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Juventus, ultras et mafia : que reproche-t-on à Andrea Agnelli ?

Lundi dernier, le président de la Juventus Andrea Agnelli a été condamné à un an de suspension par la Fédération italienne. Il lui est reproché d'avoir facilité la vente de billets aux ultras bianconeri. Comme souvent dans ce genre d’histoires, en particulier avec la Juve, deux camps s’opposent : les partisans de la thèse du complot et ceux prêts à enfoncer les portes ouvertes sur fond de mafia.

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Tout remonte à 2014, lorsque le juge d’instruction de Turin mène l’enquête «  Alto Piemonte  » (Haut-Piémont) concernant les activités d'une cellule mafieuse dans la région. Celle-ci débouchera sur la revente des billets au Juventus Stadium. Le phénomène est bien connu en Italie et ailleurs, les enquêteurs soupçonnent des individus liés au crime organisé d’extorquer le club pour financer leurs activités illicites. Ces mafieux auraient infiltré des groupes ultras de la Curva Sud à travers un mécanisme bien huilé. Les associations de supporters reconnues par la Juventus bénéficient de billets en quantité qu’il est possible de revendre à prix d’or, parmi d’autres avantages supplémentaires. Les dirigeants turinois achètent ainsi la paix sociale dans le virage et évitent des amendes pour des chants discriminatoires. Pour étayer ces accusations, le rapport mentionne les déclarations d’un employé affirmant être « contraint à des compromissions avec des personnes peu recommandables » .


Il serait toutefois erroné de mêler toute la Curva Sud et ses ultras à ces pratiques. Comme tout bon business mafieux, celui-ci reste avec discrétion et jalousie aux mains de quelques personnages influents. Des groupes ultras juventini sont plus vertueux que d’autres et respectent un principe fondamental de ce mouvement : l’indépendance vis-à-vis du club. Hélas, la grande popularité de la Vieille Dame attire les appétits financiers. Un clan de la N’drangheta, la puissante mafia calabraise, fait le voyage jusqu’à Turin en avril 2013. Notamment des dénommés Rocco et son père Saverio Dominello. Lors de ce rendez-vous dans un bar, les Calabrais obtiennent « l’accord » d’un représentant des Drughi, l’une des plus grosses organisations de la Curva Sud, pour fonder leur propre groupe.

Comment la N’Drangheta est entrée en contact avec des dirigeants


À peine une semaine plus tard, lors d’un Juve-Milan le 21 avril 2013, les « Gobbi » (bossus, surnom souvent péjoratif des Bianconeri) déploient leur banderole au stade. Il s’agit bien d’un groupe de supporters sous tous les aspects, reconnu par le club et donc avec les avantages qui en découlent. Les Calabrais gèrent leurs affaires avec Fabio Germani, fondateur de « Italia Bianconera » . Ce dernier présente les Dominello à Alessandro d’Angelo, à l’époque «  security manager » de la Juventus. Ce business rapporte gros. Parfois trop. Le point clef de l’enquête sera ce mail envoyé par un supporter suisse furieux d’avoir dépensé 620 euros pour un billet qui en valait 140. De quoi éveiller des soupçons au sein du club. La colère laisse vite place à l’inquiétude parmi les employés alertés. Stefano Merulla, le responsable de la billetterie, convoque D’Angelo, qui à son tour s’adresse à Germani. Personne ne veut de problèmes.


Voilà pourquoi au moins une partie du club a fermé les yeux sur ce qu’il se passait en Curva Sud. L’administrateur délégué Beppe Marotta, lui-même, fournira des billets à Germani pour un Juventus-Real. Le nom d’Andrea Agnelli sort lui aussi logiquement dans cette affaire. Toute la question est de savoir si les dirigeants ont côtoyé ces individus et surtout s’ils étaient conscients d’avoir affaire à des mafieux. La saga affole les journaux au rythme de l’enquête pendant des mois. L’épisode le plus marquant reste le mystérieux suicide en juillet 2016 de l’ancien référent supporters (SLO, norme imposée par l’UEFA) du club : Raffaele Bucci. Cet ex-capo emblématique des Drughi, choisi pour son casier judiciaire vierge, a eu de par sa fonction des contacts avec ces personnes peu recommandables. Selon la version officielle, il s’est jeté d’un pont. La thèse du suicide est accréditée par le récent décès de sa mère. Sa femme n’y a jamais cru et obtient gain de cause en mai dernier. Ce dossier est finalement rouvert. Bucci était « fatigué, agité » et avait demandé à parler à un commissaire des services de renseignements. L’autopsie révèlera des blessures à l’œil ainsi qu’à la mâchoire incompatibles avec la chute. Plus étrange encore, ce décès intervient le jour suivant son audition par les enquêteurs.

Sérieuse bévue


Dans un tel contexte qui rappelle les divers scandales du passé, Calciopoli en tête, l’image de la Juventus et de ses dirigeants en pâtit à nouveau. Les accusations colportées par la presse sont graves. Il y aurait une collusion entre Andrea Agnelli et la mafia. Une prétendue écoute téléphonique révélée accable le président en avril dernier. « C’est quelqu’un qui a tué des gens » , aurait-il dit en évoquant un leader ultra. En réalité, ces paroles n’étaient pas d’Agnelli et ont été déformées.


Problème, ces propos sont rapportés par le procureur de la Fédération italienne (FIGC) Giuseppe Pecoraro devant la commission Antimafia. L’intéressé, en charge de la poursuite fédérale, admettra s’être trompé. Des voix s’élèvent pour réclamer la démission de Pecoraro à la suite de cette sérieuse bévue. Même le DG de la FIGC, Michele Uva, promet de « laver le linge sale en famille » . Concernant les faits, la justice civile n’a jamais inquiété Agnelli. Elle prononce en revanche des peines de 12 et 7 ans de prison pour Saverio et Rocco Dominello fin juin. Fabio Germani est absout.

Agnelli, innocent et coupable


Cette histoire a cependant déclenché des poursuites au tribunal de la Fédération italienne menées par Pecoraro. Il est reproché à la Juventus et à ses dirigeants d’avoir enfreint deux articles de son code de justice sportive. Le premier sur la « loyauté sportive » , et le numéro 12 sur « les rapports avec les supporters  » . Ce dernier indique qu’il est « interdit de contribuer avec une intervention financière ou tout autre aide à la constitution ou au maintien d’un groupe de supporters  » et exige le « respect des normes sur la vente de billets » . La Juventus a choisi de plaider coupable uniquement pour la gestion illicite de la vente de billets. Pecoraro a, lui, requis une suspension de deux ans pour Agnelli qui n’écopera que d’un an et 20 000 euros d’amende. Pareil pour Francesco Calvo, à l’époque directeur commercial, Marulla et D’Angelo. Le club devra régler une amende de 300 000, mais échappe aux deux huis clos plus un match sans la Curva Sud requis par Pecoraro.


Le procureur, dans la foulée du verdict de lundi, annonce sa volonté de faire appel, estimant la sanction trop clémente. Une attitude suffisante, en plus de sa gestion critiquable du dossier, pour les Juventini pour croire en un acharnement. D’autant que ces méthodes sont fortement soupçonnées d’être ou d’avoir été pratiquées dans d’autres clubs italiens. Cela dit, cette sanction relève davantage de la symbolique. Agnelli est toujours à la tête de l’association des clubs européens (ECA) et déléguera au pire ses tâches de président de la Juventus durant la suspension. En résumé, beaucoup de bruit pour finalement peu de conséquences sur le volet sportif.

Par Adrien Verrecchia
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