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Gervais Martel : « Le jour où j’arrêterai, Lens sera sur des bons rails »

Comme l’ensemble des supporters dont il fait partie, Gervais Martel est très affecté par la situation du RC Lens. Depuis dix ans, les Sang et Or rament. Président historique du club (de 1988 à 2012, puis de 2013 à aujourd’hui) Martel retrace son parcours, fait son mea culpa, réaffirme ses ambitions et son amour pour le club de sa vie.

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Vos premiers souvenirs de football ?
Lens évidemment. Mon père était ingénieur des mines. Il descendait tous les jours au fond. D’ailleurs, il est mort de la silicose. Il m’a souvent emmené voir des matchs à Lens. Le premier, c’était un Lens-Rouen, j’avais six ans c’était dans les années 1960.
« Enfant, j’écrivais à des joueurs pour leur demander qu’ils m’envoient un autographe, comme faisaient tous les gamins. Petit à petit, je me suis dit dans ma tête qu’un jour, je deviendrais président du RC Lens. »
J’ai découvert Bollaert, le club, les joueurs, dont un avec qui je me suis lié d’amitié. Quand on est petit, on a toujours un joueur préféré. Moi, c’était Georges Lech, je le trouvais exceptionnel, comme bonhomme et comme joueur. Il n’a certainement pas fait la carrière qu’il aurait dû. C’était un attaquant côté droit, un joueur exceptionnel. Il y avait toute une génération à l’époque avec Georges et Bernard Lech, Arnold Sowinski l’entraîneur, Daniel Krawczyk. Ça a bercé mon enfance. J’étais accro à ce club, à ces joueurs. Je suis toujours resté accro au RC Lens. J’ai toujours suivi cette équipe. Enfant, j’écrivais à des joueurs pour leur demander qu’ils m’envoient un autographe, comme faisaient tous les gamins. Petit à petit, je me suis dit dans ma tête qu’un jour, je deviendrais président du RC Lens. À 12, 13 ans, j’étais en classe avec Fares Bousdira, qui a été un grand joueur à Lens. Quand on jouait dans la cour d’école, je lui disais qu’un jour, je serais président de Lens. Il rigolait, mais ça a toujours été mon objectif.


Même quand vous avez commencé à travailler ?
J’ai commencé ma carrière professionnelle dans le groupe Auchan à Grande Synthe. Je faisais évidemment tous les matchs à Lens et à l’extérieur. Je me souviens lorsqu'on est descendus, ça devait être en 1977-1978, je devais être un des rares à avoir été au dernier match au Parc des Princes où on a perdu avec deux ou trois buts de Dahleb de mémoire. Lens descendait ce soir-là en L2, mais j’ai continué. J’ai d’abord demandé au groupe Auchan de me remettre plus vers Lens. C’était compliqué, donc j’ai quitté le groupe, en bons termes. J’ai lancé mon entreprise, ce qui m’a permis de me rapprocher du club. Et puis un jour, on a eu comme sponsors maillot Auchan et Europe 1. Le directeur d’Auchan était un copain. Je lui ai dit : « J’aimerais bien rentrer dans le club, j’ai quelques idées. » « Je te prépare un entretien avec le maire de Lens » , m’a-t-il répondu. Je suis donc allé voir André Delelis, sans qui on ne serait pas ici en train de parler. Il a sauvé le club durant les années très difficiles. Il m’a écouté et m’a dit : « Si on a besoin de vous, on vous rappellera. » Je me suis dit que c’était râpé. Quatre mois plus tard, en 1986, on m’a appelé pour entrer dans le comité directeur du RC Lens. Je suis viscéralement attaché à ce club.

