Everton, le champion oublié de la Grande Guerre

C’est une histoire enfouie dans les abîmes de l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire. En juillet 1914, quand la Première Guerre mondiale éclate, le championnat anglais est toutefois maintenu malgré de vives critiques. Une saison loin d’être ordinaire qui verra Everton finir champion et offrir un peu de lumière en des temps bien sombres.

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Parmi toutes les histoires qui ont écrit et façonné l’Angleterre du football, celle-ci tient une place singulière. Pourtant, à la fois sombre, lugubre et fascinante, elle demeure encore aujourd’hui largement méconnue du grand public. Il faut remonter le temps pour s’inviter à une époque où l’Europe fait couler le sang comme jamais auparavant. La Première Guerre mondiale a éclaté le 28 juillet 1914, provoquant sur son passage l’effroi, une myriade de victimes, ainsi que des blessures morales et physiques difficilement recouvrables. L’Empire britannique, lui, ne prend les armes que le 4 août, après avoir officiellement déclaré la guerre à l’Allemagne. Au cours d’une première année de conflit déjà tragiquement meurtrière, il restera des hommes toujours debout. Pas sur les champs de bataille ou dans les tranchées, non. Mais sur d’autres terrains, là où les balles des fusils laissaient un temps place au ballon rond.


De cette saison 1914-1915 qui ne ressemble à aucune autre, c’est Everton qui sortira vainqueur avant que le championnat anglais ne s’arrête jusqu’en 1920. « Ce titre n’a pas été célébré, mais le club a octroyé des primes aux joueurs, expliquait l’été dernier à L’Équipe l’historien du club George Orr, qui a par ailleurs publié un livre, Over the top, retraçant cette épopée. Il n’est considéré ni comme une honte, ni comme une ombre, pas plus qu’il n’est pris en haute estime. Il est juste accepté comme l’un de nos neuf titres. » C’est peut-être parce que les vestiges du chaos n’existent plus qu’il faut les raconter. Pour éviter l’oubli.

Statut à part et distraction vilipendée


À l’aube de ce nouvel exercice à venir, les débats foisonnent quant à la tenue ou non du championnat. Si d’aucuns appellent publiquement à l’annulation dans la foulée de la déclaration de guerre et de la Bataille de Mons qui s’engage le 23 août 1914 avec plus de 80 000 hommes composant la British Expeditionary Force, la vingt-septième saison de Football League First Division est maintenue début septembre. Mais les débuts s’apparentent à un long chemin escarpé pour les clubs présents dans l’élite. « En raison de l’important nombre d’hommes appelés sous les drapeaux pour la guerre, de la mobilisation remarquable des volontaires qui s’enrôlent pour rendre service à la patrie, il devient apparent que cela provoque des difficultés aiguës et croissantes à certains clubs, expose alors en longueur une circulaire de la Ligue britannique. Estimant que c’est le désir des clubs de proposer un antidote à la guerre, réalisant que notre compétition serait un service national pour préserver le moral et lutter contre toute tendance à paniquer et par respect pour les contrats entre les clubs et les joueurs, le Comité a toujours et unanimement approuvé le début du championnat selon le calendrier prévu.  » À l’époque, le ministère de la Guerre autorise la Fédération anglaise de football à poursuivre les matchs seulement si cette dernière ne met pas d’entraves aux joueurs désireux de se porter volontaires pour aller sur le front.


En outre, les footballeurs jouissent d’un statut à part sur le Vieux Continent. Devenus professionnels depuis le 20 juillet 1885, ils bénéficient d’un contrat d’un an et ne peuvent rejoindre l’armée britannique sans l’assentiment des clubs. Tout l’inverse, par exemple, de rugbymen enrôlés manu militari dès l’ouverture de la Grande Guerre. Un rang unique qui, pour certains, en font des privilégiés. Et cela, forcément, n’évite pas quelques diatribes particulièrement rudes d’une certaine frange de la population, notamment de la part d’intellectuels qui s’insurgent de cette main-d’œuvre gaspillée. « Si un footballeur a des membres puissants, qu’il s’en serve sur le champ de bataille  » , dénonce l’écrivain Arthur Conan Doyle, auteur de Sherlock Holmes, mais aussi ancien portier de Portsmouth et amateur de cricket. « Nous avons vu, avec indignation et alarmés, la persistance des clubs de la FA à faire de leur mieux pour l’ennemi, lâche avec véhémence dans une tribune accordée au Times l’historien Albert Pollard, autre personnalité émérite de son temps. Chaque club qui emploie un joueur professionnel corrompt une recrue qui serait bien nécessaire pour l’enrôlement, et chaque spectateur qui paye son entrée contribue grandement à la victoire de l’Allemagne. »


Les remontrances ne se circonscrivent toutefois pas qu’au cercle de la haute société. Le 18 novembre 1914, alors que le championnat se poursuit et que la célèbre bataille des Flandres a déjà débuté avec 163 000 hommes anglais déployés aux côtés des Français et des Belges, le secrétaire de la FA, F.J. Wall, se fend même d’un communiqué servant la propagande baptisé « Un appel pour les bons sportifs » afin d’enrôler encore un peu plus de soldats.

