Evra contre-attaque !

Interview fleuve de Patrice Evra aujourd'hui dans le Figaro. Un long entretien d'une densité rare avec des accents de sincérité qui n'évacuent pas certaines questions fâcheuses. Retour sur les confessions d'un capitaine abandonné...

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Thuram, faux Malclom X

La première charge vise Lilian Thuram, procureur impitoyable qui avait demandé le bannissement à vie de l'ex-capitaine des Bleus en Afsud : «  Je l'ai appelé pour lui demander des explications. Il ne m'a pas répondu. Je lui ai alors laissé un message assez salé. Il m'a laissé par la suite un message en feignant de ne pas savoir que c'était moi qui l'avais contacté (...) C'est facile de dire qu'avec un autre capitaine que moi les choses se seraient déroulées différemment... Il a sali mon nom sans chercher à savoir ce qui s'était passé. Lilian se prend à la fois pour le nouveau sélectionneur, le président de la fédération et le président de la République (...) Ce que l'on a fait en Afrique du Sud est grave. Pourquoi remettre de l'huile sur le feu ? (...) Il ne suffit pas de se balader avec des livres sur l'esclavage, des lunettes et un chapeau pour devenir Malcom X... » . Il ne reste plus qu'à attendre la réaction de Lilian X...


Un climat pourri dès le stage de Tignes

Mais pour l'essentiel, Patrice Evra accuse Raymond Domenech. Aveu de taille, l'ex-sélectionneur semble avoir reconnu son erreur d'avoir nommé Evra capitaine : «  Domenech m'a même demandé pardon de m'avoir confié le brassard... » . Une faute déjà relevée dès le départ puisque Domenech avait carrément squeezé Gallas qui, légitimement, l'avait très mal pris. Le ver était donc dans le fruit. Un fruit déjà largement pourri, au vu des incohérences tactiques apparues dès le stage de Tignes avec le fameux passage en 4-3-3 : « Le Mondial a été un véritable cauchemar. On a oublié l'essentiel, plus parlé de problèmes quotidiens que de foot. Mais il n'y avait plus de dialogue avec le coach. Il n'y avait aucune structure collective, ni de projet. Avant le match de préparation contre le Costa Rica, quelques joueurs lui ont demandé de s'impliquer plus, de nous donner plus de consignes. Il s'est senti agressé. Il a refusé l'échange. On a fait tous les matchs de préparation avec un système avant d'en changer pour celui d'ouverture du Mondial contre l'Uruguay. Ce n'était pas cohérent » .

Et c'est là que les choses se sont forcément dégradées : «  Quand Claude Onesta et Stéphane Diagana sont venus à Tignes, certains joueurs m'ont dit : « Il fait venir des champions, mais lui n'a rien gagné... » . Je recevais des plaintes après chaque entraînement. Les joueurs lui reprochaient son manque de travail tactique et le décalage avec les exercices auxquels ils sont habitués en club. J'ai essayé de faire passer le message à ses adjoints. Sans résultat. Le groupe l'a alors peu à peu lâché. Personne, ainsi, n'a compris qu'il décide de ne pas titulariser Florent Malouda contre l'Uruguay suite à un tacle appuyé à l'entraînement (...)Domenech a également décidé tout seul de couper la tête de Gourcuff avant le match contre le Mexique. Je n'ai cessé de répéter à mes partenaires qu'il fallait continuer de bosser. Mais, à un moment, ce discours ne passe plus » . On notera que Evra vise non seulement Domenech, mais aussi ses adjoints. Quelle légitimité, quelle confiance accorder à Boghossian, reconduit dans ses fonctions d'adjoint de Laurent Blanc ?

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«  La bulle de Knysna »

Les faits tels que relatés par Patrice Evra sont accablants. Sauf que... Les joueurs ont toujours tenu un discours plein d'optimisme : «  le groupe vit super bien » , disaient-ils en boucle. Et puis comment à aucun moment les joueurs ne se sont pas révoltés, soit à l'hôtel, à l'entraînement ou sur le terrain, en appliquant leurs propres schémas de jeu ? La lucidité en a pourtant bien inspiré plus d'un : « Certains joueurs me disaient qu'on allait dans le mur, mais je voulais y croire. Même si, au fond de moi, je pensais que quelque chose n'allait pas après la défaite contre la Chine. Mais je tenais à la santé du groupe. Mon rôle était d'entretenir la flamme » . Comme circonstance atténuante recevable, Evra évoque le repli totalement paranoïaque d'un Groupe France complètement coupé du monde, « dans notre bun¬ker de Knysna, on vivait dans une bulle. On n'était plus dans la réalité. On a pris conscience de la fracture avec le public en recevant des appels de nos proches. Ce qui s'est passé en Afrique du Sud est vraiment grave » . Mais là aussi, on pourrait rétorquer que ce système en vase clos ne datait pas du Mondial 2010. Que ce système « carcéral » avait déjà fonctionné à l'Euro 2008, pour le même désastre final. Pourquoi aucune voix n'a émergé pour crier « danger ! » ? Danger de se retrouver dans un univers claustrophobique, sans aucun contact avec les supporters et les journalistes.


