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Exeter City, une histoire brésilienne

C'était il y a maintenant plus d'un siècle. Le 21 juillet 1914, une version embryonnaire de la Seleção voyait le jour à Rio lors d'une tournée sud-américaine du club anglais d'Exeter. Les Grecians devenaient par la même occasion la première équipe professionnelle à fouler le sol brésilien pour disputer un match de football. Le temps d'une leçon entre artistes et casseurs de dents.

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Il faut imaginer leur visage. Ils s'appellent William Hunter, Harry Holt, Fred Whittaker, Billy Lovett, Charlie Pratt, Jimmy Rigby ou encore - le légendaire - Dick Pym. Des gars sans histoire, modestes joueurs de football issus de la Southern League et professionnels depuis seulement quelques années. Ils sont anglais, portent des maillots vert et blanc avant de changer pour le rouge et blanc. Par superstition, en novembre 1910, après un début de saison ratée. Ils viennent d'Exeter, dans le Sud de l'Angleterre. Chez eux, le football est avant tout un sport d'ouvriers, les supporters portent la casquette plate et vont au stade la clope au bec. Les femmes ne viennent pas en tribunes, à l'exception de celles des dirigeants qui peuvent regarder la rencontre à la fenêtre d'un abri installé en hauteur. C'est le football du début du XXe siècle, là où il a été créé et organisé. Trois semaines de traversée plus à l'ouest, au Brésil, futur quintuple champion du monde, il n'est encore rien, ou pas grand-chose. Les Brésiliens préfèrent le cyclisme, et le foot n'en est qu'à ses prémices. Né en 1863, l'Écossais Thomas Donohe l'a installé doucement chez les ouvriers à la fin du XIXe siècle. Une dizaine d'années plus tard, le jeune Charles Miller créera le premier championnat de football brésilien, en 1902. L'influence anglaise sur le foot brésilien est certaine. Comme une transmission entre deux styles qui s'opposeront par la suite.

Inglaterra, le poste et Harry Robinson


Tout commence pourtant en Argentine, à Buenos Aires, le 21 janvier 1914. Ce jour-là, le conseil de la Fédération argentine de football tient une réunion et souhaite inviter une équipe britannique pour une série de rencontres amicales en juin. Comme Everton et Tottenham en 1909 et Swindon Town en 1912. La mission est alors confiée à un certain M. Grundy, contact des responsables argentins à Londres. Le voyage est de nouveau proposé aux Spurs qui refusent. M. Grundy se tourne alors vers l'un de ses amis, Michael McGahey, propriétaire du club d'Exeter City, et meilleur ami de Frederick Wall, le secrétaire de la Fédération anglaise. Un mois plus tard, l'accord est signé et notifié dans les notes de la Fédération argentine. « Team Exeter City » remplace le « Team de Inglaterra » . L'équipe partira de Liverpool le 22 mai, arrivera le 16 juin et repartira le 13 juillet. Huit matchs amicaux sont organisés dans la banlieue de Buenos Aires, et tout le voyage est aux frais des dirigeants argentins : « 20 livres par personne, une place en première classe aller-retour, l'hôtel et les dépenses. » Le 16 mai 1914, soit six jours avant le grand départ, le Western Times dévoile la liste des quinze joueurs sélectionnés. L'entraîneur d'Exeter City, Arthur Chadwick, tombe malade quelques jours avant de monter sur le navire, et Charlie Pratt est chargé d'assurer le rôle d'entraîneur-joueur. Direction Buenos Aires.

Sur le chemin, le navire fait alors plusieurs escales : Vigo, Madère, Rio, Santos et Montevideo. Celles à Recife et à Salvador de Bahia sont annulées à cause d'une épidémie de fiève jaune – ou peste américaine, transmise par les moustiques. La clé de ce voyage va pourtant se trouver dans le port de Rio. Le président McGahey y rencontre Harry Robinson, un joueur du Paysandu Sport Club. Le gars est un « charmant bonhomme » , et McGahey va le charger d'organiser trois rencontres amicales sur le chemin du retour, à Rio. Le frère d'Harry Robinson est un client proche de Michael McGahey et un supporter habitué de St James’ Park, à Exeter. Un accord est passé. Un mois plus tard, Exeter City repassera par Rio. Mais pour le moment, le groupe a une première tournée où briller en Argentine. Au total, les Grecians y remporteront six de leurs huit matchs.

