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« Il est temps de parler librement du passé »

Historien chevronné, le Sicilien Enzo Barnabà travaille depuis près de 30 ans sur le massacre des Italiens d’Aigues-Mortes, en y consacrant notamment deux ouvrages. Longtemps resté aux oubliettes, ce triste événement s’est déroulé à l’été 1893, à quelques encablures de Montpellier, là où l’Équipe d’Italie a justement posé ses valises durant l’Euro.

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Quelles relations entretenaient la France et l’Italie au moment des faits ?
Difficiles, l’Italie faisait partie de la Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, la France se sentait ainsi isolée et trahie. Trahie parce que l’opinion française était convaincue que l’Italie s’était faite grâce à Napoléon III et qu’elle se comportait donc de façon ingrate. Un climat exploité par les hyper nationalistes des deux côtés.

Ces incidents tragiques ont eu lieu dans les marais salants d’Aigues-Mortes où les conditions de travail étaient exténuantes.
Nous sommes en août 1893, il y a beaucoup de mouvement, car la saison du sel est en plein développement. Pendant trois semaines, 1500 personnes extérieures à la ville débarquent, que ce soit du reste de la France, comme les paysans cévenols, mais aussi les Italiens venus principalement de Pise et de Cuneo. Eux sont des saisonniers, ils font leurs deux semaines de sel et, avec un peu de chance, ils peuvent enchaîner sur les vendanges. Les cadences sont difficiles, il y a la malaria, le sel qui se dépose sur la peau sans possibilité de se laver. Un chant de travailleurs cévenols raconte qu’il faut avoir tué ses parents pour venir bosser ici. Le travail à la tâche est mieux payé, mais il instaure une vraie concurrence entre les équipes et même en leur sein. La compagnie des salins ne connaît pas ses ouvriers, ce sont les caporaux qui sont chargés de recruter, ils embauchent aussi des trimards qui sont des sans-abris.

Une fausse rumeur est à l’origine de ce massacre.
Le 16 août, un mercredi, pour des raisons totalement futiles, une bagarre explose entre Italiens et Français, des insultes, quelques coups, mais rien de bien grave. Sauf qu’une rumeur se répand dans la ville : on raconte que quatre Français ont été tués. C’est complètement faux, mais la presse ne démentira jamais cette information. La vengeance est organisée, les trimards payent le tambourinaire, qui faisait office d’annonceur public, afin de lancer une « chasse à l’ours » . Un convoi de 500 personnes armées se forme et tous les Italiens qui tombent sous leurs mains sont tabassés et massacrés. Les gendarmes étant dépassés, seule l’armée peut régler ce conflit, mais elle intervient trop tard. Après deux jours de folie collective, le bilan est de neuf morts et une centaine de blessés, dont plusieurs très graves.

« La France et l'Italie ont eu le temps de se rapprocher et pour préserver la paix entre les sœurs latines, seul le maire d’Aigues-Mortes a payé, un véritable bouc émissaire. »Enzo Barnabà

Personne n’a été condamné au procès délocalisé à Angoulême, pourquoi ?
L’attitude italienne a été très conciliante, quand le consul de Marseille demande à l’ambassadeur de trouver des avocats afin de défendre les intérêts de ses ressortissants, ce dernier lui répond : « Ne dérangeons pas les Français, ils feront leur justice eux-mêmes. » En fait, les deux pays ont eu le temps de se rapprocher et, pour préserver la paix entre les sœurs latines, seul le maire d’Aigues-Mortes a payé, un véritable bouc émissaire.

Cet événement a eu besoin de vos travaux pour être reconnu. On peut parler de négationnisme pendant un siècle ?
Il y a d’abord une très mauvaise information aussi bien en Italie qu’en France. Mais dans mon pays, lorsqu’on étudie la tension de fin du XIXe siècle entre les deux États, on cite la situation de la Tunisie, mais aussi le massacre d’Aigues-Mortes. On a toujours plus ou moins su, mais il a fallu le travail des historiens pour en connaître les détails.

D’ailleurs, vous ne vous contentez pas de retracer les faits. Vous cherchez à ce qu'ils soient dûment commémorés.
Tout à fait, je travaille dans cette optique avec mon collègue Gerard Noriel. Par exemple, nous venons d’organiser une rencontre de réconciliation de la mémoire franco-italienne, le maire d’Aigues-Mortes, ainsi que ceux des communes d’où étaient originaires les victimes étaient présents. Je me bats pour qu’une plaque commémorative soit fixée sur la place principale d’Aigues-Mortes, là où ont eu lieu les épisodes les plus révoltants. On connaît le nom de 9 des victimes, il s’agirait de les rappeler, ainsi que ceux que j’appelle les « justes » , soit de courageux Aigues-Mortais qui ont fait en sorte que le bilan ne soit pas plus lourd. J’aimerais aussi que la même chose soit réalisée dans les villages des victimes. L’Italie est désormais une terre d'immigration et il serait utile de se souvenir qu'elle a longtemps été un pays d'émigration.

