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Frey : « En France, on ne m’a jamais rien pardonné »

Après 18 saisons de haut niveau, Sébastien Frey a décidé de raccrocher les gants. Admiré et respecté en Italie, ignoré et mésestimé en France, il revient sur sa carrière tout en contraste.

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Commençons par la fin et ta dernière expérience à Bursaspor.
Je suis arrivé en 2013 et tout s’est très bien passé la première année. J’ai disputé quasiment tous les matchs, ceux que je loupais, c’était seulement pour me reposer. Une expérience très intéressante avec la découverte d’une nouvelle culture. Non, vraiment, j’étais très content.

Et ?
Et arrivent les élections pour élire le nouveau président. L’ancien ne s’est pas représenté, et son successeur a débarqué avec son staff, y compris l’entraîneur, Senol Günes, qui me dit cash : « Écoute, je n’ai jamais fait jouer un étranger dans les buts, et ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer. » Bon bah, bienvenue ! (rires) J’ai répondu que je n’étais pas là pour poser des problèmes et ai donc proposé de trouver un accord concernant les deux années de contrat qui me restaient afin de m’en aller. Évidemment, on m’a dit de faire une croix dessus, je trouvais ça un peu vache, car je suis venu loin de chez moi, c’était plus une question de principes que d’argent.

Donc, tu es écarté du groupe ?
Non, j’avais bien joué le coup avec mes agents, sur mon contrat, il y avait une clause qui m’obligeait à m’entraîner avec l’équipe première, mais on ne me convoquait pas pour les matchs. Enfin seulement une fois, le 24 décembre, puisque Noël ne se fête pas en Turquie, c’était vraiment pour m’emmerder... Il y a eu plein de petits coups bas de la sorte. Cet été, je suis rentré et je me suis dit que je ne pouvais pas retourner un an là-bas pour ne rien faire et me faire chier et on a finalement trouvé un accord financier.

Les rumeurs de mercato t’envoyaient un peu partout.
J’ai pris pas mal de temps pour réfléchir. Il y a eu beaucoup de clubs intéressés, le Hellas par exemple, ou encore Cagliari, ça aurait pu être sympa, c’est une très belle île. Mais le plus concret, c’était Bastia. Ghislain Printant m’a appelé personnellement. Je ne pensais pas revenir en France, mais j’ai vraiment apprécié la démarche. En plus, étant niçois, Bastia, c’est à côté de la maison. On avait pratiquement trouvé un accord, et la semaine où je dois venir signer mon contrat, la DNCG leur tombe dessus. Printant, très classe, m’a dit de laisser tomber, qu’il ne voulait pas me faire perdre mon temps. D’ailleurs, c’est un des premiers qui m’a textoté quand j’ai annoncé ma retraite, c’est dire la correction de cette personne, alors qu’on ne se connaissait pourtant pas du tout.

À lire ton interview au Corriere dello Sport pour annoncer ta retraite, tu en avais visiblement gros sur la patate.
J’avais vraiment perdu la motivation. J’en parlais tous les jours avec mes proches, je m’étais déjà détaché du monde du foot depuis cet été, car j’ai eu une réelle sensation d’overdose, surtout avec l’expérience en Turquie. Ce sport a peu à peu perdu ses valeurs, mais elles reviendront tôt ou tard, le foot est immortel.

Cela sous-entend tout de même que tu resteras difficilement dans ce monde, non ?
J’ai toujours dit que je ne suis pas un entraîneur né. J’ai d’autres activités, j’ai par exemple beaucoup investi dans l’immobilier, et mine de rien, ça va me prendre du temps de contrôler personnellement. Des agents m’ont proposé de leur donner un coup de main, être un genre de talent-scout, ça peut être une idée, mais pour le moment, j’ai envie de me reposer et de reconstruire ma vie.

Et puis, il faut que tu suives ton fiston Daniel, âgé de 13 ans et qui évolue chez les jeunes du Milan.
J’espère qu’il réalisera son rêve, il est vraiment mordu de foot depuis tout petit. Ce serait la quatrième génération de Frey footballeur, après mon grand-père, mon père, mon frère et moi.

Toi, ta formation, tu l’as faite à Cannes, quels souvenirs conserves-tu ?
Mes plus belles années, et pourtant, ça ne plaisantait pas, rigueur, travail, discipline, mais ça a été mon éducation, et pas seulement sportive. Mes potes du centre, ce sont mes valeurs sures, Mickey Marsiglia qui a son restaurant à Cannes, Zebina, Luccin, Chabbert, Béda et puis Julien Escudé avec qui j’ai fait les 400 coups !

Tu pars très jeune à l’Inter, à tout juste 18 ans.
Cannes était en galère et devait vendre ses meilleurs joueurs pour passer le contrôle de la DNCG. Un jour, on me dit qu’un observateur de l’Inter me surveille, et après un entraînement, je le rencontre, c’était Walter Zenga ! Je ne parlais pas italien, il ne parlait pas français, c’était folklo, mais on a quand même réussi à se comprendre. L’Inter m’invite à voir un match contre Strasbourg en 8es de Coupe de l’UEFA, le 3-0 après le 0-2 à l’aller. J’étais un gamin de 17 ans, dans un San Siro en feu, en tribunes présidentielles qui plus est. On m’a offert la doudoune du club, emmené dans les vestiaires à la fin de la rencontre, il y avait Ronaldo, Djorkaeff. Forcément, le lendemain, j’ai signé mon contrat !

D’autant que tu n’arrives pas seul.
Il y avait Ous’ Dabo, Papus Camara, Micka Silvestre et moi, et on a eu la chance de tomber sur Benoît Cauet qui nous a donné un gros coup de main, un mec en or ! Je n’oublie pas non plus Djorkaeff ou encore Taribo West. Des champions, mais des mecs très simples et humbles.