Une aventure marquée par plusieurs épisodes. L'arrestation d'abord, lors d'une escale à Santos, pour s'être baigné dans une zone interdite. « On s'entraînait sur la plage. Tout se passait bien, les gars s'étaient baignés quand tout d'un coup, un homme armé s'est approché de nous. Il était policier et pensait qu'on était aussi armés. On a dû accompagner l'homme et l'un des responsables de la plage au commissariat pour se justifier. Je lui ai offert une clope, on a discuté et tout était réglé. Notre seule crainte était de manquer le bâteau, donc on a filé le récupérer » , racontera, à son retour en Angleterre, Michael McGahey à l'Express & Echo. Une fois en Argentine, le 24 juin 1914, lors de la troisième rencontre opposant Exeter City au Racing Club (2-0), ce sera les armes. Car après l'ouverture du score des Anglais, le secrétaire du club argentin passa par-dessus la barrière pour pointer une arme sur l'arbitre du match. Motif ? Une faute non sifflée.

Pionniers et dents cassées


Comme prévu, le navire anglais quitte ensuite Buenos Aires le 13 juillet avec un arrêt par Rio avant de rentrer en Angleterre. Quatre jours plus tard, Exeter City devient la première équipe professionnelle à fouler le sol brésilien pour y disputer une rencontre de football. Après une victoire facile le lendemain face aux Estrangeiros à Rio (3-0), les Grecians disposent d'une autre équipe locale (5-3). Le choc des cultures est rude. « Il faut comprendre ce que cela représentait à l'époque. Les Brésiliens étaient heureux et excités de pouvoir défier les inventeurs du jeu. On accueillait les rois du foot, les Anglais. Ils avaient une image de joueurs invincibles » , racontait il y a quelques mois au Guardian Ricardo Calçado, l'un des ambassadeurs du club de Fluminense. Les trois rencontres de la tournée se jouent alors dans l'un des plus vieux stades du Brésil, l'Estádio das Laranjeiras. « Les deux premières rencontres ont marqué à tout jamais le football brésilien je pense, mais le dernier a été une véritable révolution, explique aujourd'hui Will Barrett, historien du foot à l'université d'Exeter. Le 21 juillet 1914, une sélection de joueurs brésiliens a affronté Exeter City. La Seleção était née. »

Car ce jour-là, en clôture de la tournée sud-américaine du club anglais, une équipe avec un maillot blanc et des manches vert et bleu s'est avancée sur le terrain. Un groupe composé de sept joueurs de Rio, deux de l'équipe de Fluminense, deux de Flamengo, deux de Botafogo et quatre de São Paulo. Le onze s'impose 2-0 avec « des danseurs du ballon » face aux « monstres physiques anglais » . Preuve de l'engagement, un joueur brésilien sortira même de la pelouse avec deux dents cassées devant les 3 000 supporters installés en tribunes. Le Brésil vient de remporter le premier match de son histoire. Exeter City rentre en Angleterre de son côté avec l'image de « plus médiocre équipe de professionnels envoyée par la FA » , selon le quotidien argentin Tribuna. C'était il y a maintenant un siècle. L'anniversaire a été fêté par une nouvelle tournée des joueurs d'Exeter City à Rio en juillet 2014. Aujourd'hui, les Grecians galèrent dans l'anonymat de la League Two. Du siècle dernier, il ne reste que des souvenirs. Un chant d'abord, Have your ever played Brazil ?, et deux drapeaux, vert et or, qui flottent à gauche de l'une des tribunes latérales de St James’ Park. Pour l'histoire.


Par Maxime Brigand
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