« Effectivement, l’autorité d’une équipe de football serait une excellente chose pour le devoir de mémoire. »Enzo Barnabà

Les Aigues-Mortais ne tiennent pas non plus forcément à ce qu’on en parle, non ?
Alors, beaucoup de choses ont changé. Ici, on a toujours su ce qu’il s’était passé, mais on en parlait à demi-mot. Les enfants savaient plus ou moins de quoi il s’agissait lorsque leurs parents y faisaient référence, même si un maire d’Aigues-Mortes m’a dit un jour : « C’est grâce à votre livre que j’ai découvert ce qui s’est déroulé dans la commune que je dirige. » Il y a eu deux théories négationnistes qui ont perduré. La première soutenait que les Italiens avaient poussé trop loin leurs prétentions, ce qui est totalement faux. Ce sont juste des victimes innocentes de la folie xénophobe. La seconde, encore plus farfelue, c'est qu’Aigues-Mortes fut victime de ce théâtre d’Italiens se battant entre eux.

Il y a quatre ans, les joueurs italiens s’étaient rendus à Auschwitz durant l’Euro polonais. Puisque leur QG est à Montpellier, pourquoi n’irait-il pas également rendre hommage à leurs compatriotes ?
Je suis tout à fait partant, ce serait une très belle idée, se rendre au cimetière d’Aigues-Mortes, même si la fosse commune où ont été enterrées les victimes n’existe plus. Ou bien en parler avec le maire, le solliciter pour que le devoir de mémoire soit fait. D’ailleurs, je pense que Pierre Mauméjean serait d’accord. Et puis dans un contexte où il n’y a plus de tension franco-italienne, on peut parler librement du passé. Il m’arrive d’emmener des Italiens sur les lieux du drame, notamment des descendants des victimes, des gens qui provenaient de leur village, mais effectivement, l’autorité d’une équipe de football serait une excellente chose.

Puisque vous connaissez bien l’histoire de l’immigration italienne en France, comprenez-vous le fait que bon nombre des 3,5 millions de « Ritals » supportent l'équipe d’Italie ?
J’avoue avoir quelques difficultés à concevoir cela. Si j’étais à leur place, je supporterais la France, la sélection de mon pays, et l’Italie pour ne pas me couper de mes racines contrairement à ce qui s'est souvent passé. En bref, je les mettrais au même niveau.

Là est tout le paradoxe, puisqu’on a l’impression que les Italiens d’Italie ont en revanche beaucoup de mal à faire corps derrière leur sélection.
Je crains que la fierté d’être italien ne soit plus à l’ordre du jour. La crise d'identité de ce pays est profonde.

Propos recueillis par Valentin Pauluzzi À lire : Morts aux Italiens, d’Enzo Barnabà, Editalie Editions

Dans cet article

Article intéressant. Mais "négationnisme pendant un siècle" "les justes"... On va y avoir droit à toutes les sauces maintenant ?
U'Marranzanu Niveau : CFA2
Pour avoir eu l'occasion de le rencontrer, Barnabà est réellement très impliqué dans cette entreprise de commémoration et d'hommage aux victimes. Parce que certains ont tendance à l'oublier, mais les Italiens ont pris cher à une époque pas si lointaine, notamment dans le sud, tout comme les Belges ont subi ce genre de violences dans le nord de la France.

D'ailleurs au sujet de ces questions d'immigration, pour ceux que ça intéresse et qui ne l'auraient pas encore lu, Le Creuset français de son pote Noiriel est très intéressant et enrichissant.
Intéressant mais un peu tiré par les cheveux. Les gens qui ont été massacrés n'étaient pas des immigrés mais des saisonniers. La nuance est importante, il me semble.

Quant à la fierté italienne, il est normal qu'elle soit plus forte en France, parmi les "ritals" qu'en Italie. En Italie, on a surtout l'esprit de clocher et moins le sentiment national. Les fils d'immigrés italiens aiment l'Italie en général, copiant l'esprit national français.
siko&associés Niveau : District
Note : -1
Il va falloir faire des monuments dans chaque ville ou il y a eu 8 morts ? Il va falloir faire des livres d´histoire sur des lynchages qui sont arrivés il y a plus de 12o ans ? Ou il y a 200 ans ? ou 2000 ans ??? Et si on parlait du présent et du futur...
Peñarol mi Amor Niveau : National
Message posté par U'Marranzanu
Pour avoir eu l'occasion de le rencontrer, Barnabà est réellement très impliqué dans cette entreprise de commémoration et d'hommage aux victimes. Parce que certains ont tendance à l'oublier, mais les Italiens ont pris cher à une époque pas si lointaine, notamment dans le sud, tout comme les Belges ont subi ce genre de violences dans le nord de la France.

D'ailleurs au sujet de ces questions d'immigration, pour ceux que ça intéresse et qui ne l'auraient pas encore lu, Le Creuset français de son pote Noiriel est très intéressant et enrichissant.