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Vous êtes né à Oignies, quel genre d’enfant étiez-vous ?
J’étais plutôt turbulent. Je ne suis pas allé en CP parce que mon grand-père et ma grand-mère étaient directeurs d’école. Je savais lire et écrire à cinq ans. Je suis entré très jeune au lycée. Mes parents ont fait l’erreur de me mettre pensionnaire. Je suis rentré en 6e à 8 ans et demi. J’ai fait des conneries, j’ai redoublé. J’étais trop éloigné, pas prêt et puis après, j’ai trouvé ma stabilité quand je suis revenu dans la région de Lens. J’ai connu mon épouse au lycée et j’ai trouvé ma stabilité lorsque je suis devenu demi-pensionnaire. J’ai eu une enfance heureuse, même si j’ai été marqué par le fait d’être pensionnaire. J’étais collé le dimanche. Parfois, je restais un mois et demi sans rentrer chez moi. J’étais un peu frustré, mais ça m’a permis de rencontrer plein de monde au lycée d’Arras, jouer au football avec Bousdira. On trouve toujours une compensation dans la difficulté.


Vous venez d’un milieu assez aisé, pourtant on vante votre simplicité.
Je viens d’un milieu assez aisé parce que mon père était ingénieur au fond. Un jour, je me rappelle, je ne foutais rien en classe, et au lieu de me conduire à pension, il m’a dit : « Tu n’y vas pas ce matin, je t’emmène avec moi quelque part. » J’arrive sur le carreau de la mine et il me dit : « Tu vas te déshabiller et descendre avec moi. »
« Je me suis rendu aussi compte qu’en bas, tout le monde avait des traces de charbon, donc on était difficilement reconnaissables. Tout le monde s’appelait par son prénom, les gens se mélangeaient. Tout le monde se tutoyait, partageait le même effort et ça m’a beaucoup marqué. »
J’avais seize ans. J’étais fier d’accompagner mon père, mais quand on était en bas, qu’on rampait dans 1,50m à peine, je me suis rendu compte de la difficulté du métier. Je me suis rendu aussi compte qu’en bas, tout le monde avait des traces de charbon, donc on était difficilement reconnaissables. Tout le monde s’appelait par son prénom, les gens se mélangeaient. Beaucoup sont arrivés après la Seconde Guerre mondiale : les Italiens, les Arabes, les Polonais. Il y a eu un mélange de nouvelles nationalités. Tout le monde se tutoyait, partageait le même effort et ça m’a beaucoup marqué. D’ailleurs, quand je suis ressorti le soir, j’ai commencé à travailler beaucoup mieux. C’est vrai que j’étais un peu le fils de l’ingénieur, mais ça ne m’empêchait pas d’aller jouer dans les corons derrière avec les copains. Je ne parlais pas trop comme eux, mais je m’amusais bien. Mes meilleurs copains étaient plutôt les fils des ouvriers avec lesquels je jouais au foot. J’ai vécu une enfance près des gens parce que mon père l’était aussi. Je ne vois pas pourquoi j’aurais changé.

Le 24 août 1988, vous succédez à Jean Honvault à la tête de la présidence du RC Lens.
Jean a donné sa démission après une défaite à Lille. André Delelis, qui faisait la pluie et le beau temps, m’a appelé un dimanche matin en me disant : « Est-ce que vous êtes prêt à prendre la présidence ?  » « Oui, si vous me le demandez, oui je suis prêt, c’est mon rêve. » J’avais beaucoup de fierté. J’ai tout de suite appelé mon père et les gars qui travaillaient avec moi pour leur dire que j’allais avoir un peu plus de travail à l’extérieur et puis ça s’est fait assez naturellement. Mais ça a été très dur dès le départ. On était dans les trois derniers et on n’a pas fait mieux jusqu’à la fin de l’année. Et à l’époque, on avait surtout 20 millions de francs de dette, donc il a fallu s’accrocher avec des copains, relancer des partenariats avec les entreprises. J’ai été directement dans le dur. Ça n’a pas été un long fleuve tranquille parce qu’il a fallu travailler avec beaucoup de gens, mais j’aime ça, essayer de rebâtir une dynamique, se pencher sur la formation.


