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Fekir, Lyonnais de naissance et de cœur

Sept mois d’absence vécus comme un long et interminable chemin de croix par toute une ville. Après sa rupture du ligament croisé du genou droit en septembre dernier, Nabil Fekir revient enfin sur le devant de la scène. Un retour accompagné d’une joie palpable aux quatre coins de Lyon. Parce que l’international français a écumé les clubs de la banlieue lyonnaise en amateur avant de devenir l’une des belles promesses de sa génération. Retour chez lui.

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Pour rejoindre Vaulx-en-Velin, il faut quitter Lyon même et avaler quelques kilomètres en direction du nord-est. Arrivé au club de la ville de cette commune bien connue du Rhône, c’est une succession de stades qui se présente aux visiteurs. Le logo du FC Vaulx-en-Velin est brandi fièrement à l’entrée, tandis que plusieurs préfabriqués alignés tiennent lieu de bureaux officiels. Non loin, à seulement quelques enjambées, un bâtiment marron de taille modeste et à l’apparence vétuste accueille l’assistance habituellement présente. C’est la buvette de ce modeste club de la banlieue lyonnaise qui, entre des sodas et des sandwichs, arbore en son sein des tuniques encadrées sur les murs. Comme des trophées rares qu’on se plaît à cajoler. Affichés çà et là, il y a les maillots des frères Ghezzal, Abdelkader et Rachid, ceux de Kurt et Lionel Zouma, Laurent Courtois et Christian Negouai. Puis, évidemment, celui devant lequel chacun s’arrête un instant, sourire en coin : Nabil Fekir.


« J’ai choisi de mettre celui-ci avec le numéro 31, car il a une signification particulière pour moi (premier numéro par Fekir en pro, ndlr), explique Ali Rechad, la fierté à peine dissimulée, président du club vaudais. Je suis allé le prendre chez lui, car je tenais vraiment à l’avoir. Mais je compte mettre prochainement l’actuel avec le numéro 18. » Ce maillot placardé témoigne de l’ambiance conviviale qui transpire sur place. « C’est un club vraiment très familial. Pour vous dire, j’y étais quand j’étais petit et j’y suis revenu depuis maintenant quasiment dix ans » , souffle Nael Fedlaoui, l’un des compagnons de route les plus fidèles de Nabil. « On est un club soudé, on se connaît tous, complète Ali Rechad. Le père de Nabil est vice-président. L’un de ses frères est en U15, l’autre est en Seniors 2. Je suis le président et je connais tout le monde ici, jusqu’aux U9. On ne met pas de grosses barrières hiérarchiques. On reste ouvert auprès de tout le monde. » Vaulx-en-Velin tient également une place toute particulière auprès de Nabil Fekir. C’est ici qu’il s’est remis en selle pendant trois ans après un premier passage avorté à l’OL, où il avait été prié d’aller voir ailleurs à quinze ans. Mais le Franco-Algérien s’est accroché sans jamais lâcher prise pour connaître aujourd’hui la réussite que l’on sait. « C’est sûr que j’ai connu des moments difficiles, avouait-il il y a deux ans. Mais aujourd’hui, je savoure tout ça et j’avoue que je suis très fier de moi, de mon parcours, qui m’a beaucoup servi ! Je suis fier de mon histoire. » Certainement pas autant que tous ceux qui l’ont accompagné au cours de ce voyage.


Jonglages, oranges et technique de surdoué


Avant de devenir aujourd’hui l’une des sensations les plus excitantes du football tricolore, les contours de l’ascension de Nabil Fekir se sont révélés pour le moins sinueux. Il a fallu forcer son destin tout en s’armant de patience. Car, à vrai dire, l’actuel joueur de l’OL ne s’est jamais imaginé faire autre chose que câliner le cuir. Né à Villeurbanne, modeste commune de la banlieue lyonnaise, le gamin grandit au quartier de Jacques Monod dans un environnement à la culture algérienne très marquée. Fils d’un père qui a longtemps travaillé comme salarié dans une usine de métallurgie et d’une mère assistante sociale – tous les deux sont originaires de Tipasa –, il est l’aîné d’une fratrie de quatre garçons qui ont tous succombé aux charmes du ballon rond (Tarik, Hamza et Yassin qui est aussi à l’OL désormais). Un ballon que Nabil commence à taquiner jeune, très jeune sous l’impulsion de son paternel et de son oncle Kamel Ramdani (passé par Gueugnon et Paris FC). « Le premier ballon que je lui ai donné, c’était le deuxième jour de sa naissance. Dès qu’il avait une orange, un petit ballon ou un truc dans la main, il commençait à jongler avec, se remémorait, non sans nostalgie, son père Mohamed l’année dernière. Là où je lui ai appris vraiment la technique, c’était dans le couloir. Là, on peut maîtriser très très bien le ballon. » Des premières caresses avec son pied gauche que le fiston n’a pas oubliées, un brin amusé au moment de raviver ses premiers souvenirs : « À la maison, je ne lâchais jamais le ballon. J’étais toujours avec un petit ballon. Avec mes frères, on a cassé des lustres, des vases, on a tout cassé à la maison. »



