« Il y a quatre ans, j'étais chauffeur de Noctilien »

Pas facile de s'enivrer avec la Liga Sagres. A moins d'être né en banlieue, d'avoir lutté ferme pour convaincre maman que le foot aussi, c'est un métier, et d'avoir conduit un bus de nuit pour ramener un peu d'oseille dans le deux-pièces. A moins de s'appeler Yves Desmarets (30 ans), en somme.

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Avant tout, élucidons un mystère : comment un inconnu de CFA2 se retrouve dans un club portugais du jour au lendemain.


A l'époque, je jouais aux Lilas, banlieue sud. Un jour, le coach de Vitoria Guimaraes se pointe pour observer notre adversaire. Coup de bol, je marque de but. Après le match, il vient me voir et me demande si je voudrais venir au Portugal. Pourquoi pas, je réponds. Il dit qu'il me rappelle deux ou trois jours plus tard. Pff, je me suis dit qu'il ne le ferait pas. Et finalement, il me téléphone le troisième jour. J'avais un billet d'avion à mon nom le lendemain à 6 heures di mat' ! A l'époque, j'étais chauffeur de Noctilien et j'avais un enfant. J'explique à ma femme qu'on me propose un contrat pro. Elle me répond que ça aurait du se produire depuis longtemps. Banco !

Et alors, ce n'était pas une blague ?


Du tout. J'ai passé la journée suivante là-bas, signé mon contrat, mangé avec eux. Franchement, on m'a accueilli comme si j'étais un grand joueur. J'ai eu droit aux photos avec le maillot, aux questions des journalistes, un truc de fou quoi ! Aux Lilas, quand on jouait devant 200 spectateurs, c'était le bout du monde. Là, je découvre un stade de 30.000 places. Le soir, j'ai repris l'avion vers Paris parce que je bossais le lendemain.

Le coach, il a fini par t'expliquer comment il s'était retrouvé aux Lilas ce jour-là ?


Il avait joué en Belgique et parlait donc bien le français. Et puis l'entraîneur de Setubal lui avait parlé en bien des joueurs français, différents des Portugais d'après lui. Il en dirigeait quelques-uns et ça se passait bien. Depuis quatre ans, j'ai franchi plusieurs échelons. En France, il y a des supers joueurs en CFA et CFA2 mais souvent, on ne leur donne aucune chance. Moi, j'ai eu la chance de faire le bon match le bon jour. Et voilà.

Tu crois vraiment que c'est une injustice si tu n'avais pas percé jusque-là ?


La façon dont Guimaraes m'a trouvé est dingue. D'un autre côté, je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est un juste retour des choses. En jeunes, j'aurais pu aller dans un bon club vu que j'étais dans les sélections du Val d'Oise et d'Ile-de-France. J'ai même passé une semaine à Clairefontaine, plein de club me voulaient. Le hic, c'est que ma mère me trouvait trop jeune, elle était furieuse que l'école ne m'intéresse pas. Lille est venu quatre ou cinq jusqu'à chez moi. Rien à faire, ma mère n'a pas lâché.

Vas-y, raconte-moi ton complexe d'Œdipe.


Ma mère n'était pas très ouverte, elle n'avait pas confiance envers le milieu du foot. Bon aujourd'hui, elle est super contente. Tiens, j'ai une anecdote. A Clairefontaine, j'avais fait un match avec la sélection d'Ile-de-France. Il y avait aussi Christanval, Anelka... Des années plus tard, elle a reconnu Anelka à la télé. Elle me dit : « Il me dit quelque chose » donc je lui explique. Lui, sa mère avait accepté qu'il parte dans un centre de formation. Taquine, ma mère m'a répondu : « Ah, si j'avais su... » Mais à l'époque, elle prenait le foot pour un plaisir, pas une activité pour gagner sa vie. Elle aurait préféré que je devienne docteur ou avocat. Maintenant, c'est elle qui dit que j'aurais gagné plus d'argent en partant plus tôt.

Tu as déjà fait la Une des journaux portugais. T'aimes ça ?


