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Juventus-Torino, à la croisée des mythes

Meurtrie par le Calciopoli, la Juve a lentement remonté la pente pour amorcer un cycle phénoménal de cinq titres consécutifs, un exploit qu'avait notamment réalisé le mythique Grande Torino des années 40. La Vieille Dame vise maintenant un sixième sacre de rang, une performance jamais réalisée dans l'histoire du football italien. De quoi magnifier la portée symbolique de ce derby de Turin.

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C'est une courbe de records qui monte, encore et encore, sans jamais vouloir redescendre. L'ascension de cette Juventus-là est irrésistible. Elle défie la concurrence, déjoue la logique des chiffres, se moque des barrières historiques. Avant elle, en 119 ans de Serie A, seules trois équipes avaient su remporter cinq scudetti d'affilée : la Juve des années 30, l'Inter des années 2000 et, peut-être la plus emblématique d'entre elles, le Grande Torino des années 40, malheureusement disparue après le drame du Superga. Alors que la Juve devrait sans doute devenir la première formation de l'histoire de la Botte à aligner une sixième étoile consécutive, le derby de Turin se charge d'une électricité particulière, la Vieille Dame étant en passe de supplanter un record que le voisin du Toro peut s'enorgueillir de co-détenir depuis plus de soixante ans.

Le poids du mythe


Rien de tout à fait anodin pour les tifosi du Toro, pour qui les exploits passés du Grande Torino ont longtemps faire figure de valeur refuge face à la modernité anxiogène d'un derby de plus en plus déséquilibré. Fauché en plein vol, le Toro n'a jamais su se relever complètement du drame du Superga, malgré un ultime titre de champion acquis en 1976. Un drame qui joue aujourd'hui encore un rôle essentiel dans l'identité du club piémontais. La commémoration annuelle de l’événement en témoigne: elle voit le capitaine du Toro se rendre rituellement à la basilique de Superga, pour clamer devant le peuple granata les noms des 31 victimes de la catastrophe. Presque 70 ans plus tard, les tifosi du Toro sont toujours bien conscients d'avoir perdu avec le drame un petit bout d'âme de leur club le 4 mai 1949. « Il faut bien comprendre qu'après la guerre, le moral des italiens était au plus bas. C'était une période terrible pour le pays, sur fond de guerre civile » , explique Franco Ossola, fils de l’un des joueurs victimes de la tragédie. « À l'époque, voir jouer le Toro, comme voir d'autres sportifs italiens gagner comme Coppi, permettait aux gens de s'évader de leur quotidien difficile. L'équipe a aidé les gens à retrouver une certaine idée de la normalité en remettant au goût du jour le match du foot du dimanche. »

Vieille Dame moderne


Alors que le Toro peinait à se hisser à la hauteur de son glorieux passé, la Juve, elle, s'érige a contrario comme le modèle d’un club qui a su lier harmonieusement modernité et tradition. Notamment en continuant de glorifier ses icônes, faisant de David Trezeguet le président des légendes du club ou encore de Pavel Nedvěd le bras droit du président Agnelli. Mais aussi en cultivant et préservant sa base de joueurs italiens, dans un football de plus en plus mondialisé. Buffon, Chiellini, Bonucci, Barzagli et Marchisio étaient déjà des éléments majeurs du premier scudetto de l'ère Conte en 2012 et continuent d'être des pièces déterminantes de l'équipe d'Allegri aujourd'hui. Une base nationale sans cesse renouvelée, comme en attestent le recrutement du défenseur central italien Mattia Caldara pour quinze millions d'euros en provenance de l'Atalanta, l’inclusion dans le groupe pro de l'ultra précoce Moise Kean ou encore l’éclosion programmée de Daniele Rugani en défense centrale. Le tout sans jamais cesser de tenter d'égaler voire de dépasser les exploits du passé. Dès le début de la saison, Massimiliano Allegri avait annoncé la couleur : si la Ligue des champions ressemble à un rêve de plus en plus accessible pour les siens, c'est bien ce sixième titre historique qui devait constituer « une priorité » . Un nouvel Everest qui se trouve désormais à portée de main des Juventini après la défaite de la Roma dans le derby contre la Lazio (1-3).

Toro nouveau


Face à l'équilibre modèle de modernisme et de tradition de la Vieille Dame, le Toro tente néanmoins depuis peu de se réinventer, en continuant de préserver le devoir de mémoire de son âge d'or, tout en cherchant à se construire une identité ancrée dans le XXIe siècle. Avec notamment un nouveau coach, Siniša Mihajlović, dont la philosophie de jeu audacieuse a fait de son club la quatrième attaque d'Italie cette saison. De quoi permettre aux Grenats d'incarner une Serie A de plus en plus décomplexée, comme l'explique l'ancienne légende laziale : « Nous sommes une formation offensive qui tente toujours de créer et de gagner, même contre les équipes qui sont bien plus fortes que nous sur le papier. » Un projet de jeu dont les figures majeures sont des joueurs jeunes et prometteurs comme Daniele Baselli, Adem Ljajić, Davide Zappacosta et, bien sûr, Andrea Belotti. Un génération prometteuse que les joueurs de la Juve devraient continuer de défier la saison prochaine avec une sixième étoile consécutive en poche. Et avec le rêve fou d'en conquérir une de plus, pas effrayés d'atteindre le septième ciel.



Par Adrien Candau
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