Ses prédispositions et ses premières séances de jonglage, Fekir les montre en premier lieu au Parc de la Tête d’Or à Lyon, l’un des plus grands parcs urbains de l’Hexagone. Avant de connaître non loin de son domicile son premier club, l’AS Tonkin (désormais rebaptisé Athletic Club de Villeurbanne), puis de filer à Vaulx-en-Velin et d’atterrir en benjamins au Caluire SC. Au sein de ce club, jouissant à l’époque d’une bonne réputation pour sa faculté à façonner des jeunes dans la région rhodanienne, Nabil se démarque naturellement. « C’était quelqu’un de réservé, mais qui se transformait au moment où il mettait ses chaussures, assure Samir Retbi, le sourire naturel quand il s’agit d’évoquer l’ancien joyau, ex-responsable technique de Caluire et désormais éducateur des U19 à Saint-Priest. Fekir adorait le ballon, adorait le toucher constamment. Tout le temps. À l’époque, c’était un gamin qui voulait tout faire, tirer tous les coups francs. Il était très rapide. Techniquement, il était au-dessus de tout le monde et capable de beaucoup de choses. Pour moi, c’était un surdoué. » Une pépite en devenir qui termine alors quasiment systématiquement meilleur joueur lors des tournois auxquels il participe. Logiquement, le club caluirard, en partenariat avec l’OL, glisse son nom à Gérard Bonneau, responsable de la cellule recrutement des jeunes depuis 2003. « À treize ans, il avait déjà ce pied gauche, cette patte. Ce qui m’a frappé, c’était la coordination, les appuis et les reprises d’appui, explique ce dernier, affable, dans l’un des bureaux du centre Tola-Vologe. Il avait déjà cette faculté à aller provoquer et aller gagner des duels. Il était habile techniquement. »




Échec, retour aux sources et humiliations à la pelle


Mais à l’OL, escorté de son acolyte Nael Fedlaoui, Nabil Fekir ne scintille pas comme à l’accoutumée. En 2008, à quatorze ans, le gaucher n’est pas retenu après deux années passées au sein de l’institution rhodanienne. Les raisons quant à cette expérience avortée tiennent en deux points. D’aucuns jugent que le gamin était trop petit (Fekir mesure aujourd’hui 1m73, ndlr) et trop frêle. « C’est toujours plus facile d’évaluer un jeune entre dix-huit, vingt ans qu’entre treize et seize ans. Je ne suis pas allé contre la décision des éducateurs, mais j’avais quand même été surpris. Parce que c’était un joueur technique et il y a toujours débat sur ce type de joueur » , avoue Gérard Bonneau. Pour le principal intéressé, ce rendez-vous manqué résulte aussi d’un événement malheureux : « J’avais contracté une blessure (la maladie Osgood-Schlatter, une affection liée à la croissance qui touche le cartilage des genoux, ndlr) qui m’a handicapé sept mois lorsque j’évoluais avec les U15. » Loin d’être découragé par cet échec, le natif de Villeurbanne retourne poser ses crampons à Vaulx-en-Velin où son père joue les bénévoles : « Contrairement aux autres garçons qui n’étaient pas retenus, qui pleuraient, il a quitté l’OL en rigolant. Il m’a dit : "Je retourne au FC Vaulx pour me faire une santé !"   » Là-bas, dans un environnement familial et propice à l’épanouissement, « Nabilon » comme on le surnomme depuis tout petit fait figure de joueur d’exception. « Une fois sur le terrain, on lui faisait la passe et on regardait (sourire), confesse Nael Fedlaoui, son partenaire des poussins jusqu’aux U18. Son talent est inné. C’est quelque chose de naturel, ce n’est pas forcé. Il n’a jamais été personnel sur le terrain. Les différences qu’il faisait étaient toujours réalisées pour l’équipe. Je me rappellerai toute ma vie d’un match en particulier, contre Neuville-sur-Saône. Il avait mangé le défenseur. Je ne sais pas comment vous le dire, mais il l’avait humilié quoi ! Mais c’est arrivé tellement de fois… » « Sur le terrain, il n’y avait pas discussion. Je me souviens de sa dernière année en U17, il a commencé à faire des matchs amicaux avec les seniors, corrobore Ali Rechad. On avait une colonie d’agents ou de pseudo-agents qui étaient venus pour lui. Ça avait d’ailleurs fait un gros débat au club à ce sujet. C’était évident qu’il allait finir pro, je ne voyais pas comment ça pouvait en être autrement sauf blessure. »