Ça a dû être exaltant.
Très. Et puis de voir ensuite Lens arriver au plus haut niveau... Ça a été idyllique jusqu’en 2007, année où malheureusement, on rate la marche de la Ligue des champions. Au lieu d’être deuxièmes, on finit cinquièmes. Démission du coach, un mec entier et que je respecte beaucoup : Francis Gillot. J’aurais dû insister davantage, mais je n’ai pas réussi à le remettre dedans. Et puis après, j’ai fait des choix dont tout le monde se réjouissait d’abord.
« Je ne me suis pas préparé à la descente. J’avais fait mes objectifs pour faire partie des cinq, six premiers du championnat, et là, on prend une claque. On passe de 34 millions de droit télé à 5, 6 millions en L2. Aucune entreprise ne peut faire face à un bordel pareil. »
Je demande à Guy Roux de venir et je me trompe. Une affaire d’État. Il avait dépassé l’âge pour entraîner et puis ça n’a pas fonctionné pour diverses raisons. Le recrutement n’a pas été brillant. Derrière, Jean-Pierre Papin est arrivé. On est descendus contre le cours du jeu parce qu’on a un manque de réussite incroyable. On perd cette finale de Coupe de la Ligue sur un penalty sifflé dans les arrêts de jeu contre le PSG. On prend une banderole des Parisiens. Tout le monde ne parlait que de ça au lieu de s’occuper du sport. Je sentais qu’il y avait une pelote de laine et que le fil était en train de se barrer. C’est un truc de fou. Je ne me suis pas préparé à la descente. J’avais fait mes objectifs pour faire partie des cinq, six premiers du championnat, et là, on prend une claque. On passe de 34 millions de droit télé à 5, 6 millions en L2. Aucune entreprise ne peut faire face à un bordel pareil. Perdre 80% de ses revenus... je me suis battu pour essayer de trouver des solutions. Mais ensuite avec un actionnaire, le Crédit agricole qui avait une politique plus financière qu’autre chose... On a réussi à remonter quand même avec Jean-Guy Wallemme entraîneur, Cúperly comme adjoint. Il suffisait d’ajouter 2, 3 joueurs, mais ils ne l’ont pas fait et on est redescendus l’année suivante. J’ai quitté le club en 2012.

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Un crève-cœur.
Un crève-cœur oui, mais c’était la volonté des actionnaires de l’époque qui souhaitaient revoir complètement le fonctionnement du club. L’année qu’ils ont faite a été très transparente. Ils ont fermé la tribune Trannin, c’est ce qui m’a fait le plus mal au ventre. Fermer une tribune populaire pour faire des économies de nettoyage, ce n’est pas spécialement ce qu’on peut attendre d’un club comme Lens. Puis j’ai réussi à revenir en trouvant un gars incroyable, Mammadov, que j’ai rencontré par hasard dans le sud de la France. Il met beaucoup d’argent dans le club et, l’année d’après, il est aux abonnés absents pour des raisons personnelles et diplomatiques. Une galère incroyable pendant deux ans. Avec Antoine Kombouaré, on a dû se débrouiller, mais ça a permis à des jeunes comme Cyprien et Bourigeaud de sortir parce que, par obligation, on a fait jouer tout ce qui nous restait comme jeunes. Interdiction de recruter pendant deux ans. On se demandait simplement comment passer le jour d’après. J’ai réussi parce que j’ai gardé pas mal de relations dans le foot. Les gens m’ont fait confiance pour essayer de trouver la solution. Puis à la fin, j’ai été obligé de déposer le bilan de la holding de tête que j’avais avec Mammadov pour trouver de nouveaux actionnaires : l’Atlético de Madrid et Joseph Oughourlian, un Français basé à Londres, propriétaire d’un fonds d’investissement, un mec bien. Il est arrivé l’année dernière.


Et vous ratez la montée en Ligue 1 au terme d'un terrible finish.
À 10 minutes près. C’est la vie du sport. Cette année, on a eu beaucoup de difficultés à composer une équipe cohérente et repartir. Nos résultats actuels le prouvent, du jamais-vu dans l’histoire de Lens. Ce n’est pas encore fini, mais il y a le feu. Il faut assumer. On a essayé de rectifier le tir en améliorant notre équipe avant le 31 août. Trois, quatre joueurs sont arrivés. On a changé de coach, c’est toujours la première décision qu’on prend lorsque ça va mal. L’avantage d’Éric Sikora, c’est qu’il connaît parfaitement le club. On est en train de travailler également avec les joueurs. Beaucoup de nationalités différentes sont arrivées. J’ai besoin de réexpliquer à certains ce que représente Lens pour la région. Quand vous voyez que l’année dernière en L2, on a fait 27 000 ou 28 000 de moyenne...

