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Gadji Celi : « À 50 ans, j'avais déjà réalisé mes deux rêves »

Avant d’être chanteur, Gadji Celi (55 ans), déjà auteur de huit albums, était footballeur. Et pas n'importe lequel, puisqu'il est le premier Ivoirien à avoir soulevé le trophée de champion d’Afrique au Sénégal en 1992. Aujourd’hui exilé politique à Paris, il nous raconte son histoire.

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Vous revenez sur la scène musicale avec un nouvel album. Pourquoi avoir attendu plus de quinze ans entre le dernier et celui-ci ?
J’avais un peu décroché depuis 2006. J’ai fait pas mal d’administration culturelle en Côte d’Ivoire concernant les droits d’auteur des artistes. Quand on ne sait pas où va l’argent, on est en droit de se poser des questions. J’ai décidé de voir de près les choses. J’ai crée une Union des artistes de Côte d’Ivoire dans le but d’aider les artistes à s’en sortir parce que j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de problèmes. Entre 2006 et 2011, ça m’a pris beaucoup de temps et je n’ai pas pu écrire. C’est ce qui a fait que j’ai mis autant de temps.

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La majeure partie de votre public est en Côte d’Ivoire et pourtant, vous avez lancé votre album en France...
Oui, mais il est impossible pour moi de faire un lancement là-bas actuellement. Je suis en France en tant que réfugié politique, donc je suis exilé. Tant que je n’ai pas fini ce que j’ai à faire ici, je ne peux pas rentrer officiellement. Je peux tourner autour, mais pas là-bas selon les lois concernant le statut des réfugiés. Avec l’équipe que j’ai, les choses se passent bien là-bas. Mais j’ai un public qui est aussi ailleurs ! On a fait salle comble à Paris !

Pouvez-vous nous expliquer les raisons de votre exil ? Est-ce que le titre Libérez Gbagbo vous a desservi ?
Chacun doit faire un pas vers la liberté. Ce titre, c’était mon pas. Ça ne m’a pas desservi de demander la libération d’un prisonnier que je n'estime pas responsable de ce qui s’est passé ou plutôt pas seul responsable. Au niveau de la Côte d'Ivoire, ça aurait été un autre président à la place de Gbagbo, j’aurais fait la même chose. Je le dis et je l’assume. Si c’était le président Ouattara et qu’il était vraiment innocent, j’aurais chanté Libérez Ouattara. C’est comme pour Mandela, on a tous chanté Libérez Mandela. En tant que leader d’opinion, j’ai donné mon avis. Je cherche la vérité. La vérité est que si on a mis des lois et des règles, il faut les respecter.

Vous avez commencé à chanter alors que vous étiez déjà footballeur.
C’était ma façon de m’initier à la musique. Si j’attendais la fin de ma carrière, je n’aurais pas eu cette confiance et cette sérénité. Le football prend du temps. Je pense que les temps morts, je les prenais pour écrire des textes, pour composer. Pendant les mises au vert, pareil. Ça n’a pas empêché les gens de dire quand on perdait des matchs que je ne pensais qu’à la musique. Je chantais partout, j’étais un ambianceur. J’ai chanté à la gloire des Éléphants, mais aussi à la gloire de mon club, l’ASEC Mimosas. Le danger que je courais, c’était d’abandonner le foot. Quand les gens te disent que tu chantes bien, que tes œuvres sont bien et que tu peux faire des concerts, c’est compliqué. J’ai gardé la tête froide, je n'ai donné aucun concert. J'attendais la fin de ma carrière.

Donc avant ça, le football était votre première passion. Comment jugez-vous votre carrière ?
« Quand j’étais jeune, je voulais être un footballeur célèbre dans mon pays et remporter un trophée pour mon pays. Je l’ai fait. Et après, je voulais aussi être chanteur, remplir des salles de concert... Je l’ai fait aussi. »
Quand j’étais jeune, je voulais être un footballeur célèbre dans mon pays et remporter un trophée pour mon pays. Je l’ai fait. Et après, je voulais aussi être chanteur, remplir des salles de concert... Je l’ai fait aussi. Donc à cinquante ans, j’avais déjà réalisé mes deux rêves. Je suis comblé. En ce moment, ce que je vis, en Côte d’Ivoire, on appelle ça « Gouassou » . C’est un supplément. J’ai réussi mes deux rêves, ce que je prends maintenant, c’est en plus.

