Entretien avec Baloji
Entretien avec Baloji
AS Monaco Olympique de Marseille Olympique lyonnais Thierry Henry
Arrivé en Belgique à 4 ans dans les bras de son père, Baloji grandit à Liège où il devient avec Starflam une figure du rap noir-jaune-rouge. Les deux albums du combo séduisent jeunesses Flamande et Wallonne, succès sanctionné par deux disques de platine.
Sans-papiers, Baloji vit l’exposition publique avec méfiance. « Normalement dans ma situation, j’aurais dû vivre en cachette non-stop, mais à coté de ça je jouais dans un groupe de rap, et je devais être visible. Et faire partie d’un groupe de rap qui s’appelait Malfrats Linguistiques (ndr : ancêtre de Starflam) n’allait pas m’aider à régulariser ma situation. Pour l’Etat ce n’était pas une preuve d’intégration. Ils m’ont refusé trois fois mes papiers ».
Cette histoire entre deux rives, et la réception en 2004 d’une lettre écrite par sa mère qu’il n’avait plus vue depuis ses trois ans, nourrissent le premier effort solo de Baloji. Hotel Impala prend la forme d’une odyssée entre son Congo natal et la Belgique, un voyage musical fauve et touffu, à l’image du morceau phare Tout ceci ne vous rendra pas le Congo où Baloji, armé d’un ton proche d’Ekoué de la Rumeur, s’agite sur un ring où Rage Against The Machine mêle son corps aux cuivres de Fela, avant de filer sur une ritournelle congolaise.
Très bon conteur d’histoires, la sienne avant tout, Baloji gagnerait sans doute à compter un peu plus ses mots pour gagner en épure, mais la richesse musicale d’Hotel Impala transcende ce bémol, et réjouit en ces temps trop synthétiques.
Une âme soul parfume le premier opus de Baloji. Ce que confirment ses prestations scéniques, où la subtilité et la chaleur des compositions prennent tout leur relief, par la grâce d’un band aussi classe que plein de pectines....
Baloji, récemment tu as souhaité rencontrer les joueurs du Standard, pourquoi ? Ce qui m’intriguait, c’était la dimension mentale du foot, les problèmes de confiance, comment tu peux passer à travers cinq, six matchs, et perdre le rythme. A ce niveau, le parallèle avec la musique est évident. Tu peux sortir un grand album, puis ne plus trouver l’inspiration. Quand Jay-Z fait Kingdom Come , tu te demandes ce qui lui est arrivé ?
Que t’ont dit les joueurs du Standard ? Déjà, que mine de rien, ils lisent la presse. Et que ça les travaille quand ils sont critiqués. L’extra sportif peut aussi les perturber. Certains sont des gamins, ont 19-20 ans, comment tu peux leur faire porter le poids du résultat sur leurs épaules ? Et j’ai enfin compris le rôle de l’entraîneur. Pour moi, ce sont les mecs sur le terrain qui font la différence. Mais, en réalité, l’entraîneur c’est aussi un coach mental, il aide les joueurs à affronter des situations de compétition. L’importance de l’encadrement psychologique est fondamentale. Un joueur, personne ne lui dit non, il roule en Ferrari à 19 ans, et paradoxalement mentalement c’est dur. Des mecs qui ont le génie, faut les aider à gérer la pression. Dans la musique y’a plein de mecs qui partent en couille, parce qu’ils ne bénéficient pas de l’encadrement nécessaire.
Le Standard a la réputation d’être un club à part… Comme Marseille, avec qui Liège est jumelé, c’est une ville autonome qui vit en autarcie, avec un fort particularisme. Au niveau de la mentalité, il y a un nous et un vous. Autre point commun, le côté latin. Liège était une ville minière, beaucoup d’Italiens sont venus s’installer dans les années quarante, cinquante.
Et Robert Louis Dreyfus… Lui, il joue bien le con, je crois. Ca marche bien de faire le naïf. A mon avis il sait de quoi il parle. Mais je ne suis pas trop tout ce qui concerne la gestion des clubs.
Comment as-tu vécu la Coupe du Monde 1986, l’acmé de la sélection belge ? C’est mon premier souvenir de football. J’étais au Congo, une ferveur de dingue irriguait les rues. Une ferveur presque nationaliste. L’histoire, malgré ses traumatismes, fait que des liens forts unissent le Congo et la Belgique. A Lubumbashi, qui est jumelée à Liège, on adorait Preud’homme, Gerets…Le pays vivait au rythme du foot, et depuis je sacralise les Coupes du Monde.
Ces liens sont au cœur de ton album, et de son titre d’ouverture Tout ceci ne vous rendra pas le Congo… Cette expression résume toute une histoire. Officiellement le Congo était le jardin du roi Albert 1er, un jardin qui fait plus de 80 fois la taille de la Belgique. Les colons y vivaient dans un certain confort et quand ils sont revenus contraints et forcés en Belgique, ils se lamentaient en utilisant cette expression « Tout ceci ne nous rendra pas le Congo ».
Emile M’Penza n’est-il pas la plus grosse escroquerie du foot belge ? Il venait combler un vide. C’était un petit black avec des dreads. Les gens n’avaient jamais vu ça. Comme Chabal, son physique donnait une autre dimension au sport, qui allait bien au-delà du rectangle vert. Chez les Espoirs, aujourd’hui c’est plus multicolore. Ils pratiquent un foot plus dynamique, rapide, intelligent. Un style plus espagnol (ndr : pour la première fois de leur histoire, les Espoirs ont atteint les demi-finales de l’Euro, en 2007). Le foot belge est resté dans un format archaïque, très lié aux années 80, et à un moment il faut rafraîchir le truc. Les choses bougent tout doucement. Les Belges commencent à comprendre la nécessité de mettre leurs jeunes en avant.
Peut-on dresser un parallèle entre l’impasse politique que connaît la Belgique et la faiblesse actuelle de son football ? Non. Notre football manque simplement de moyens, même si pour se redresser, je crois qu’il faut avoir en tête ce qu’a réalisé Lyon. Ce club n’était pas richissime, mais ils ont su faire les bons choix, notamment en investissant dans leur centre de formation. L’impasse politique est, elle, liée à un contraste économique entre le nord et le sud. La Flandre se considère comme un deuxième Monaco, la région est riche, son déficit public presque inexistant. La Flandre veut suivre l’exemple tchécoslovaque. Ce qui se passe en Belgique préfigure ce qui va se passer en Europe dans deux ou trois décennies. Certaines communautés vont affirmer leurs différences, leur identité. A Barcelone, on voit déjà ça. Tout est en catalan. Et on tolère de moins en moins tout ce qui rappelle l’appartenance espagnole. Aujourd’hui, la Belgique tient sur Bruxelles, sinon ce pays serait déjà de l’histoire ancienne.
Et quel est le rapport des Belges aux étrangers ? L’immigration choisie, c’est le seul point sur lequel les deux grands partis du gouvernement belge, qui a tant peiné à se mettre en place, étaient d’accord. Et pour moi, ça, c’est le retour à un système colonial. Rien de plus, rien de moins. Dans l’échiquier économique, il y a un vide à combler lié à un problème de vieillissement, ou de jeunes qui refusent de faire des boulots difficiles, alors on a recours à l’immigration, mais uniquement dans un but économique, sans penser à l’humain. Je trouve ça très malsain.
Le site : www.baloji.com
Ecouter : Hotel Impala , dans les bacs depuis le 4 février
Propos recueillis par Thomas Goubin






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