C’est le début d’une longue aventure italienne de 1998 à 2013, 15 saisons de Serie A, 446 matchs, 3e étranger all-time et 30e toutes nations confondues, des chiffres qui pèsent.
Et c’est dommage qu’on en parle très peu en France, car je pense que c’est une belle performance de s’imposer dans un championnat étranger, qui plus est en tant que gardien alors que c’est un poste historiquement « protégé » en Italie. J’ai dû bosser comme un malade pour rester à ma place.

Le football italien t’estime en tant que joueur, mais aussi en tant qu’homme.
Tout à fait, je le ressens ces derniers jours, je reçois énormément de messages. Ce que j’ai fait en tant que joueur, c’est écrit, c’est sur le papier, mais quand je lis que j’étais un super mec, c’est ce qui me fait le plus plaisir.

Et dans ce même laps de temps, deux sélections en équipe de France, une quinzaine de convocations et cette erreur contre l’Ukraine en 2007, limite la seule chose que l’on retient de ta carrière de ce côté des Alpes…
C’est hallucinant ! J’éprouve de la déception plus que de l’aigreur envers les fans français en général. On m’a pointé du doigt juste pour ça, ma considération en France s’arrête à cette bourde. On ne m’a jamais rien pardonné. J’étais considéré comme un expatrié, quelqu’un d’arrogant et présomptueux, parti très jeune à l’Inter et pour l’argent. Mais qui aurait refusé à ma place ? Je suis également allé en Italie pour m’imposer, ce que j’ai réussi à faire, au lieu de m’en féliciter, on évite d’en parler en France.

Les journalistes français n’ont pas non plus toujours été très tendres avec toi.
Ils ont été le détonateur de cette situation, je ne sais pas pour quelle raison, peut-être par envie. À un moment, j’ai dit stop et j’ai coupé les ponts avec la presse française, mais il y a eu pire que ça !

Les accusations de racisme…
(Énervé !) Exact, on m’a fait passer pour un raciste en déformant mes propos d’une interview italienne, c’est la pire des choses qui me soit arrivé dans ma carrière, c’est allé au-delà du foot. Le journaliste qui a fait ça a atteint son objectif, car j’étais vraiment touché, blessé. Ça aurait pu mettre en danger toute ma famille, moi qui ai grandi dans les quartiers de Nice. En plus, j’ai fait énormément de campagnes contre le racisme, je me suis toujours affiché en première ligne pour crier haut et fort qu’il n’y ni religion ni couleur dans le foot. On est tous égaux. Et parallèlement, en France, paf, il y a cette bombe médiatique ! Comment veux-tu communiquer sachant qu’on ne va retenir qu’une virgule mal placée à chacune de tes déclarations…

Ta retraite internationale prématurée, c’est aussi dû à cela ?
Oui, tout se recoupe. L’Euro 2008 pour lequel j’ai été convoqué ne s’est pas bien passé. Il aurait dû y avoir énormément de changements après cet échec, mais rien. Je me suis demandé l’intérêt de continuer vu la considération que l’on avait pour moi. Si, sans jouer, j’étais le problème de l'équipe de France, il y avait un gros problème. Imagine si j’avais été de la partie en 2010 ? On aurait dit que j’étais la taupe ! Inconsciemment, j’avais senti le coup venir, j’ai donc préféré m’écarter pour laisser la nouvelle génération travailler tranquille. Ce fut un choix réfléchi mais douloureux, car porter ce maillot, pour un Français, c’est la plus belle chose. Je conserve mes paletots précieusement, ce sont mes trophées.


Vu que c’est l’heure de la quille, place aux questions souvenirs. Ton premier but encaissé en pro ?
C’était contre Rennes, 1-1, pour mes grands débuts en septembre 97, j’avais été élu homme du match, mais je ne me souviens plus qui a marqué.

Pourtant tu le connais bien, c’est Dabo !
Putain, mon pote Ous !

Ton arrêt le plus important ?
(Il réfléchit longtemps) Celle qui a eu le plus de conséquences est la parade lors du barrage pour se maintenir avec Parme contre Bologne en 2005, je sors un coup de casque de Tare. Si on prend ce but, on est relégués.


Le plus beau but encaissé ?
Oula, j’en ai pris des beaux… Je dirais la frappe de 25 mètres pleine lucarne de Robben en 8e de finale aller de Ligue des champions contre le Bayern en 2010.

Ta bête noire ?
À chaque fois que j’affrontais Lucarelli, on me sortait les chiffres. Zlatan aussi a pas mal planté, même si je l’ai bien fait galérer.

Un Frey s’arrête, mais ton frangin Nicolas continue.
Il s’est frayé son propre chemin et a aussi cette considération en Italie. Lui est vraiment parti de très loin, il a bataillé en 4e division à ses débuts, ça n’a pas été simple, les opportunités ont été différentes. Et maintenant, c’est un pilier du Chievo qui est une valeur sure de la Serie A.

En revanche, dans une interview cet été, il avait dit : « Seb n’a pas le droit de finir comme ça, il doit montrer une dernière fois qui il est. »
Arf, non vraiment, je n’avais plus la motivation, je ne voulais pas me contenter de prendre mon chèque à la fin du mois. J’ai toujours été un grand professionnel, c’est la mentalité que l’on m’a inculquée en Italie, premier arrivé à l’entraînement, dernier à partir. Ça faisait de moi un des leaders du vestiaire partout où je suis allé, et c’est cette image que je veux laisser.

Propos recueillis par Valentin Pauluzzi
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