La majeure partie de votre carrière a été effectuée en Côte d’Ivoire. Est-ce que c’est un choix de votre part ?
Oui, bien sûr. Je voulais vivre l’expérience du professionnalisme. C’est beau de se faire un projet et de l’atteindre. Chez nous, c’était du professionnalisme, mais pas comme en Europe. C’est pour ça que je suis venu à Sète à vingt-huit ans. À la base, j’étais pro, mais je continuais mes études dans une école de sport. Il ne me restait qu’une année pour avoir mon diplôme de professeur d’EPS. Mais quand j’ai reçu la lettre du club qui me disait que c’était la dernière année qu’il pouvait recruter, j’ai dû partir. Je jouais en D2, mais c’était comme une D1. Roger Milla jouait à Montpellier, Lyon était en D2, Sochaux, Marseille aussi d’ailleurs, Niort avec Abedi Pelé. Je jouais avec Dominique Bathenay, capitaine de l'équipe de France. On a pris du plaisir. Mais après, fallait que je rentre. Ici, laisse tomber, les impôts, les factures. Chez nous, y avait pas tout ça. Tu étais tranquille. J’avais mon entourage autour de moi. Et puis, quand tu gagnais un match au pays, tu passes dans la rue des Libanais, on t’offrait des cadeaux. Ici, on me réveillait, il faisait froid. Je prenais des amendes pour des retards d’une minute. C’était trop pour moi ! On nous distribuait le règlement intérieur, je le posais sur la table, je ne le regardais même pas. Il y avait trop de règles. Mais ça nous a appris énormément de valeurs, il fallait être toujours réglo.

En équipe nationale, vous étiez un taulier,surtout pendant la CAN 92 que vous avez remportée...
On était extrêmement fatigués, mais on en voulait. On a puisé dans nos derniers retranchements. Nous, on avait fait déjà deux prolongations pendant la compétition. On jouait un match tous les trois jours, c’était compliqué. On a battu l’Algérie de Rabah Madjer, tenant du titre, trois à zéro, on était presque à genoux déjà. Avant le match, je me souviens que j’avais rappelé à mes coéquipiers comment cette Algérie nous avait humiliés chez elle. Ils nous avaient battu 2-0 en 90, l’arbitre ne nous avait pas aidés. Je leur avais dit : « Pensons uniquement à cette défaite à la CAN précédente et allons jouer. On ne veut pas du système du coach, qu’il donne le onze et on va jouer.  » L’état d’esprit que nous avions était exceptionnel. On a regardé le match avant cette victoire contre l’Algérie. Cette équipe, c’était une machine. Je me souviens que Madjer avait fait la misère à notre numéro deux... Grand pont, petit pont. On lui disait : « Toutes tes copines se moquent de toi, ta femme aussi, tes parents, c’est pareil. » Eh bien, en 92, Madjer n’a pas touché le ballon. Après, on rencontre la Zambie, une des meilleures équipes du continent avec Kalusha Bwalya. Contre eux, prolongation. On était cuits et on les a battus en prolongation. Ensuite, on prend le Cameroun qui venait de représenter l’Afrique au Mondial. Les frères Biyik, Roger Milla... Et contre eux, encore la prolongation et on gagne aux tirs au but. Donc quand tu arrives en finale, t’es déjà épuisé avec tous les gros matchs que tu as joués.

Et cette finale alors, comment ça se passe ?
« Et puis je leur ai glissé une phrase : "Vous savez que si on gagne ce trophée, on ne sera plus jamais pauvres dans nos vies ?" »
La seule motivation que j’avais avec mes coéquipiers, c’était que la table de la CAF allait être en tribunes avec le trophée posé dessus. C’était la première fois qu’on voyait le trophée sur la table en vrai, pas en photo ! Et puis je leur ai glissé une phrase : « Vous savez que si on gagne ce trophée, on ne sera plus jamais pauvres dans nos vies ? » Houphouët-Boigny était au pouvoir, il distribuait l’argent, si on gagnait la coupe, on était gâtés ! Le « vieux » nous avait dit : « Ramenez-moi la coupe. » Il était fatigué. D'ailleurs, il est mort un an après cette victoire. On était surmotivés. Le Ghana nous a baladés, mais on a résisté. Notre avant-centre, Tiéhi Joël, meilleur buteur du Havre, a eu une occasion à la 90e minute. Seul devant le gardien. Il a raté. On l’a tous regardé, il venait de nous tuer. On allait rejouer une prolongation quoi. Franchement, à ce moment-là, je voulais le tuer. Attaquant de race, buteur en France, c’est interdit de rater ça ! Donc, après la prolongation, séance de tirs au but. Tout le monde marque. Notre gardien fait une parade sur le dernier tireur ghanéen. Qui a la balle de match ? Tiéhi Joël encore une fois. Et qu’est-ce qu’il fait ? Il rate encore !