Quand je suis à l'aéroport à Paris, personne ne se doute de ce que je fais dans la vie. Mais dès que j'arrive au Portugal, on me reconnait partout où je vais. Je ne raffole pas de ça, les journalistes et les gens qui regardent tout ce que tu fais. D'ailleurs, les journaux portugais n'arrêtent pas d'écrire des trucs sur moi, genre que je vais partir. Je préfère mon anonymat parisien.

C'est donc la fin de l'histoire ?


Mon contrat se termine. Depuis le 1er janvier, je peux signer où je veux. Des clubs allemands et espagnols sont intéressés. En début d'année, j'aurais pu rejoindre Fulham mais le club ne m'a pas laissé partir. Déjà les années précédentes, tout était ok avec l'AEK Athènes puis Huelva mais les dirigeants ont fait capoter le transfert. En France, j'ai eu Lille, Sochaux et Saint-Etienne il y a deux ans. Je n'étais pas trop emballé, je préfère l'étranger. Un transfert à Lille aurait pu être une belle reconnaissance mais je considère que la France ne m'a pas vu donc elle n'a pas besoin de moi. J'avais les capacités pour jouer en Ligue mais je me suis fait ailleurs. Ça a des bons côtés, par exemple mon fils parle deux langues. Par contre, ma femme ne supporte pas le Portugal.

Qu'est-ce qui paie le plus mal : la Liga Sagres ou la SNCF ?


Bah ici, je gagne entre 20.000 et 30.000 euros, ça va. Mais je n'ai pas changé, je ne suis pas du genre à acheter de grosses voitures. Le plus important, c'est que je fais partie des joueurs importants de mon équipe, les gens d'ici me connaissent et me respectent. Ma deuxième année, je faisais partie des dix meilleurs joueurs du championnat. A la Fédération, ils auraient bien voulu me naturaliser mais c'est pas possible, il faudrait que je reste ici deux ans de plus pour obtenir un passeport.

Pour le tourisme, mieux vaut habiter Guimaraes ou le Pré-Saint-Gervais ?


Ne rigole pas, c'est une superbe ville, la première fondée au Portugal. Il y a des sites historiques, le château. C'est petit mais paisible, super tranquille donc ça me change de la France. Ici, il n'y a pas de cités, les enfants n'ont pas de problèmes, la violence, les vols, ça n'existe pas. Y aura toujours la banlieue en mois mais le but, ce n'est pas d'y revenir. Je ne veux pas cette vie-là pour mes enfants.

En toute franchise, quel est le niveau d'un championnat dont la vedette s'appelle Hulk ?


Justement, tous les Brésiliens qui savent jouer au ballon lui donnent un bon niveau. Il y a de super joueurs sauf que personne n'en parle. Porto est le club majeur mais Braga par exemple fait de belles choses depuis deux ans. Nous, on a fini troisièmes il y a deux ans mais les dirigeants ont vendu tout le monde au lieu de construire là-dessus...

Qui est le meilleur français de la Liga selon toi ?


Bah en fait, il y en a beaucoup moins qu'avant. Allez, il y a Kelly, un défenseur central mais il ne joue pas très souvent, pareil pour Bru, l'ancien Rennais. L'année dernière, je jouais avec Grégory qui est parti à Gijón. Ce n'est pas si facile de faire sa place au Portugal, y a plein de bons joueurs, faut cravacher. Moi, la presse m'a descendu en flèche la première semaine ! Ils ne pigeaient pas pourquoi l'entraîneur avait pris un Français en quatrième division pour jouer dans un grand club (sic). Ils auraient préféré des nationaux. Le coach m'a fait savoir tout ça mais je m'en foutais. Pour mon premier match, j'ai donné deux passes décisives, on a gagné deux matches et c'était parti.

Un club français pourrait tomber sur Benfica en Europa League. Mauvais tirage ?


Je te dirai ça après notre match de Coupe de la Ligue le 13. En tout cas, il y a quatre ans j'étais chauffeur de Noctilien et je m'imaginais jouer contre Saviola et Aimar, que je regardais à la télé. Franchement, c'est énorme ! D'ailleurs, quand j'ai dit à mon boss à la Sncf que je partais jouer au foot au Portugal, il m'a dit que je pourrais revenir si ça foirait. C'était cool mais on dirait que ce ne sera pas la peine.

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