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  2. // Reportage

Il était une fois dans l'est marocain

Un mois après les tragiques événements dans le stade Mohammed V à Casablanca, deux morts et plus de cinquante blessés dans des affrontements entre supporters du Raja, on a voulu prendre le pouls du football marocain. Plongée dans une semaine de foot dans l'est marocain, avant et pendant le derby de l'oriental : Oujda vs Berkane.

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Arrivée à Oujda, ville frontalière avec l'Algérie, un taxi Mercedes blanc, modèle 240D, nous replonge plus de trente ans en arrière. Quatre sur la banquette arrière, deux sur le siège avant passager. Direction le pays des clémentines et des oranges. Dans une semaine c'est le derby.
Samedi 16 avril. Berkane. Un chaud soleil printanier accompagne la foule orange des supporters qui se rendent au stade pour le match entre la RSB (Rennaissance Sportive de Berkane) et le KACM (Kawkab Athlétique Club de Marrakech). L'équipe locale est entraînée par Bertrand Marchand, premier français à avoir remporté une Ligue des champions (celle de la CAF) en 2007 avec l'Etoile du Sahel (Tunisie). L'ancien coach guingampais, époque Didier Drogba, habitué des bancs de touche au Maghreb et au Moyen-Orient depuis plus de dix ans, est venu apporter son savoir-faire et son expérience dans un club revenu en Botola pro, la première division marocaine, en 2012, et finaliste de la coupe du Trône en 2014. Le club grandit donc peu à peu, « c'est un peu le Guingamp marocain » , dixit le coach breton. C'est aussi l'équipe du nouveau président de la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF), Faouzi Lakjaâ, ce qui aide pour avoir des moyens financiers et jouer le haut du tableau cette saison avec un effectif de qualité dans lequel on retrouve les Français Nabil Berkak (passé par Troyes) et Roy Contout, ou encore l'ancien buteur du TP Mazembe, le malien Cheibane Traoré.
En face, le Kawkab Athlétique Club de Marrakech est en grande difficulté en championnat cette année, en partie sans doute à cause des matchs de coupe de la CAF, dans lesquels l'équipe laisse beaucoup d'énergie.

Le 99 de Contout et les « Orange Boys »


À une heure du coup d'envoi, autour du stade la sécurité est omniprésente : Police, Forces auxiliaires, Sécurité Nationale. Mais l'ambiance est bon enfant, si bien qu'entre les plus jeunes (dix-douze ans, ndlr), qui cherchent à rentrer sans billet, et les forces de l'ordre, c'est un peu le jeu du chat et de la souris, sans aucune animosité. Dans un stade d'une capacité de 10000 places, presque flambant neuf (inauguré en 2014), qui, pour une fois, ne fait pas le plein, les « Orange Boys » mettent l'ambiance avec tambours et chants bien rodés pour animer le virage. Alors que dans ce stade à ciel ouvert l'acoustique est inexistante, on se croirait pourtant à la bombonera : ça chante, ça saute, ça danse. En attendant le début du match les ramasseurs de balle jonglent, se défient et s'amusent à faire des « tours du monde » .

16h. Début du match et sur le terrain synthétique on est attiré par les numéros peu habituels comme le 38, le 77, ou encore le 99 de Roy Contout, positionné en ailier gauche pour alimenter le surpuissant numéro 9, Cheibane Traoré. Malgré le manque d'occasions franches, l'ambiance ne faiblit pas, et les « Orange Boys » dévoilent toute leur panoplie de chants et de chorégraphies jusqu'au premier but de Traoré à la 37e. En deuxième mi-temps, la RSB gère tranquillement son petit but d'avance devant une tribune d'honneur où se promènent beaucoup de maillots orange, des familles, quelques femmes et beaucoup d'enfants. Dans les dernières minutes, ça chambre dans les tribunes et quelques jets de bouteilles en plastique sur le latéral droit du Kawkab viennent animer une fin de match très tranquille. Dans les arrêts de jeu, le chouchou du public, le numéro 10 Abdelmoula Barrebeh, « l'enfant terrible du club » selon son coach, qui l'avait laissé sur le banc jusqu'à dix minutes de la fin, vient faire le break (2-0).


