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Jean-Pierre Élissalde : « Je suis toujours un peu japonais »

Quoi qu'il arrive, le Japon restera la sensation de cette Coupe du monde avec sa victoire surprise contre l'Afrique du Sud. Premier sélectionneur étranger des Nippons entre 2005 et 2006, Jean-Pierre Elissalde n'est pas plus étonné que cela par cette réussite.

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Vous arrivez en 2005 à la tête de la sélection nationale. Comment a eu lieu la prise de contact entre la Fédération et vous ?
J'ai commencé auprès de l'équipe comme consultant. Mais attention, avec eux, ce n'est rien. Tu donnes ton avis et c'est tout. On va te dire « je t'ai entendu » , mais rien de plus. J'ai passé environ 15 jours avec le groupe à Limoges, il y avait une tournée en Uruguay et en Argentine à préparer, et moi, après les avoir vus à l'entraînement, j'ai voulu les faire bosser sur la mêlée. C'était la grosse béquille du rugby japonais. J'ai donné des conseils, simplement. On m'a alors demandé d'accompagner la sélection pour la tournée, j'ai fait mon aller-retour à Béziers, j'ai fait mon sac et je me suis barré avec eux. Je suis revenu avec eux pour cinq à sept semaines en juin après pour une série de matchs contre la Corée et d'autres nations asiatiques, plus un autre contre l'Irlande. C'est peut-être là que j'ai vu le chantier. Contre l'Irlande, le Japon prend un jaune juste avant la mi-temps. Je dis au staff, on ne saute plus en touche, maintenant on ne fait que défendre. J'insiste, ils ne le font pas et on prend deux ou trois essais.

Et ensuite ?
On en est restés là. J'étais quelqu'un de très expansif et tactile. Eux non. Ils ne te serrent pas la main, ils sont très distants. Pourtant, on avait quand même passé trois mois ensemble ! J'apprends alors, quelques mois plus tard, que leur sélectionneur, Mitsutake Hagimoto, a été viré. On se connaissait, j'avais joué contre lui à Cognac, on s'était reconnus et liés d'amitié. Il m'a dit de présenter ma candidature. Je l'ai fait, en français, et ma traductrice m'a ensuite aidée. Le 21 ou 22 juillet, j'ai appris vers 4h du matin que j'étais nommé entraîneur.

Quel est votre premier constat quand vous découvrez pleinement le groupe ?
Je venais de faire un an de consulting, mais il y a eu des moments difficiles. La mêlée, pour eux, n'a pas d'importance. Mais par confiance, et parce qu'ils sont loin d'être fous, ils m'ont suivi. Il faut bien comprendre que, au départ, le Japon n'a rien et aujourd'hui, il est la troisième économie mondiale. C'est une éponge d'expérience, ils regardent, suivent et appliquent ensuite.

Quel était l'objectif fixé par la Fédération ?
Le top 8, d'autant que le pays était persuadé d'obtenir la Coupe du monde 2011. Tout était au vert pour eux, mais, à cause de négociations de couloir, la Nouvelle-Zélande l'a récupérée. Le Japon était pourtant idéal, et la France est peut-être un peu responsable de ce changement d'obtention. L'objectif pour la Fédération, c'était alors d'être prêt pour accueillir cette Coupe du monde. La Fédération est assez pauvre, mais les clubs sont riches. Les gros sont détenus par des sociétés puissantes et il y avait aussi la problématique des universités. Sans moyen, c'était plus compliqué. Par exemple, Goromaru, l'arrière actuel, je l'avais sélectionné à l'époque et il avait refusé de venir, le club étant plus important pour lui. Pareil avec mon demi de mêlée. Faire la sélection n'était donc pas simple, mais une fois sur le terrain, face à moi, j'avais des bosseurs. C'est un régal. Les mecs sont à l'écoute, ils ont de grosses qualités athlétiques, ils sont bien gaulés et avec plein de gaz. Construire une équipe est long. C'était un travail de fond pour le Japon aussi.

Quelle est la place du rugby dans la culture du sport japonais ?
Le sumo, c'est un culte. On est à la limite du religieux. Le rugby est un sport scolaire, universitaire, ou auquel on joue dans les sociétés. Après, certains terminent très tard, il y a des mecs de 80 ans qui courent encore pour leur société. On doit pas être loin des 200 000 licenciés. Le sport est très intégré dans la vie de tous les jours et il y a un rapport sacré avec son université. Quand on joue pour elle, on la supporte toute sa vie. Pareil quand tu es joueur. Par saison, tu dois avoir seulement trente mouvements dans les 200 000 joueurs. C'est différent, il y a un championnat, mais pas de match à domicile, pas d'aller-retour, c'est souvent sur terrain neutre. Et dans les équipes, tu as aussi les Tongiens qui sont arrivés et qui occupent souvent les postes de 8, 9 et 10.