L'épisode Anelka

Patrice Evra revient en détails sur l'affaire Anelka, point de départ de la crise et de la grève du bus, à la mi-temps de France-Mexique : «  Pendant dix minutes, le coach n'a pas parlé puis, d'un coup, il a dit à Anelka : « Putain, je te dis de rester en pointe mais tu décroches ! » Nico lui a répondu. Il y a eu un échange de mots. Mais pas ceux retranscrits en une de L'Équipe. Je me suis alors levé pour calmer les esprits » . Ensuite, tout s'enchaîne : « Après la parution de L'Équipe, le président de la Fédération et le coach m'ont convoqué pour me dire qu'ils étaient dans l'obligation de l'exclure. Je leur ai répondu que ce n'étaient pas ses mots. Tous les joueurs le savaient. Boghossian (l'adjoint de Domenech) a suggéré qu'avec d'autres cadres - Ribéry, Toulalan, Gallas, Henry, Abidal, Govou - on lui demande de présenter des excuses publiques. Nico a accepté de le faire devant le staff et les joueurs mais pas dans les médias puisqu'il souhaitait porter plainte contre L'Équipe (...) Avant de partir, Anelka a fait un discours fataliste. Les joueurs l'ont applaudi et certains ont lancé l'idée de faire quelque chose pour montrer le mal-être du groupe. D'où l'idée du boycott de l'entraînement. Je leur ai demandé s'ils en étaient sûrs. Tout le monde a approuvé. Personne n'a réalisé l'impact que cela pouvait avoir... » .

Et c'est le lendemain, dimanche 20 juin, que la grève éclate : «  Tout était prévu la veille. Le coach sentait que quelque chose se tramait. Je lui ai dit qu'il y aurait des conséquences. Domenech a souri. Un joueur venait de lui dire qu'il était dégoûté du football. L'attaché de presse devait transmettre le communiqué aux journalistes. Le coach a tenté de nous en dissuader. J'ai demandé alors plusieurs fois à mes coéquipiers s'ils voulaient descendre du bus. Personne n'a répondu. Domenech voulait qu'on lise le communiqué. Je me suis levé pour le faire. Je serais allé au feu pour mes partenaires. Mais Domenech a alors décidé de le lire lui-même... » . La fameuse thèse de « l'unanimité dans le bus » refait surface... Enfin, Patrice Evra revient sur sa non sélection contre l'Afrique du Sud. C'est un peu la conclusion de cette fin de coupe du Monde en queue de poisson. Evra est « sanctionné » : « Domenech a estimé que je n'étais pas dans les dispositions psychiques de le jouer. Je me suis senti trahi. Jusqu'alors, je n'avais jamais eu de problème avec lui. Il m'a fait passer pour un capitaine qui refusait de prendre ses responsabilités. Ce match, j'avais pourtant envie de le gagner. Je pensais même qu'on pouvait se qualifier. Le coach m'a également empêché de participer à la conférence de presse d'avant-match. Mes coéquipiers m'avaient pourtant demandé d'y transmettre un message d'excuses auprès des Français » .

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Premières conclusions

Patrice Evra aurait donc enfin parlé, fidèle à la promesse faite en Afrique du Sud de tout déballer. Le témoignage a l'air sincère. Il devra juste être corroboré par d'autres acteurs du désastre. A ce propos, on confrontera les dires d'Evra aux conclusions de la commission d'information diligentée par la FFF (rapport bientôt déposé par Mrs Davenas, Braouzec et Riolacci). On s'interroge toujours sur l'unanimité des joueurs dans le bus à boycotter l'entraînement, par exemple...Mais ce qui interpelle le plus, c'est l'extraordinaire passivité d'un groupe de 23 joueurs peu ou prou convaincus d'aller dans le mur. Bien avant le Mondial, la cata était prévisible, droit devant, et ils se sont tous pliés à des schémas de jeu à l'évidence inopérants. Mais si les joueurs portent donc une responsabilité majeure dans cet échec, que dire à nouveau de l'encadrement des Bleus, forcément responsables, eux aussi ? De plus, il apparaît en creux que si la formation à la française brille par son excellence dans les aspects physiques, tactiques et techniques, des manques sérieux au niveau de « l'esprit civique » se sont fait jour : comment a-t-on pu bazarder un match pour une qualification encore jouable contre l'Afrique du Sud et « salir » l'image de l'équipe de France ?

A toutes ces questions, Laurent Blanc et les anciens de 98 semblent déjà avoir répondu. Lolo Blanc a été très clair : plus de repli paranoïaque en vase clos, désignation d'un nouveau capitaine après plusieurs matchs d'observation et appel aux « grands anciens Bleus » pour remettre au premier plan les valeurs de respect du maillot et de l'institution « équipe de France » (Zidane sera le premier « conférencier » à Clairefontaine, début septembre avant les matchs qualificatifs de l'Euro 2012). A l'occasion du match France 98 contre le reste du Monde, hier à la Beaujoire, Didier Deschamps a lui aussi rappelé les valeurs fondamentales de l'équipe de France... et de la gagne (France 98 a gagné 4-2, hier, à Nantes) ! Enfin, le fiasco assez précisément décrit par Patrice Evra dans le Figaro révèle aussi une vérité sportive incontournable : les Bleus n'étaient pas de taille à bien figurer dans cette coupe du Monde. On a vu même scénario avec le XV de France, lors de la Coupe du Monde de rugby 2007 en France : les Bleus rugbymen ont flanché dès le premier match contre l'Argentine. Non pas à cause de la lettre de Guy Môquet (une erreur, quand même) lue avant le match, mais à cause du doute trop grand de l'emporter à domicile et de la pression fantastique de l'événement. L'équipe de France de foot en 2010 a aussi craqué en pleine compétition mondialiste, incertaine d'elle-même et de sa force, au point de se « suicider » collectivement. On aurait aimé qu'ils ne « meurent » pas dans un bus, mais plutôt dans l'honneur, sur le terrain. Comme l'Italie...

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