Est-ce que ça ne manque pas de joueurs du cru, de vrais Lensois ?
Dans la difficulté financière dans laquelle on était, j’ai été obligé de vendre, sinon on déposait le bilan.
« Ça s’est stabilisé d’un point de vue financier, mais la formation a été pillée. Au lieu de se couper le bras, on se coupe trois doigts. »
J’ai vendu beaucoup de joueurs et pas trop mal d’ailleurs. Ça s’est stabilisé d’un point de vue financier, mais la formation a été pillée. Au lieu de se couper le bras, on se coupe trois doigts. Il faut reprendre notre marche en avant. On a des jeunes intéressants en 17, en 19, mais il faut continuer à bosser encore plus. Le vivier existe toujours. On n’a jamais baissé l’investissement sur la formation ni sur le centre de formation, même dans la difficulté. J’ai tenu absolument à ce qu’on reste extrêmement performants chez les jeunes.


Qu’est-ce qui vous fait tenir le coup ?
On lâche lorsqu'on sait que des solutions arrivent. Sinon on est un lâche. J’ai 62 ans, ça fait 55 ans que je vais voir Lens. Quelqu’un de responsable doit assumer lorsque c’est la merde. J’ai toujours fonctionné comme ça dans la vie. J’ai eu la chance de présider ce club, je l’ai encore aujourd’hui. J’arrêterai un jour. Ceux qui pensent que ce sera à 70 ans se trompent, mais quand ce jour arrivera, le club sera sur des bons rails, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. On est revenu sur un fonctionnement financier régulé. Cette année, on n'a eu aucune restriction de la part de la DNCG ce qui prouve bien que l’actionnariat est fabuleux. Mais du côté sportif, qui donne l’essentiel de la vision, c’est catastrophique. Il faut assumer ce qu’il se passe et remettre le club à la place qui est la sienne. Il faut se cramponner. Je suis encore là parce que je ne veux pas laisser tomber le club. Mais demain, si les actionnaires me disaient : « Gervais tu arrêtes » , ça ne me pose aucun souci. On va y arriver tous ensemble. On a de la qualité dans ce groupe. On a eu des blessures, certains joueurs n'étaient pas au même niveau de forme que d'autres. Rater la montée la saison dernière nous a fait très mal. J'aurais aimé que les supporters ne vivent pas ça. On peut toujours pleurer sur notre sort, mais c’est ce groupe de joueurs qui est en place et c’est ce groupe qui va nous sortir de cette situation. Il n’y a pas quarante solutions. On est en grosse difficulté aujourd’hui. On ne sait pas de quoi demain sera fait, mais je pars du principe que si on travaille encore plus, que si on garde l’envie, on est capables de redresser une situation qui paraît presque perdue.


Vous avez encore l’envie d’apporter du bonheur aux Lensois.
Pour l’instant, je ne leur apporte pas du bonheur. On est en 2017, il y a des jeunes qui sont là aujourd’hui et qui ont 25 ans.
« On ne peut pas vivre dans le passé, même si on ne doit pas l’oublier. L’attente des gens est incroyable. »
Ils avaient cinq ans lorsqu'on a été champions, c’est derrière eux. Ils attendent autre chose et ils ont raison. On ne peut pas vivre dans le passé, même si on ne doit pas l’oublier. L’attente des gens est incroyable. On me critique et c’est normal vu mon poste. Elle est tout à fait légitime comme leur tristesse. Quand mes supporters rentrent sur le terrain c’est logique... enfin je ne devrais pas dire ça parce que c’est interdit, mais ils l’ont fait sans violence et si je me mets à leur place... à un moment quand j’étais aussi dans la tribune de Bollaert, je râlais aussi après les dirigeants quand ça ne marchait pas.