Problème, à Vaulx-en-Velin, le niveau de la CFA devient rapidement trop limité pour son talent. Nabil prend alors la direction de Saint-Priest, banlieue située au sud-est de Lyon, où les U19 évoluent au niveau national et disputent la Coupe Gambardella. Dans des conditions parfois rocambolesques. « On s’est entraîné toute l’année sur un champ de patates, dans des vestiaires insalubres où les douches ne marchaient pas et on devait se réunir à quatre-cinq heures du matin pour les matchs en déplacement parce que le club ne nous payait pas les frais de transport. Des conditions impossibles pour évoluer en U19 nationaux » , raconte Robert Mouangué, son entraîneur de l’époque, avant de s’appesantir plus en détail sur le profil de son ex-poulain : « C’était évident qu’il était différent des autres. Des générations 1992-1993-1994 que j’ai pu voir dans la région lyonnaise, il fait certainement partie du top 3. La base de toute sa force vient des appuis. Il est très dynamique, très véloce. Ce qui m’a frappé d’entrée, c’est sa facilité à éliminer. Tout en masquant jusqu’au dernier moment son dribble. Ce qui est fou, c’est qu’on l’a vu faire ça à dix, onze, quinze ans et encore aujourd’hui. À domicile, il a systématiquement humilié le latéral adverse. Qui que ce soit qui était en charge de le prendre était à la peine. » Bryan Dabo, l’actuel Montpelliérain, fait d’ailleurs partie de ses victimes les plus illustres. Avant le début d’un match entre Saint-Priest et le MHSC, les Héraultais se moquent ouvertement de leurs adversaires en balançant des « vous serez mécanos quand on sera pros » . Galvanisés par ce camouflet, les banlieusards lyonnais plient l’affaire sur le terrain (3-0). Avec un Fekir encore une fois renversant. « Un moment, Nabil était à trente mètres des buts, dos au jeu, se souvient, encore amusé, Annouar Aïachi, latéral droit de Saint-Priest et son compère durant une saison. Dabo le collait puisqu’il jouait six. En se retournant, Nabil lui met un râteau-petit pont et met une grosse frappe qui a touché la barre transversale avant de ressortir. La tribune était choquée, vraiment choquée. »

