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Ighalo, l’aigle de Watford

Il n’y a pas que Jamie Vardy et Riyad Mahrez qui étonnent en Premier League. Quatrième meilleur du championnat, l’attaquant nigérian Odion Ighalo est l’une des révélations de cette saison à Watford. Un homme qui a grandi dans l’extrême pauvreté, au milieu des gangs près de Lagos et qui a dû attendre de découvrir l’Angleterre pour s’épanouir.

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Dans les rues étroites d’Ajegunle, les cris stridents des enfants insouciants contrastent avec l’horizon lugubre s’offrant à eux. Car arpenter ce quartier situé en plein cœur de Lagos, capitale du Nigeria, n’a rien d’une douce balade. Là-bas, les détritus s’amoncellent au milieu des bidonvilles. Les cours d’eau autrefois clairs bordant le district sont devenus si sombres que la vie aquatique n’existe plus. Dans cet environnement hostile et insalubre, le football sert ainsi d’exutoire à des gamins en quête d’un avenir plus radieux. Comme Taribo West ou Emmanuel Amunike, Odion Ighalo s’est construit sur des terrains de fortune où la violence était une habitude à apprivoiser.

« Je viens du ghetto où il n’y avait pas d’électricité pendant vingt-quatre heures, pas d’eau de bonne qualité et des routes en sale état » , se remémorait l’attaquant de Watford au Mirror, avec une véracité désarmante, en septembre dernier. « On jouait avec de vieilles boîtes de conserve, des bouteilles en plastique, parfois même une orange et on était toujours pieds nus. Ajegunle est là où mon voyage a commencé et je suis fier de cela. Ma première équipe, Olodi Warriors, avait l’habitude de jouer sur un terrain en gazon localement connu comme le Maracanã qui était immense. Sur un coin du terrain, il y avait des jeunes qui vendaient de la marijuana et ils étaient constamment pourchassés par la police, donc ils coupaient à travers le terrain. On se couchait au sol quand on entendait les "pop, pop, pop" des coups de feu, puis on reprenait l’entraînement. Cela fait partie de la vie, mais les balles ne savent pas toujours qui sont les footballeurs et qui sont les méchants. » Oui, personne ne sort véritablement indemne d’Ajegunle.

« La première fois que j’ai vu de la neige à Oslo, j’étais comme un gosse et j’en ai mangé »


Odion Ighalo a donc dû fuir les balles qui rythmaient son quotidien. Pour lui-même et pour garantir aussi un meilleur confort à sa mère, elle qui travaillait dix-sept heures par jour en vendant des bouteilles d’eau et des boissons gazeuses afin de lui offrir ses premiers crampons Adidas. Des premiers outils de travail que le Nigérian a commencé à utiliser au pays dans les clubs de Prime (2005-2006) et Julius Berger (2006-2007). Par son impact physique et sa pugnacité devant le but, il tape dans l’œil de l’agent Marcelo Houseman qui souffle ensuite son nom au très réputé agent nigérian Atta Aneke. Grâce à ce dernier, Ighalo effectue un essai concluant au FK Lyn, en Norvège. En Scandinavie, à dix-huit piges, le gamin découvre une nouvelle culture. Un nouveau football. Mais appréhende, aussi et surtout, un climat diamétralement opposé à son Afrique natale. « Il y avait trois joueurs originaires du Nigeria qui étaient allés en Norvège, mais l’un d’eux était revenu, car il n’était pas parvenu à faire face au froid. J’aurais pu facilement le suivre, mais j’ai pensé à toutes les difficultés que j’avais laissées derrière moi, je ne pouvais pas renoncer » , contait-il encore au Mirror. « Je n’avais jamais vu la neige au Nigeria. La première fois qu’il a neigé à Oslo, j’étais comme un enfant. J’en ai mangé, je m’en suis frotté sur la tête et j’en ai jeté en l’air comme des confettis… C’était un nouveau jouet pour moi. »