Après le match l'excellent numéro six, Larbi Naji, saute le grillage et va faire chanter le virage pour célébrer une nouvelle victoire qui place son équipe dans le quinté de tête du championnat, avec un match de retard. Belle communion entre les joueurs et les supporters orange. Dès la fin du match les journalistes se projettent sur le derby du week-end suivant contre le Mouloudia Club d'Oujda, ce qui fait dire à Bertrand Marchand : « On n'a même pas le temps de savourer cette victoire. Avec vous (les journalistes), on est déjà dans le prochain match alors qu'on est même pas sortis du stade ! »

Des maillots à 7 euros au Mondial de futsal


Lundi. Oujda. Le derby occupe les esprits dès le début de la semaine, et l'entraîneur du MCO, l'algérien Azzedine Aït-Djoudi décrypte les enjeux de ce match : « Ce derby doit être une fête pour le football marocain. Le football est un spectacle avant tout. On vient au stade pour se divertir, encourager son équipe et pas pour autre chose. Il y a malheureusement des pseudos supporters, des gens violents, qui utilisent le football à d'autres fins ou pour exprimer autre chose. Par rapport à ces gens-là, il est normal que l'état assume son rôle répressif. » Mercredi. Saïdia. Petite parenthèse sur la côte méditerranéenne, mais pas pour se détendre. Direction la station balnéaire de Saïdia, où le ministère de la jeunesse et des sports organise une conférence sur la prévention de la violence sur les terrains de football. De nombreuses équipes de jeunes de la région sont présentes pour être sensibilisées à ce problème. La RSB signera une convention avec le ministère pour devenir un « club référent » . Les jeunes présents dans la salle écouteront trois volets : l'aspect socio-éducatif, l'aspect religieux et l'aspect judiciaire.


Jeudi. J-2 avant le « derby de l'est » entre les deux villes, Berkane et Oujda, distantes d'une soixantaine de kilomètres. Ahfir, charmante petite bourgade située entre les deux villes, Ali, dans son échoppe de maillots de foot à 75 dirhams (7 euros), propose les maillots des deux clubs, celui blanc et vert du MCO et la tenue orange de la RSB. Sur le trottoir les pronostics sur le derby vont bon train, mais pour le vendeur c'est plutôt simple : « Nous, ici, on est au milieu, donc ni pour l'un, ni pour l'autre. Alors on va dire 1-1, égalité = tranquillité » .

Vendredi. Veille du match sur Radio Mars, RMC version marocaine. On discute fièrement la qualification de la sélection nationale de futsal pour la finale de la CAN contre l'Égypte (victoire marocaine 3-2 le dimanche), et donc de la qualification pour la Coupe du monde en septembre 2016 en Colombie. On évoque les bons résultats des clubs marocains en Coupes d'Afrique (trois sur trois), avec notamment la victoire en Ligue des champions du Wydad de Casablanca face au favori de l'épreuve, le Tout Puissant Mazembe, champion en titre. Mais on parle énormément du derby de l'est marocain du lendemain. À l'antenne, les deux présidents jouent la carte de l'apaisement avec des discours très mesurés et en appellent à la responsabilité de chacun. Vu que dans un premier temps la Fédération avait pensé jouer ce match à huis clos, on insiste sur les efforts d'organisation et de préparation autour de ce match. Dans la bouche des animateurs, et des intervenants des deux clubs, c'est le mot fair-play qui revient le plus souvent. Et on explique aussi que ce derby doit devenir une référence pour tout le royaume. On sent que l'enjeu ne sera pas que sportif.