Humilité et simplicité


Contrairement à une légende urbaine affirmant que la trajectoire de Nabil Fekir a basculé lors d’une rencontre de Gambardella face aux Gones de Ferri, Ghezzal et Yattara, la réalité se révèle tout autre. « Ça s’est fait en fin de saison. On savait qu’il y avait une rumeur qui circulait comme quoi il pouvait signer à Saint-Étienne, qui lui faisait l’une des meilleures offres (Nice, Nîmes et Troyes étaient aussi intéressés). Sainté paraissait tenir la corde, tient à rectifier Robert Mouangué. L’entraîneur de l’équipe première de Saint-Priest a téléphoné à Stéphane Roche, qui était en charge de la CFA à l’époque, et lui a dit que Sainté le voulait, car le club avait un partenariat avec l’OL. La semaine d’après, il était en stage là-bas avec Amos Youga. Nabil voulait réussir à l’OL, mais Lyon ne s’est manifesté que quand ils ont su que d’autres clubs le voulaient. » Alors que l’OL ne lui offre qu’un contrat amateur, il fait le choix délibéré de revenir en 2011 là où il avait échoué auparavant. Un sentiment de revanche plutôt qu’une rancune enfin évacuée. « Je voulais prendre une revanche sur moi-même, leur montrer qu’ils avaient fait une erreur quand j’étais petit, s’épanchait-il en 2014, toujours avec pudeur. Je sais une chose : je me donne à fond pour Lyon. C’est ma ville, je veux réussir ici. » Un pari en passe d’être enfin accompli selon Gérard Bonneau : « Comme Rémi Garde a toujours eu confiance en moi, je lui ai dit un jour : "Il faut bien le regarder Nabil quand même, c’est un garçon qui a vraiment quelque chose." Il y a eu une intégration progressive et il a su se faire voir quand il entrait en jeu. Nabil avait envie de montrer aux gens qu’ils s’étaient trompés et, merci, car il avait raison ! (rires) » Après avoir étrenné le maillot lyonnais un soir d’août 2013 en barrages de Ligue des champions, l’ascension a été vertigineuse. Irrésistible, aussi. Titulaire inamovible à partir de la saison dernière, élu meilleur espoir de Ligue 1 en 2015 et international tricolore (5 sélections) après avoir longtemps hésité avec l’Algérie, l’attaquant de vingt-deux ans a pris une nouvelle dimension avec le lot d’attentes qu’elle comporte. Et cela, malgré une rupture du ligament croisé du genou droit qui l’a tenu éloigné des pelouses sept mois. Un statut d'ailleurs pas toujours évident à appréhender pour Nabil Fekir. Garçon taciturne, réservé, celui qui vivait encore chez ses parents avant son mariage en décembre dernier est resté attaché à la simplicité et à son socle familial en dépit d’une notoriété grandissante.



«  Plus jeune, on ne lui donnait jamais plus de soixante euros quand il avait besoin d’une nouvelle paire de baskets, révélait son père il y a deux ans. Eh bien, il se débrouillait pour en acheter deux avec cette somme ! Aujourd’hui, il est resté le même, très économe. Il considère par exemple que la voiture de fonction du club lui suffit et qu’il lui est inutile d’en acheter une autre. » Pour ceux qui ont fréquenté assidûment le numéro 18 de l’OL, la figure paternelle n’est d’ailleurs pas étrangère à sa réussite. « Jusqu’à dix-sept ans, il n’avait pas de portable, il fallait appeler son père pour l’avoir, dévoile, presque gêné, Kémil Sebaa, ex-coéquipier à Saint-Priest et toujours proche du phénomène lyonnais. Il est humble, ne se la raconte pas et n’aime pas se mettre en avant. Ce qui est frappant, c’est que ses frères sont pareils que lui, encore plus gentils même ! Parmi tous les joueurs que j’ai côtoyés, c’est celui qui méritait le plus d’arriver là où il est désormais. » « Son père est vraiment quelqu’un de bien, poursuit pour sa part Robert Mouangué. La seule question qu’il posait, c’était : "Est-ce que Nabil se comporte bien ?" Il ne rentrait jamais dans le technique ou le tactique. Ce n’était que sur le comportement, il n’y a que ça qui lui importait. Si beaucoup de jeunes avaient eu un papa comme lui, il y aurait eu bien plus de réussite dans le football régional. » Si les visites de Nabil à Saint-Priest sont aujourd’hui sporadiques, elles sont en revanche bien plus fréquente​s en terre vaudaise où son attachement demeure viscéral. « Il sait d’où il vient et trouve très beau ce qui lui arrive. Il aime toujours autant le football. Pas seulement les strass, mais aussi le football amateur, atteste Ali Rached, éminemment fier. Quand il peut, il vient voir des matchs de seniors, car il a encore des amis à lui qui jouent ici. Il vient faire des photos avec les plus jeunes, il se prête au jeu sans aucun problème. C’est vrai aussi qu’il joue les mécènes pour le club. L’année dernière, Fekir a donné quinze mille euros et en fin de saison, il va voir encore ce qu’il peut faire. Parce qu’il sait les difficultés du club et que tout coûte cher dans le football amateur. » De quoi nourrir un peu plus un parcours déjà bien singulier. « Nabil, c’est une histoire fantastique, lâche en guise de conclusion Gérard Bonneau. Ce sont des histoires comme on les aime dans le foot, ça nous fait rêver. » De Villeurbanne à Caluire, en passant par Vaulx-en-Velin et Saint-Priest, peut-être même un peu plus qu’ailleurs.

Par Romain Duchâteau, à Lyon Tous propos recueillis par RD, ceux de Nabil Fekir et Mohamed Fekir extraits de L’Équipe, beIN Sports, RMC et Lyon Capitale
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