C’est à ce moment-là que vous décidez d’aller tirer le penalty ?
Moi, j’avais la trouille parce que je suis chanteur ! Si je rate ça, on me met tout sur le dos. Surtout, je n’ai pas été choisi dans les cinq tireurs de base. Dans mes gars, tout le monde a commencé à pleurer à cause de la pression.
« Sincèrement, on s’était dit : "Si on perd la coupe, on frappe Tiéhi Joël !" »
En tant que capitaine, j’ai demandé aux joueurs d’aller tirer. Personne ne voulait. Y en a qui m’a dit : « Capi, je suis le plus jeune, je ne peux pas tirer. » Je lui ai répondu : « Quand il y a les primes, t’es le plus jeune, mais tu prends quand même non ? » C’était vraiment tendu, mais je n'avais pas le choix. J’avais trop de pression. Si je rate, ma carrière musicale est terminée. Je m’avance et je tire. Quand j’ouvre les yeux, je vois que le ballon est dedans. Ensuite, tout le monde a marqué. Et après, Gouaméné fait l’arrêt qui nous permet d’être champions d’Afrique. Ce jour-là, toute la Côte d’Ivoire a regardé le match. Sincèrement, on s’était dit : « Si on perd la coupe, on frappe Tiéhi Joël ! » (rires) C’était vraiment une belle histoire.

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Ça fait quoi d’être le premier joueur ivoirien de l’histoire à avoir soulevé la coupe d’Afrique ?
C’est un symbole très fort. Quand le président de la CAF remet la coupe au président du Sénégal, personne d’autre ne touche la coupe ! C’est moi le premier Ivoirien à la toucher. C’est une fierté. Quand on est rentrés du Sénégal, le président a affrété deux jets pour nous accompagner. On a été escortés dans les airs. Quand on est arrivés à Abidjan, c’était télévisé en direct. On se pose, on demande à tout le staff et à tous les joueurs de s’asseoir, sauf moi. Je devais descendre de l’avion pour remettre le trophée au président. Donc je descends, tranquillement, je prenais bien mon temps, je voyais le tapis rouge, j’avais la coupe en main ! J’avais une vraie pression, j’aurais pu tomber ! Le président était au garde-à-vous. C’était fou, inoubliable. Ensuite, j'étais dans sa voiture avec Gouaméné pour la parade, c'était incroyable. Carrément ! Je suis dans le documentaire de l’histoire de la Côte d’Ivoire et pourtant, aujourd’hui, je suis en exil !

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Vingt-trois ans après, la génération de Yaya Touré a réussi à vous imiter.
J’étais consultant pour une chaîne TV à ce moment-là. J’étais sûr que la Côte d’Ivoire allait gagner. Ce n’est pas forcement la meilleure équipe qui gagne, mais c’est celle qui gagne qui est la meilleure. Faut toujours retourner cette phrase ! Ils ont fait entrer des éléments lors de la dernière CAN qui avait un super état d’esprit. Je vais te donner leurs noms : Serey Dié qui est un leader naturel, Serge Aurier sur son côté droit avec sa hargne a ramené un nouvel élan à cette défense, le gardien Gbohouo qui nous a surpris et enfin Max-Alain Gradel. Ils ont tous été décisifs. Wilfried Bony a aussi été déterminant dans cette CAN.

Et Yaya Touré ?
Il a régné par sa notoriété, mais il n’a pas joué à son meilleur niveau. Mais sa présence a rassuré l’équipe. Mais c’est clairement Serey Dié qui a aidé Yaya durant toute cette compétition. Si tu enlevais Serey Dié, tu voyais directement les carences de cette équipe. Le problème qu’ils ont eu lors des précédentes années, c’est qu’il y avait trop de stars avec Drogba, Gervinho, Kalou... Là, la star était l’équipe.

Aujourd’hui, vous pensez quoi de cette équipe de Côte d’Ivoire ?
Franchement, j’espère qu’ils vont se réveiller. On a une bonne équipe, il n’y a pas forcement de stars, donc ça peut marcher. Aujourd’hui, le brassard de capitaine est au bras du vrai leader de la sélection Serey Dié. Je pense qu’ils peuvent aller au bout, mais faut vraiment qu’ils se bougent. Contre le Togo, le coach a fait l’erreur de sortir Zaha alors que c’était le plus remuant en attaque. C’était le seul créateur. Je pense aussi que si Adebayor avait deux ans de moins, il tuait ce match. Après dans les autres sélections, le Sénégal peut aller loin aussi.

Propos recueillis par Babacar Sall
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