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«Si il n’y avait pas eu le football, je crois qu’on serait encore tous vierges» Claudio "el Turco" García

Haine, savane et fumigènes

AS Saint Etienne   Olympique lyonnais  

9 mars 2007
Notre envoyé spécial dans le kop stéphanois revient sur les incidents du derby ASSE-OL du samedi 3 mars.

En reportage auprès des Magic Fans, le principal groupe ultra Stéphanois, afin de voir comment les supporters vivent ce derby ASSE-OL considéré comme le plus “chaud” de France, j’ai suivi de près les incidents entre supporters des deux camps, qui suscitent depuis de nombreux commentaires. En attendant de livrer un compte rendu détaillé de cette journée particulière, comment analyser ces débordements ?

De la banderole volée aux jets de fumigènes

Un derby, c’est des chants puissants à la gloire du club aimé et des insultes nourries envers l’“ennemi”, c’est des tifos souvent magnifiques, c’est aussi des banderoles de plus ou moins bon goût visant à discréditer l’adversaire. Tandis que les Green Angels multipliaient les slogans ironiques ou vengeurs, les Magic Fans (MF) avaient décidé de faire simple mais efficace : exhiber la banderole volée il y a une douzaine d’années aux Lugdunum’s Lions, un des groupes ultras Lyonnais, et jamais brandie en plein derby. Dans le monde ultra, la banderole est le symbole du groupe : celle de l’adversaire constitue donc un trophée majeur. Peu après le troisième but lyonnais, alors que le secteur visiteur situé juste à côté de leur kop nord les narguait, les MF ont estimé le moment opportun pour sortir la banderole des “Lugdus”. Le message adressé aux supporters lyonnais était clair : votre équipe est meilleure sur le terrain, mais côté supporters qui c’est les plus forts, évidemment c’est les Verts. Face à un tel affront, les supporters lyonnais les plus virulents se sont sentis obligés de réagir. Ils l’ont fait de deux manières. Un petit groupe, difficilement contenu par les stadiers lyonnais, s’est précipité vers le kop nord tout proche. Au même moment, un supporter a allumé un fumigène et l’a lancé dans le kop stéphanois. Certains fans locaux ont à leur tour répliqué, en se rapprochant du secteur visiteur, en montant aux grilles et en lançant également quelques fumigènes. Après une à deux minutes d’échanges de projectiles, d’invectives et de coups portés sur les grillages, les forces de l’ordre situées à l’angle du kop et du secteur visiteur ont fait usage de gaz lacrymogènes. C’est manifestement ce qui a incommodé les joueurs, qui ont rapidement déserté la pelouse..

Un apaisement rapide

Ces incidents (qui n’ont à ma connaissance causé aucun blessé) n’ont pas duré longtemps, du fait de l’action des policiers et des stadiers mais aussi des responsables des MF. Après quelques instants de flottement, les meneurs des MF se sont nettement efforcés de calmer les excités stéphanois. Via la sono de leur tribune, en condamnant les jets de projectiles et en demandant aux supporters de ne pas monter sur les grilles. Egalement en allant avec les stadiers au bas du kop, côté terrain, pour faire descendre des grilles les récalcitrants. Ces lancers de fumigènes n’étaient manifestement pas prémédités par les responsables des groupes stéphanois et lyonnais, d’autant que ceux-ci luttent actuellement contre une répression qu’ils jugent abusive et tentent donc d’éviter les débordements. Avant le match, les MF avaient longuement insisté sur ce point, en m’expliquant qu’ils n’utilisent quasiment plus de fumigènes de manière festive car les risques d’arrestation sont trop élevés et qu’ils refusent tout jet de projectiles. Parfois les groupes affirment officiellement qu’ils n’entrent plus de fumigènes au stade alors qu’en réalité ils continuent d’organiser l’introduction d’artifices. Pour avoir suivi les MF pendant toute la journée, je suis quasiment certain que les quelques fumigènes amenés dans le kop nord l’ont été par des supporters, individuellement. Après le match, les responsables des MF ont fait part de leur désapprobation, parfois de manière virulente, à l’égard de ceux qui avaient activement participé aux incidents. Une altercation les a même opposés à un fan particulièrement excité qui n’admettait pas qu’on lui reproche son comportement agressif à l’égard des stadiers. (Il me semble d’ailleurs que c’est cet individu qui a été ensuite interpellé – un seul supporter stéphanois ayant été arrêté). S’ils affirmaient que les incidents avaient finalement été minimes (certains membres estimant même qu’ils faisaient partie du contexte normal d’un derby), les meneurs des MF ne cachaient pas leur dépit. Ils se reprochaient de ne pas avoir su maîtriser leurs troupes et déploraient ces débordements qui n’allaient pas “servir leur cause”.