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Vous souhaitez tourner la page avec raison, mais 1998, c’était fou.
En 1997, on est en position de descendre. On n’est pas bien, et Roger Lemerre arrive pour sauver l’équipe dans les quatre derniers mois. On se sauve, et puis il vient me voir et me dit : « Il faut mettre Daniel Leclercq comme entraîneur.  » Et puis je me rends compte qu’il faut aller chercher un ou deux joueurs qui sortent de l’ordinaire : Drobnjak et Ziani de Bastia. On a fait des efforts financiers et ça a fait la différence, sans oublier des revanchards et des joueurs formés au club comme Déhu, Sikora, Wallemme, Warmuz et des internationaux comme Foé et Šmicer. Il y avait vraiment de la qualité dans cette équipe qui aurait dû faire le doublé. On a été battus en finale de la Coupe par Paris, mais je ne m’en faisais pas. Quinze jours après on allait faire quelque chose à Auxerre. Et puis on a été champions. C’était une récompense pour mes dix premières années. Après, ça a continué parce qu’on gagne la Coupe de la Ligue en 1999. En 2000, on fait un super parcours en UEFA, on gagne à l’Atlético et on est battu en demi-finales par l'Arsenal de Petit, Pires, Henry. Je pensais qu’on allait la gagner.

Et 2002...
En 2002, on est en tête, on doit être champions, mais on a un joueur, El Hadji Diouf, qui revient deux fois en retard de son pays.
« On a quand même 20% de chômeurs dans l’arrondissement. Ce sont pour la grande partie des mecs qui se saignent pour attendre les joueurs de nuit, lorsqu'on a perdu, qui viennent tous les jours à l’entraînement, qui payent leur place. »
On arrive avec un point d’avance sur Lyon et on se fait taper 3-1 au dernier match. Jusqu’en 2007, on a toujours été dans les cinq, six premières places et puis après, on se casse la gueule. J’ai fait l’erreur de ne pas réfléchir à un plan de crise. «  Qu’est-ce qu’on fait si on rate notre saison et qu’on se casse la gueule en L2 ? » Je le regrette vraiment. On s’est peut-être sentis intouchables, on s’est dit que ça ne pourrait jamais nous arriver, et pourtant, ça m’a beaucoup servi dans ma vie personnelle. J’ai vu les choses différemment. Je me dis que la vie peut être très bonne, et puis un accident peut vite arriver. Je relativise plus, sans occulter ce qui n’est pas bien fait. J’ai une responsabilité par rapport aux gens, j’en ai conscience à 3000%. On a la chance de vivre de notre passion. On se doit donner le meilleur de nous-mêmes. On a quand même 20% de chômeurs dans l’arrondissement. Ce sont pour la grande partie des mecs qui se saignent pour attendre les joueurs de nuit, lorsqu'on a perdu, qui viennent tous les jours à l’entraînement, qui payent leur place.


Vous avez vécu des moments difficiles ces dernières années.
Des moments extrêmement compliqués. Dans l’histoire de Mammadov, je n’ai jamais menti une seule fois au public. J’ai essayé de raconter des choses que je ne comprenais parfois pas moi-même. J’allais souvent à Bakou pour le voir avec un représentant de l’État ou un ambassadeur. Il me promettait des choses, mais ça n’arrivait jamais. Quand je rentrais, il y avait une telle attente. Je disais : «  Ça va arriver, il y avoir tel ou tel versement. » Si je me mets à la place des gens à un moment donné, ils ne te croient plus. Je n’aurais peut-être pas dû raconter tous les détails. Mais c’était un truc de malade.
« En plus, on a joué à Amiens. Je pense qu’il n’y aurait jamais eu de stade si je n’étais pas revenu avec Mammadov. On aurait eu un autre stade de remplacement. Quand j’ai fait le tour des voisins comme Valenciennes, on me demandait des prix exorbitants. On ne voulait pas de Lens. »
Le nombre de fois où je me suis déplacé, où on m’a fait des promesses, où elles n’ont pas été tenues. C’est dommage. Mammadov a quand même injecté une vingtaine de millions. Il nous a permis de remonter la première année avec Antoine Kombouaré, un entraîneur exceptionnel. Et puis ensuite, les promesses de recrutement n’ont jamais pu se mettre en place. En plus, on a joué à Amiens. Je pense qu’il n’y aurait jamais eu de stade si je n’étais pas revenu avec Mammadov. On aurait eu un autre stade de remplacement. Quand j’ai fait le tour des voisins comme Valenciennes, on me demandait des prix exorbitants. On ne voulait pas de Lens. Et puis ça a fait plouf, on a eu un actionnaire défaillant, j’ai assumé. Les gens ont été extrêmement déçus. J’ai perdu de ma crédibilité en voulant être honnête et dire la vérité. C’est comme ça. Mais l’important, c’est qu’on s’en soit sortis parce que la dernière année, je ne vous dis pas ce que j’ai dû faire. On a fini par retomber sur nos jambes, mais on a rencontré de nouvelles difficultés avec la fin de saison dernière notamment. Notre début de saison est également catastrophique et ça peut s’expliquer par les choix sportifs qui ont été faits. Lens n’est pas un club neutre. Les gens gardent une image et de la sympathie en France et à l’international. Ils attendent qu’on remonte.