Egalité = tranquillité


Samedi. Jour J. Sur la route entre les deux villes, la police est présente à chaque rond-point et les « visiteurs » de Berkane sont étroitement surveillés. Sachant qu'au match aller les supporters du MCO avaient été molestés par leurs voisins orange, le contingent de supporters visiteurs a été limité à 500. Finalement ils ne seront qu'une grosse centaine, sans signes distinctifs ni tambours. Au vu de ce que l'on a pu voir et entendre la semaine précédente au stade municipal de Berkane, c'est dommageable pour l'ambiance. Moins de deux heures avant le coup d'envoi, les joueurs des deux équipes arrivent en minibus banalisés en évitant les axes principaux de la ville. Autour du stade la police occupe l'espace et rien ne semble laissé au hasard. On ne peut faire autrement que de se sentir en sécurité. Une heure avant le coup d'envoi le stade commence à bien se remplir, les chants résonnent et font monter l'ambiance. Les responsables des ultras du MCO, la brigade Wajda 2007, et quelques policiers discutent tranquillement de l'organisation à l'ombre de la tribune. Il faut dire que le stade a une seule tribune honneur couverte et que les trois quarts du stade constitue une seule et même tribune, d'un virage à l'autre et sans séparation ni grille ! Pas très pratique pour encadrer les supporters des deux équipes dans un derby. À 10 minutes du coup d'envoi les supporters de la RSB, exilés à l’extrême gauche de la tribune, veulent accrocher une écharpe sur le grillage devant eux. Intervention de deux-trois policiers, qui a le mérite de les réveiller, de les faire descendre comme un seul homme et surtout de les faire chanter en signe de contestation. Le derby est lancé.


Sur le terrain beaucoup d'engagement, ça bataille beaucoup au milieu et peu à peu le MCO met la pression sur le portier adverse, mais sans être réellement dangereux. Dans les tribunes ça chante beaucoup, ça chambre gentiment et le match suit son cours. Bertrand Marchand vit le match tranquillement, alors que son homologue Azzedine Aït-Djoudi, se donne corps et âme pour essayer de conduire ses joueurs vers la victoire. Mais finalement on aura droit à un petit 0-0 des familles, comme souvent dans un derby, l'enjeu l'a emporté sur le jeu. Les supporters du MCO quittent le stade en se dirigeant vers la tribune visiteur pour chambrer leurs homologues de la RSB. Le cordon policier va vite les dissuader d'aller plus loin. À l'intérieur comme à l'extérieur, ce match aura été géré au mieux pour montrer un visage plus rassurant du football marocain. Pari réussi. Tous les acteurs de ce derby de l'est repartent chez eux tranquillement, et on repense alors au pronostic de Ali : « égalité = tranquillité » .

Par Benjamin Laguerre
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"L'équipe locale est entraînée par Bertrand Marchand, premier français à avoir remporté une Ligue des champions (celle de la CAF) en 2007 avec le Club africain (Tunisie) "

NOOOOON c'était avec l'Etoile du Sahel. Pardonnez mon indignation mais c'est une info facile à vérifier. De plus, y'a pas de débat possible entre le palmarès africain de l'ESS et celui du CA.
Unptitgars100gene Niveau : Loisir
Assez étonné que cette ferveur parvienne jusqu'à votre rédaction,le football marocain se limitant malheureusement aux derbys WAC-Raja.
Ce derby est assez singulier dans l'intense rancœur qu'il renferme entre ces 2 villes au passé sportif bien glorieux. Étant originaire de la région, j'ai eu, à plusieurs reprises, l'opportunité d'assister à ce match qui vaut, en dépit de sa sous médiatisation, davantage qu'un titre pour chacune des 2 équipes belligérantes..
Merci Sofoot pour cet article !
C'est MCO. et on va dire que c'est sympa de qualifier Ahfir de charmant. (sinon il me semble que c'est "les deux présidents en appellent"). en tout cas, merci pour l'article.
Message posté par alsayli
C'est MCO. et on va dire que c'est sympa de qualifier Ahfir de charmant. (sinon il me semble que c'est "les deux présidents en appellent"). en tout cas, merci pour l'article.


J'étais plié de rire en lisant :
"Ahfir, charmante petite bourgade située entre les deux villes"

Oujda ou Berkane c'est pas bien beau non plus, même si on s'en branle de la beauté (c'est loin d'être moche non plus) de la ville l'important c'est sa qualité de vie.

Merci Sofoot pour l'article, dommage que le Mouloudia n'est pas gagné :/
On a quand même l'impression en lisant l'article que les mesures de sécurité drastiques misent en œuvre ont éteint en partie la ferveur de ce derby, ou alors j'ai mal interprété.

Après je connais pas le "hooliganisme" marocain, mais si c'est comme en Algérie, ça peut se comprendre.
Au Maroc, il n'y a pas une grande passion pour le football local. Le niveau est évidemment faible, mais le pire c'est la formation qui est juste catastrophique.