Appel au meurtre ou animation folklorique ?

Le tifo réalisé par les MF en début de seconde mi-temps est également l’objet de nombreuses critiques pour son caractère violent voire raciste. Il représentait des animaux de la savane portant le nom de joueurs lyonnais et deux guerriers africains siglés OL, mis en joue par un chasseur stéphanois. Une banderole géante clamait : “La chasse est ouverte : tuez-les !” Malheureusement, ce vocabulaire guerrier, cette représentation des adversaires en ennemis à abattre ne sont pas des nouveautés dans les stades français. Il est probable que si le match n’avait pas ensuite été arrêté et s’il n’y avait pas eu d’autres incidents ce week-end là (à Sedan, au Camp des Loges...), ce tifo serait passé relativement inaperçu. Dans le kop, les supporters ont surtout ri quand les animaux sont arrivés. Ils n’ont pas vu la banderole, tournée vers le terrain. J’ai même eu l’impression que plusieurs joueurs lyonnais s’amusaient de cette animation. Si ce tifo n’a pas provoqué directement les incidents, son goût douteux met en lumière le recours récurrent des supporters, des joueurs, des dirigeants et des journalistes à la métaphore guerrière. Les MF se justifient d’ailleurs en expliquant que cette rhétorique est fréquente dans le monde du football, qu’il ne faut donc pas prendre ce slogan au premier degré : ce n’était pas un appel au meurtre. Ils sont sans doute sincères, mais il n’est pas neutre que les supporters des deux camps se traitent en permanence d’“enculés”, de “merdes”, de “fils de putes”, de “bâtards”... Les jeunes filles situées derrière moi et qui chantaient avec tout le kop “Si un jour, je meurs à Gerland, il y aura des bâtards rouges et bleus morts à mes pieds” n’agresseront sans doute jamais de supporters lyonnais. Mais tout cela crée un climat de tension qui fait qu’une étincelle peut dégénérer. Les meneurs des MF ne voulaient pas que l’exhibition de la banderole des Lugdunum’s Lions provoque des incidents dans le stade, ils ne voulaient pas que des supporters stéphanois jettent des fumigènes. Les dirigeants des deux clubs, qui ont passé des semaines à s’invectiver avant le match, ne voulaient pas que leurs supporters se comportent violemment. Ces dirigeants n’ont pas complètement tort de ne pas se considérer comme directement responsables des incidents. Je n’ai pas trouvé le climat de ce derby plus lourd que celui des autres rencontres entre les deux clubs auxquelles j’ai assisté précédemment. Il n’y a pas eu de palier franchi dans la haine. Cependant, attiser régulièrement le feu, répéter les mêmes slogans vindicatifs conduit à les considérer comme normaux, acceptables, au risque de perdre un jour le contrôle de la situation. Dès lors, que faut-il faire ? Punir tout comportement un tant soit peu outrancier, comme les Anglais, ce qui conduit à une répression de toute parole ou de tout geste grossier dans un stade, sous prétexte qu’ils sont intolérables et qu’ils peuvent conduire à la violence physique ? Ou considérer qu’un stade est aussi un exutoire dans lequel on peut exprimer, dans certaines limites, des mots et des affects prohibés ailleurs et qui ne doivent pas être pris au pied de la lettre ? Concrètement, Frédéric Thiriez a dit et répété que les rivalités dans le football, c’était bien, mais que la haine, c’était mal. Les MF ont utilisé le même type d’argument en me répétant que cette rivalité donnait du sel au match. En effet, un derby est un match à ne pas manquer pour les fans (à tel point qu’ils s’y rendent même en étant malades – au risque de transmettre leurs microbes à l’observateur de passage). Encore faut-il savoir où se situe la limite entre ce qui est tolérable et ce qui est inacceptable... Ce qui suppose que le monde du football dans son ensemble, dirigeants comme supporters, se confronte à ce problème.