Pareil, je l'avait rencontré à Palerme il y'a quelques années, un type brillant intellectuelement et trés sympas, son combat est égalemment louable même s'il pédale un peu à contresens de tout les vents de l'histoire...

Je regrette cependant un petit peu qu'il ne consacre pas de recherche importante sur l'histoire de son île, oú tant de massacre ont eu lieu avec les complicités d'état...
C'était certe dur pour les italiens dans le sud et en Belgique, mais ça l'était encore plus pour eux en Sicile...
Binouzeaufrais Niveau : CFA2
Putain,Aigues-Mortes sur SoFoot...Si les Italiens veulent venir pour rendre hommage à leurs compatriotes,on les accueille avec plaisir.
Peñarol mi Amor Niveau : National
Message posté par mario
Intéressant mais un peu tiré par les cheveux. Les gens qui ont été massacrés n'étaient pas des immigrés mais des saisonniers. La nuance est importante, il me semble.

Quant à la fierté italienne, il est normal qu'elle soit plus forte en France, parmi les "ritals" qu'en Italie. En Italie, on a surtout l'esprit de clocher et moins le sentiment national. Les fils d'immigrés italiens aiment l'Italie en général, copiant l'esprit national français.


Ben tu sais Mario, en tant que petit-fils d'immigrés sicilien, je garde une immense attache pour la Sicile, mais pas pour l'Italie...

Un drapeau sicilien est accroché aux côté du drapeau uruguayen dans mon salon, et du drapeau syrien également, pays de mes grands parents paternels (le vrai drapeau syrien, celui du régime légitime de Bachar Al Assad, pas celui des pseudo-rebelle armés et financé par l'occident...)

Cela s'explique sans doute par l'expérience de mes grands-parents maternels qui se sont toujours senti opprimé et combattu pour leur "sicilianité" par le régime fasciste de l'époque.

D'ailleurs, mon grand-pére se bâtit toute sa vie, avec la communauté sicilienne de Montevideo, Buenos Aires et Sao Paulo pour que justice et lumiére soit faite autour du massacre de Portella della Ginestra.

Il avait émigré en Uruguay en 1932, mais aurait sans doute fait partie de ce cortége s'il serait rester en Sicile car il était petit paysans et d'un village voison de celui de Piane Degli Albanesi...

Ce massacre est l'un des plus honteux de l'histoire depuis la seconde guerre mondiale. L'État italien ne permet d'ailleurs toujours pas aux historiens de bien faire leur travail en faisant la lumiére sur cet évènement et en confisquant nombre de documents dit "sensible"...
Peñarol mi Amor Niveau : National
Message posté par siko&associés
Il va falloir faire des monuments dans chaque ville ou il y a eu 8 morts ? Il va falloir faire des livres d´histoire sur des lynchages qui sont arrivés il y a plus de 12o ans ? Ou il y a 200 ans ? ou 2000 ans ??? Et si on parlait du présent et du futur...


Je suis d'accord avec toi pour dire que trop d'émotion dans la comémoration n'est jamais bon, néanmoins, le travail de Barnabà est un travail d'explication de faits qui ne sont absolument pas médiatisé.

Bien sur, il ne faut pas tombé dans le business de la comémoration, spécialité de certains états illégitime dont je tairais le nom, mais le travail d'un historien respectable et engagé, c'est justement de faire la lumiére sur certaines histoires louches, afin que les descendant de ces gens-la puissent savoir ce qu'il s'est réelement passé...
Penarol,

ton identité est très compliquée!

Moi qui pensais être une sorte de mutant (je suis italo-espagnol né en France), je dois admettre que tu me bats à plates coutures.
Peñarol mi Amor Niveau : National
Message posté par mario
Penarol,

ton identité est très compliquée!

Moi qui pensais être une sorte de mutant (je suis italo-espagnol né en France), je dois admettre que tu me bats à plates coutures.


Eh oui je sais bien l'ami, je ne suis heureusement pas le seul dans ce cas la en Amérique du Sud, c'est ce qui fait la beauté de ce continent...
Mr. Anderson Niveau : DHR
Et oui bien sur.
Il aurait quand même pu citer le nom de la place St Louis, le tac-tac et la coke.
Voire mettre en parallèle le massacre des italiens et la fusillade de Vival...
Mr. Anderson Niveau : DHR
*En réponse au commentaire de l'ami Binouzeaufrais.
U'Marranzanu Niveau : CFA2
Message posté par siko&associés
Il va falloir faire des monuments dans chaque ville ou il y a eu 8 morts ? Il va falloir faire des livres d´histoire sur des lynchages qui sont arrivés il y a plus de 12o ans ? Ou il y a 200 ans ? ou 2000 ans ??? Et si on parlait du présent et du futur...


Bonne idée, supprimons les cours d'histoire à l'école aussi, et puis qui ça intéresse de savoir ce qu'il s'est passé avant 2016 ?...

Franchement, comment tu peux savoir où tu vas si tu ne sais pas d'où tu viens ?

Heureusement que Bloch, Febvre et Braudel ne traînent pas sur Sofoot.

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