« Je ne connaissais rien des footballeurs professionnels. Mais j’ai appris à les apprécier, j’aurais pu aller n’importe où avec de tels hommes. » Le colonel Henry Fenwick

Le procès fait aux joueurs professionnels à l’époque se révèle néanmoins grandement mensonger. À l’hiver 1914, pendant qu’une trêve a lieu dans les tranchées au moment de Noël et du soir du Réveillon et que chaque camp baisse les armes le temps d’un match sous la neige, un bataillon de footballeurs est formé pour rejoindre le régiment de Middlesex. Ce sont ces mêmes hommes qui prendront part à la bataille de Loos, l’une des principales offensives menées par les Britanniques en septembre 1915. Preuve de l’apport véritable des joueurs à l’effort de guerre, une stèle a été élevée dans la Somme en leur mémoire sur laquelle sont écrits ces quelques mots du colonel Henry Fenwick : « Je ne connaissais rien des footballeurs professionnels quand j’ai pris la tête de ce bataillon. Mais j’ai appris à les apprécier. J’aurais pu aller n’importe où avec de tels hommes. Leur esprit de corps était incroyable. Ce sentiment était avant tout lié au football – cette communion qui les unissait. Le football a une merveilleuse emprise sur ces hommes et sur l’armée en général.  »


En ces temps troubles et belliqueux, le ballon rond joue même un rôle majeur dans le maintien du moral de la population et sert d’exutoire aux souffrances du conflit. « Il y avait une nouvelle fois de nombreux hommes en kaki cet après-midi, mais ceux qui ont attiré le plus l’attention, ce sont les soldats blessés dans les récents combats à Neuve-Chapelle, relate l'Evening Express en mars lors d’un compte rendu du match entre Everton et Notts County. Certains boitaient tellement bas qu’ils avaient du mal à se lever et étaient aidés par des infirmières, mais en dépit de leurs souffrances, ils semblaient de bonne humeur et prenaient un réel intérêt au match.  »

Une rouste contre Liverpool


Les Toffees, justement, s’érigent comme les principaux prétendants à la couronne nationale. Au cours d’un exercice aussi éprouvant que chaotique, ceux qui sont emmenés par le virevoltant écossais Bobby Parker (35 buts claqués cette saison-là, mais qui terminera piteusement sa carrière après avoir reçu une balle dans le dos pendant la guerre) ont construit leur succès grâce à des prestations de haute volée. Hormis leur grand coup frappé en octobre, à Anfield, en giflant leur rival honni Liverpool lors du derby de la Mersey (0-5) – qui vaudra par ailleurs au Evening Express de dire que « Dame Fortune a encore souri avec bienveillance pour Everton  » – , ils ont infligé çà et là des corrections mémorables (1-5 contre Aston Villa, 4-1 contre Bradford Park Avenue, 4-0 contre Notts County ou encore un inoubliable 7-1 contre Sunderland qualifié avec causticité par le Daily Post de « chasse meurtrière » ). Au coude-à-coude pour le titre jusqu’au bout avec Wednesday, Sheffield United, Manchester City, Burnley, Blackburn Rovers, mais surtout Oldam Athletic, Everton termine champion à la toute dernière journée. La veille de l’ouverture de la bataille des Dardanelles.


Ironie de l’histoire, c’est grâce à une victoire des Reds face aux Latics (2-0) que l’autre club de Liverpool décroche le deuxième championnat de son histoire. « Après de nombreuses années d’efforts, le célèbre nom d’Everton est inscrit une fois de plus au palmarès de la Football League, reporte à l’époque l'Evening Express. Le succès du club est amplement mérité et reconnu à l’unanimité (…). Incontestablement, Everton a prouvé qu’ils étaient les meilleurs et la plupart des gens voient les joueurs comme des gagnants appréciés et très populaires.  » Des champions, des héros confrontés à l’indifférence générale et qui, rattrapés par les affres de la guerre, n’auront pas le temps de savourer ce titre. Beaucoup d’entre eux s’en iront ensuite au front défendre ensemble les couleurs de l’Empire britannique. Beaucoup, aussi, ne reviendront jamais pour conter leurs exploits antérieurs.

Par Romain Duchâteau
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Toujours amusant de constater que Everton est considéré comme 'l'autre club de Liverpool' (sic) alors que c'est avant tout le premier...
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