas, pour les "vieux" cons (10 ans en 82, 14 ans en 86, avec la demi finale vue en teutonnie, en même temps que mes premières bières et première petite amie Allemande), un match contre les allemands (les boches pour paraphraser l'immense Bouzard) ça reste toujours un truc à part.
Et pour les plus jeunes qui ne l'auraient pas vu, matez la redif avec, je l'espère, les commentaires de Roland Larqué.
Y'a un truc qui m'a autant marqué que l'agression de Schumacher, les buts de Trésor et de Gigi ou de l'entrée de Rumenigge (l'autre tournant du match, car il les remet dedans), c'est l'entrée de Horst Ruehbesch commentée par Thierry Roland.
Pour ceux qui ne l'ont pas vu, c'est à ne manquer sous AUCUN prétexte.
Sinon, pour demain, Blaise et Mamad ont carte blanche. Normalement, avec ces deux videurs à l'entrée, y'aura pas un teuton qui entrera avec ses adidas en boite...
volontaire82 Niveau : Loisir
En même temps ce n'est pas un traumatisme pour l'Allemagne. Ils avaient déjà gagné en 54,en 74, et ils ont continué à gagner après, en 96 ou à faire de beaux parcours, quasi vainqueurs (2002 2008)

Pour les français ça marque quand même beaucoup plusA
Excellent article !
Par contre quand je regarde cette photo, j'ai encore ce reflexe immédiat de vouloir mettre un pain à Schumacher.
Non, c'est pas encore cicatrisé
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