En 2016, une équipe de Tokyo doit intégrer le Super 16. Quel impact cela peut-il avoir sur la sélection nationale ?
Que du positif, évidemment. Ça va être un changement de monde, on tend vers la perfection et ils vont être obligés de renverser des barrières. Bien sûr, au départ, ils vont prendre des valises comme avec les Argentins quand ils sont arrivés. C'est un révélateur, là on va vers le professionnalisme, et avec cette expérience, la sélection nationale va également grandir.

Avez-vous senti un attrait particulier de la part des amateurs de sport japonais, dans les bars, les stades ?
Le Japonais est spectateur avant d'être supporter. Il n'y aura jamais une remarque sur l'arbitrage, on n'en parle pas dans le journal, ni avant ni après un match. Les gens regardent, ils sont intéressés, c'est certainement le quatrième ou cinquième sport au pays derrière le sumo, le baseball et le football.

Quel regard portez-vous sur le travail réalisé par Eddie Jones ?

Je pense que c'est important d'avoir quelqu'un qui a la double culture pour les encadrer. En conférence de presse, déjà, les discours évoluent et le jeu progresse. Eddie Jones est parvenu à faire fructifier son expérience avec l'Australie. Il y a une réelle avancée depuis son arrivée. Au rugby, il n'y a pas de générations spontanées. Ça n'existe pas, la surprise est assez rare. C'est un travail de 20-30 ans. La preuve, depuis la victoire de l'Afrique du Sud en 95, on a retrouvé seulement onze équipes différentes en quarts de finale. Au foot, on doit déjà être à une vingtaine.

Et cet exploit contre l'Afrique du Sud dès le premier match du Mondial, comment l'avez-vous perçu ?
La performance ne m'a pas étonnée. Le Japon a beaucoup travaillé, dans tous les secteurs, et a super bien géré son match tactiquement, ce qu'il n'a pas fait contre l'Écosse. On a vu beaucoup de jeu au pied, les Sud-Africains ont été bousculés en permanence dans leur camp. Il y a eu un changement à partir de ce match. Les joueurs japonais ne sont plus des joueurs de rugby, mais des rugbymen.

Justement, vous évoquez la tactique. Eddie Jones a beaucoup consulté sur le point, notamment auprès de Pep Guardiola.
La tactique dépend beaucoup des joueurs que tu as à ta disposition. Il ne faut pas qu'elle devienne un problème, que tes gars soient capables de s'adapter, tout de suite, à un fait de jeu. Prenons le Canada-Roumanie de cette semaine, c'est impensable d'être aussi con. On a vu l'exemple parfait d'une équipe, le Canada, incapable de s'adapter et qui s'est effondrée. Pour moi, la rigueur tactique et les grands discours ne sont pas forcément la meilleure chose à faire avant une rencontre. Il faut laisser une place au génie, à l'intelligence et ne pas vouloir tout prévoir. C'est la force du french flair, on a des gars qui ont la qualité pour prendre la bonne décision, au bon moment. C'est ce qui a flanché pour le Japon et qui lui fait défaut pour le moment.

Vous avez quitté le Japon à quelques mois de la Coupe du monde en France pour rejoindre Bayonne. Des regrets ?
Le cœur a parlé. J'avais vraiment envie d'emmener cette équipe à la Coupe du monde, en France. En septembre 2006, l'Aviron est au fond du trou, le club est mal, et le maire m'appelle pour me demander de l'aide. Je respectais énormément le Japon, mais quand tu es sélectionneur, tu bosses quatre mois par an. Le reste, c'est être dans ta BMW, rester chez toi, et aller voir des matchs. J'avais trois mois de libre devant moi, je me suis dit que je pouvais juste venir donner un coup de main à l'Aviron. Sauf que le club a publié sur son site internet que j'étais nommé coach, et au Japon la nouvelle a été rapide. Cette histoire ne s'est pas bien passée, ça n'aurait pas dû se passer comme ça. Je suis rentré au Japon, j'ai serré la main aux dirigeants et j'ai été sauvé l'Aviron. C'était dur, mais aujourd'hui, je suis toujours un peu japonais.


Propos recueillis par Maxime Brigand
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