Tout le monde ou presque est passionné par le football. Pratique le football jours et nuits, le niveau des jeunes est excellent pourtant personne n'arrive au top niveau, le niveau qui fait rêver.

Arriver dans les meilleurs clubs de Botola, n'est un rêve pour personne, puisque de 1) tu ne joueras pas en équipe nationale en jouant en Botola, puisqu'il n'y a que des étrangers qui ne parle même pas la langue. De 2) tu ne gagnes pas super bien t'as vie en prenant ta retraite après une carrière dans championnat local.

Les jeunes cracks qui se font recalés par les équipes de l'élite parce que leurs parents ne sont pas médecins ou policiers n'ont plus envie de supporter ces équipes. Les supporters des clubs qui ne gagnent jamais rien, n'ont plus envie de voir un football corrompu par les clubs les plus riches.

Il y a évidemment, des supporters qui mettent le feu que le stade vide ou plein parce qu'ils ont la liberté de le faire. Et c'est ça qui est beau. Les clubs les plus riches disposent tout de même une tifoseria assez impressionnante qui peut s'apparenter à du hooliganisme mais je n’appellerais pas ça comme ça. C'est plutôt des supporters passionnés qui rendent le football beau et parmi eux des cons qu'il faut controler.

Par contre, ce n'est pas encore de la qualité de se qui se passe en Turquie, Italie, Argentine etc.. Mais ce n'est pas loin.
Alain Proviste Niveau : Ligue 2
Merci pour cet article qui sort un peu des sentiers battus, surtout pour les gens comme moi qui connaissent mal le foot marocain.
A ce propos, j'espère qu'on reverra bientôt une sélection marocaine digne de ce nom. Je suis toujours resté sur le souvenir du Maroc 98 qui m'avait enchanté mais faut reconnaître que depuis, c'est un peu la misère. Pourtant le potentiel semble là : avec des Ziyech, Benatia, El-Arabi, Lazaar, Dirar, Barrada, Obbadi, El Kaddouri, Kharja, Tannane, etc, ça fait quand même une bonne base pour jouer la qualif en CDM et faire un beau parcours à la CAN...
Message posté par tottiOuj
Au Maroc, il n'y a pas une grande passion pour le football local. Le niveau est évidemment faible, mais le pire c'est la formation qui est juste catastrophique.

Tout le monde ou presque est passionné par le football. Pratique le football jours et nuits, le niveau des jeunes est excellent pourtant personne n'arrive au top niveau, le niveau qui fait rêver.

Arriver dans les meilleurs clubs de Botola, n'est un rêve pour personne, puisque de 1) tu ne joueras pas en équipe nationale en jouant en Botola, puisqu'il n'y a que des étrangers qui ne parle même pas la langue. De 2) tu ne gagnes pas super bien t'as vie en prenant ta retraite après une carrière dans championnat local.

Les jeunes cracks qui se font recalés par les équipes de l'élite parce que leurs parents ne sont pas médecins ou policiers n'ont plus envie de supporter ces équipes. Les supporters des clubs qui ne gagnent jamais rien, n'ont plus envie de voir un football corrompu par les clubs les plus riches.

Il y a évidemment, des supporters qui mettent le feu que le stade vide ou plein parce qu'ils ont la liberté de le faire. Et c'est ça qui est beau. Les clubs les plus riches disposent tout de même une tifoseria assez impressionnante qui peut s'apparenter à du hooliganisme mais je n’appellerais pas ça comme ça. C'est plutôt des supporters passionnés qui rendent le football beau et parmi eux des cons qu'il faut controler.

Par contre, ce n'est pas encore de la qualité de se qui se passe en Turquie, Italie, Argentine etc.. Mais ce n'est pas loin.


Ok merci de ces infos. Tu parles du niveau faible, mais j'avais trouvé le Raja pas mal à la coupe du monde des clubs.
Excellent article, avec la bonne pointe d'humour nécessaire à la compréhension de l'état du foot pro au Maroc en ce moment.
Moi même enfant de la région, je peux témoigner du Brouhaha causé par le derby régional, et qui a malheureusement été un poil gâché par quelques enfantillages.
Bravo au journaliste qui relate bien les faits de match on s'y croirait presque :) !

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