Au terme d’une première expérience européenne plutôt satisfaisante (6 buts en 13 matchs de Tippeligaen), Ighalo attise la curiosité d’Udinese qui l’enrôle en 2008. En Italie, il suit l’ornière des joueurs achetés par le club dont le propriétaire est Giampaolo Pozzo. Après une année à apprendre et squatter le banc en Serie A, l’attaquant est prêté à trois reprises à Grenade (2009-2010, 2011-2013 et 2013-2014). Une destination loin d’être anodine puisque c’est l’un des clubs satellites de Pozzo, où pléthore de joueurs barrés à Udinese tentent de s’illustrer. « Udinese, c’est une entreprise qui fait du business. Ils l’ont envoyé à Grenade, mais ce n’était pas une priorité pour le club là-bas » , éclaire Alexandre Coeff, défenseur actuellement prêté au Gazélec Ajaccio par l’Udinese et qui a connu le Nigérian une saison à Grenade (2013-2014). « Il y avait des joueurs plus importants qu’il fallait faire jouer avant. Ça a été aussi mon cas, donc je sais de quoi je parle. On était tous les deux dans la même situation. » Mais en dépit d’un temps inégal, le Nigérian arrive par à-coups à faire étalage de ses qualités. « L’image que je garde de lui à Grenade, c’est qu’il a marqué des buts importants malgré son faible temps de jeu, poursuit Coeff. Je pense que les supporters ont notamment en tête son but contre Elche (play-off retour 1-1, 18 juin juin 2011). C’est ce match qui a permis à Grenade d’arriver en première division. Ce n’est pas un attaquant rapide, qui va jouer sur sa vitesse. Il joue très bien avec son corps. Dans la protection de balle, dans son orientation, il utilise bien son adversaire pour se tourner ou des choses comme ça. Puis il a surtout un crochet et une frappe de balle redoutables ! En tant que défenseur, il faut être et savoir s’adapter. Car si on se colle à lui bêtement, il va vous utiliser pour se retourner et partir au but. »

Buts, Gold et philanthropie


Depuis juillet 2014, le destin d’Odion Ighalo s’écrit à Watford. Une autre succursale servant les intérêts de l’empire Pozzo. D'abord prêté, il a rejoint définitivement la formation britannique quelques mois après. Et c’est en Angleterre qu’il a trouvé une terre idoine pour exprimer son talent. Si les premiers émois se sont révélés poussifs, il s’est parfaitement adapté et a bouclé sa saison avec 20 pions claqués. Une implication qui lui a permis d’être avec Troy Deeney – ex-taulard à l’itinéraire tout aussi singulier – l’un des artisans majeurs de l’accession en Premier League des Hornets. Cette saison, dans l’élite, l’international des Super Eagles continue de marcher sur l’eau avec 9 pions inscrits en 15 matchs de championnat. De telles performances qui lui ont même valu une offre improbable du club chinois de Hebei Zhongji, il y a quelques semaines, avant qu’il ne paraphe son contrat de cinq ans. Un pont d’or balayé sans hésiter : « Ils étaient prêts à m’offrir une somme folle, mais parfois il ne s’agit pas que d’argent. Je suis encore jeune, je veux progresser dans ma carrière. Je voulais jouer en Premier League et je suis content d’avoir réussi. Je veux travailler dur, m’améliorer chaque jour et aider mon équipe à atteindre ses objectifs. »


Pour le joueur et l’homme qu’il est, les fans de Watford l’adulent. Et lui ont d’ailleurs attribué une chanson : Gold, du groupe de pop-rock britannique Spandau Ballet, dont le refrain « Believe in your soul » est connu de tous outre-Manche. « Chaque fois que j’entends les fans chanter, cela me donne de la force et m’incite à me battre pour eux. Maintenant, tous mes amis la chantent et quand je marque, même ma famille à la maison peut l’entendre ! » confiait-il récemment, la fierté à peine dissimulée. À vingt-six ans, le bonhomme n’est pourtant pas le genre d’hommes à se laisser griser par l’euphorie ambiante. Sa réelle satisfaction, l’attaquant nigérian l’obtient lorsqu’il vient en aide aux autres. En Afrique. C'est là qu’il puise sa force, encore aujourd’hui : « Je suis chanceux de pouvoir marquer des buts, mais mon travail n’est pas fini. Ma famille compte plus que tout. Chaque mois, je leur envoie de l’argent, mais je fais aussi des dons pour les moins privilégiés, car je viens de la pauvreté. J’envoie de l’argent aux enfants, aux écoles et je prends soin de quarante-cinq veuves. Je suis également en train d’essayer de mettre sur pied un organisme de charité pour donner en retour ce que j’ai reçu. » Avec Odion Ighalo, Ajegunle a peut-être enfin trouvé une raison de croire à un avenir meilleur. À un quotidien où les balles ne sifflent pas quand les jeunes s’amusent sur un terrain.

Par Romain Duchâteau
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