La gestion des supporters Cette journée a été révélatrice tant des progrès effectués par les forces de l’ordre dans la gestion des flux de supporters que de ceux qui leur restent à accomplir. Avant comme après le match, elles ont parfaitement encadré les supporters lyonnais, venus en bus dans le déplacement officiel ou en train pour les quelques dizaines d’entre eux qui souhaitaient en découdre. Par conséquent, les ultras stéphanois n’ont pas pu approcher leurs rivaux. Avant le match, j’ai suivi environ 200 fans stéphanois allant à la gare “accueillir” les indépendants lyonnais. En quadrillant de manière visible mais non agressive les abords de la gare, les forces de l’ordre ont dissuadé les Stéphanois de tenter d’attaquer les Lyonnais et les ont ainsi encouragés à vite repartir, sans le moindre incident, vers Geoffroy-Guichard. Situé au milieu du kop, je n’étais pas suffisamment proche du cœur des incidents du début de la deuxième mi-temps pour savoir si l’usage de gaz lacrymogènes était approprié. Néanmoins, à une époque où les autorités françaises vantent le modèle anglais de gestion des publics, les incidents de Lens (lors de Lille-Manchester) et ceux de Saint-Étienne posent la question des grillages autour des terrains et du recours rapide aux gaz lacrymogènes qui ont choqué fans et dirigeants anglais. A Geoffroy-Guichard, heureusement que le vent a poussé les gaz vers le terrain et non vers les tribunes : sinon, les conséquences auraient pu être bien plus graves qu’un simple arrêt du match. En revanche, en laissant les stadiers et les responsables ultras stéphanois calmer le jeu, les forces de l’ordre ont évité d’envenimer une situation certes tendue mais pas critique. Cet apaisement rapide de la situation est d’ailleurs un élément encourageant. Elle montre les effets positifs, d’une part du dialogue entre stadiers, policiers et ultras, qui a été régulier tout au long de la journée, et d’autre part de la responsabilisation des meneurs ultras. Il est cependant regrettable que tous n’aient pas pris conscience avant le match que le tifo de deuxième mi-temps devenait bien moins drôle avec le slogan “Tuez-les !” qui aurait dû être censuré (d’autant que les MF ont accepté sans difficulté de modifier un aspect de leur tifo animalier suite à une observation de la sécurité). L’erreur d’organisation la plus grave n’a cependant pas été médiatisée. Elle s’est produite à l’entrée du kop nord. Les abords du secteur visiteur étant totalement neutralisés, les supporters ne pouvaient entrer dans le kop nord que d’un côté du stade pourvu d’environ 5 entrées, ce qui est nettement insuffisant. Arrivé devant le stade 30 minutes avant le début du match, je n’y suis entré que pour le coup d’envoi après avoir dû endurer une cohue incroyable. Pressés comme dans un RER parisien aux pires heures de pointe, les supporters avançaient par vagues, en sifflant ou en criant qu’ils ne voulaient pas manquer le début du match. Ce samedi, la foule est demeurée relativement paisible, prenant son mal en patience, en dépit de quelques sautes d’humeur. Mais dans ces conditions, un malaise ou un mouvement de foule non maîtrisé pourraient causer des blessures et des incidents graves. Cette organisation inadéquate a eu deux autres effets pervers. Si les supporters avaient pu entrer plus rapidement dans l’enceinte, ils auraient sans doute été moins nombreux à être présents aux abords du stade à l’arrivée du car des joueurs lyonnais. Par ailleurs, houspillés par les supporters, soucieux d’évacuer le flux, les stadiers n’ont pas eu le temps de bien faire leur travail de palpation : j’ai été fouillé extrêmement sommairement. Si on veut régler le problème des fumigènes, il faut commencer par se donner les moyens d’en contrôler l’entrée dans l’enceinte. Et il faut aussi sans doute constater qu’ils sont généralement utilisés de manière festive et réfléchir aux conditions d’un allumage contrôlé.

Par Nicolas Hourcade

Nicolas Hourcade est sociologue.




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