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Haïti qualifié pour la Coupe du monde

Ils ont construit les stades, servi dans les restaurants et parfois joué au foot à haut niveau avant cela. Les nombreux Haïtiens immigrés au Brésil traversent pourtant la Coupe du monde sans de faire remarquer. Nous avons rendu visite à ceux qui vivent à 40 dans une baraque de Manaus, et qui regardent les matchs allongés sur des matelas en essayant de survivre.

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Le premier contact est un peu difficile. D'abord parce que la maison d'AMA Haïti n'est pas facile à trouver à Manaus. Une fois dans la zone du Parque Dez, il faut se rendre dans le quartier de Shangrila, puis s'enfoncer dans des routes qui se dégradent de plus en plus avant d'enfin trouver la rue Barão de Mariuá, anciennement rue F. Mais même arrivé dans la cour du numéro 202, la partie n'est pas gagnée. Ceux qui vivent là sont méfiants. Peut-être parce qu'ils ont rarement de la visite. Peut-être parce qu'on est toujours méfiant lorsque des inconnus se pointent à l'improviste pour poser des questions indiscrètes. Pourtant, ils en ont croisé, des gringos, depuis quelques semaines. Ils travaillent comme serveurs dans les bars où les Anglais se sont pintés. Ils ont construit les hôtels où les Américains ont séjourné, et même le stade dans lequel les Italiens, les Suisses et les Croates ont vibré. Eux, ce sont les Haïtiens de Manaus, qui vivent à quarante dans une maison de deux étages au milieu de l'Amazonie.

En bateau depuis Tabatinga


C'est finalement Wesley, polo rouge Lacoste rentré dans le jean, qui prend la direction des opérations. Marié, trois enfants, il est arrivé tout seul à Manaus en 2012, en passant par le Vénézuela, puis en prenant un bateau depuis Tabatinga, à la frontière Brésil-Pérou-Colombie. Une trotte. « Je travaille dans la construction civile, avec un contrat fixe, explique-t-il. Je travaille de 6h à 18h, avec souvent des extras le samedi, pour 1060 reais par mois (un peu plus de 350 euros, ndlr). C'est suffisant pour vivre ici avec le cours du real, mais ce serait trop cher de faire venir ma famille parce qu'il faudrait payer en dollars. » Comme lui, depuis le tremblement de terre de janvier 2010 et ses 230 000 morts, une quinzaine de milliers d'Haïtiens ont rejoint le Brésil, et au moins 4000 sont passés plus ou moins longtemps par Manaus. « Il est difficile de connaître le chiffre exact puisque tous ne sont pas ici légalement » , admet Michael Pessoa, le vice-président de l'ONG AMA Haïti.


Ce que l'on sait, en revanche, c'est que le flot d'immigration ne risque pas de s'arrêter, puisque 150 000 Haïtiens vivent encore sous les tentes des campements provisoires, plus de quatre ans après la catastrophe. Mais pourquoi autant d'entre eux posent-ils leur baluchon à Manaus ? « C'est la ville où il est le plus facile d'arriver au Brésil » , répond Wesley. Paradoxal pour une cité construite en plein milieu de la deuxième plus grande forêt au monde, mais il est effectivement plus difficile de contrôler les arrivées par voie fluviale. « Après, il y en a beaucoup qui partent, notamment à São Paulo, et d'autres qui reviennent ici, continue Wesley. Il y a beaucoup de mouvement. » Selon la presse locale, sur les 69 Haïtiens qui ont travaillé sur le chantier de l'Arena da Amazonia (sans compter ceux qui ont rénové les routes environnantes), impossible en effet d'en trouver un dans la grande maison ce jour-là, malgré le jour férié dû au match du Brésil contre le Mexique.

Du foot aux pièces automobiles


Richemond, lui, jouait pro dans un club haïtien avant de passer par le Panama et le Pérou pour atterrir au Brésil. « Je travaillais dans un magasin de pièces automobiles à Belo Horizonte, mais maintenant je n'ai plus de travail, donc je suis revenu ici, explique-t-il. Je suis très bon au foot, je joue bien des deux pieds, mais il n'y a personne pour m'introduire dans les clubs d'ici. » En attendant un contrat miracle dans le Brasileiro, Richemond est donc hébergé ici, dans la maison retapée petit à petit par AMA Haïti depuis 2012. Wesley fait la visite. Au premier étage, une grande pièce à vivre au milieu de laquelle sont étalés des matelas servant de canapé à ceux qui suivent le début de Belgique-Algérie sur un petit écran. « Normalement, personne ne dort ici, mais bon, quand nous sommes trop nombreux, on est bien obligés » , explique Wesley. Lui est un « ancien » , il a donc sa chambre, au deuxième, une pièce de dix mètres carrés qu'il partage avec un compagnon d'infortune. Des conditions de vie qui ne passeraient pas beaucoup de contrôles de sécurité, mais pour lesquelles les habitants du lieu rendent grâce à l'ONG.

« Nous sommes en train de rajouter un étage au-dessus pour héberger plus de monde, mais nous avons du mal à le terminer, se désole Michael, le vice-président. Les autorités ne nous aident pas du tout, donc nous ne pouvons compter que sur les dons des particuliers. » Des dons d'autant plus importants que les Haïtiens ne peuvent déjà plus compter sur le regain d'activité de la Coupe du monde. Abraham, lui, n'en aura que peu profité. Son père est mort avant sa naissance et lui a quitté Haïti avec sa mère directement après le séisme. « Nous sommes partis au Venezuela, où je suis resté quatre ans, mais la situation politique et sociale n'était pas terrible, raconte-t-il. Alors, il y a six mois, je suis parti tout seul pour Manaus. Le problème, c'est que je n'aurai 18 ans que le mois prochain et que je ne peux pas travailler légalement tant que je suis mineur. » À Manaus, la question de l'avenir du stade est évoquée en continu depuis le début de la Coupe du monde. S'il fallait le démonter, la main-d'œuvre ne serait pas difficile à trouver.



Thomas Pitrel, à Manaus / Photos : Renaud Bouchez
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