Votre femme et votre fille vous ont beaucoup soutenu.
Avec ma femme, on s’est connus à l’école, on se connaît par cœur. Notre fille nous a apporté cette stabilité extraordinaire pour un couple. Ma fille est passionnée du club, elle a entendu parler de Lens depuis son enfance, elle n’a pas manqué un match, elle vient avec le maillot. Quand on perd, elle a le mot gentil : « Ne t’en fais pas papa, ça va aller, on a mieux joué.  » Le mec qui se retrouve tout seul dans ce genre de situation et qui n’a pas le soutien sans faille de sa famille, ça doit être extrêmement compliqué. J’ai cette chance, ça m’a permis de tenir le coup, et puis les copains m’ont aidé, supporté, ne m’ont pas laissé tomber quand j’ai quitté le club le 1er juillet 2012. Je me suis retrouvé sans rien parce que j’étais mandataire social. Mais quand on a un environnement avec de bonnes personnes, ça nous donne un pep's terrible. Les gens comptent sur vous pour rebondir, on ne peut pas les décevoir.

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Je vous cite : «  J’ai tout laissé dans le club, tout ce que j’avais : le golf d’Arras, l’hôtel, le restaurant, le commerce, la boîte de formation. » Vous étiez ruiné.
Ça fait partie de la vie d’une entreprise. J’ai eu une très mauvaise idée : mettre tous mes biens dans la holding qui possédait le RC Lens. J’ai tout perdu.
« J’ai eu une très mauvaise idée : mettre tous mes biens dans la holding qui possédait le RC Lens. J’ai tout perdu. »
Je connaissais les règles, même si je ne me serais jamais attendu à cette finalité. Au contraire, je voulais renforcer les actifs de la holding et donc le club. Mais il n’y a pas mort d’homme. Ce ne sont entre guillemets que des biens matériels et immobiliers, ça ne m’a pas empêché de manger tous les jours. Des personnes ont des situations cent fois, mille fois pires que la mienne. Je relativise.


Quand vous êtes triste, que faites-vous ?
Je vais taper des balles de golf. J’aime bien aller jouer seul ou avec un copain. Je suis tranquille. Si je mets ma balle dans l’eau, c’est que je suis un connard et que j’ai mal joué le coup. Je ne peux en vouloir qu’à moi-même, mais j’aime bien parce qu’il y a le côté nature. J’aime aller jouer très tôt le matin, à 7h30 lorsqu'il fait beau. C’est quelque chose d’exceptionnel.


Un dernier mot ?
Je pense que dans la vie comme dans le sport, il faut garder espoir. Le club travaille, bosse beaucoup sur la formation, réfléchi à ses erreurs, met en place des structures avec de nouvelles personnes qui arrivent. Le club a envie d’avancer avec de nouveaux actionnaires, avec une nouvelle vision plus jeune que la mienne. Je sais aussi qu’on est dans une région qui a été touchée et qui l’est toujours autant. Je pense à la mine par exemple. On s’est toujours serré les coudes et on le fait encore plus aujourd’hui. Propos recueillis par Flavien Bories, à Lens