Égypte - Supporters - Contestation contre le régime Morsi

Propos recueillis par Saïd Aït-Hatrit

« En privé, les ultras égyptiens se préparaient aux manifestations »

Une vidéo publiée le 23 novembre dernier, sur Youtube, montre une vague rouge et blanche déferler sur le pont Kasr el Nil, l’une des portes d’entrée de la place Tahrir, au Caire. Les supporters d’Al Ahly (Caire), qui arborent leurs couleurs, rejoignent des milliers de manifestants sur le point de célébrer le mois le plus meurtrier du mouvement qui a renversé Moubarak en 2011. Un mouvement dans lequel les groupes de supporters ultras, premiers au front face aux grenades lacrymogènes et aux balles des forces anti-émeutes, ont joué un rôle important. Un an après, ils restent mobilisés, pour leurs propres revendications, mais aussi dans le cadre des protestations organisées contre le gouvernement Morsi. James Dorsey, chercheur, auteur du blog Le monde turbulent du football au Moyen-Orient, explique à SoFoot le rôle de ces supporters, en particulier des Ahlawy, dans les bouleversements récents en Égypte.

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Manifestant présent pour le 1er anniversaire de la Revolution egyptienne - Place Tahrir
Manifestant présent pour le 1er anniversaire de la Revolution egyptienne - Place Tahrir
Quel a été le rôle des ultras dans le renversement de Moubarak en 2011 ?
Ils ont joué un rôle majeur dans les batailles de rue. Depuis leur création, en 2006-2007, pratiquement toutes les semaines les Ultras des deux clubs cairotes, Al Ahly et Zamalek, se sont affrontés en même temps qu’ils s’en prenaient aux forces de l’ordre. Lorsque les manifestations contre le régime Moubarak ont débuté, ils étaient préparés. Si vous regardez les pages Facebook des groupes des deux clubs, vous verrez qu’ils ont publié des communiqués dès janvier 2011 disant : « Nous ne sommes pas des organisations politiques. Nous ne sommes pas impliqués dans ces questions, mais nos membres sont invités à prendre part aux manifestations. » Ce qui était dit en privé, était : « C’est ce à quoi nous nous préparions. » Sur la place Tahrir, il y avait essentiellement trois groupes : la masse des protestataires qui n’avaient pas d’organisation, les jeunesses des Frères musulmans et les ultras. Ces derniers sont ceux qui avaient réellement l’expérience de la bataille de rue. Il y avait deux façons de briser « la barrière de la peur » : aller place Tahrir, d’abord, puis avoir la volonté d’y rester, quitte à se battre avec les forces de sécurité et les hommes de main du régime. Les ultras étaient en première ligne et ils étaient respectés pour cela.

La presse égyptienne les décrits comme des « sans-peur »…
Ils le sont réellement. Si vous considérez les vingt derniers mois, des dizaines d’Égyptiens sont morts dans les batailles de rues, sans doute jusqu’à 200, et des milliers ont été blessés. Tous ne sont peut-être pas des supporters, mais ces derniers composent l’essentiel des forces en présence. Ils utilisent des cailloux, des cocktails Molotov… Mais comparé aux armes dont disposent les forces de sécurité, c’est « peanuts ». Les ultras ont surtout une organisation, une détermination et un certain degré d’intrépidité, et cela compte pour beaucoup.

Pourquoi sont-ils de retour place Tahrir, avec les adversaires du président Morsi ?
En réalité, ils étaient de retour depuis longtemps. Le mois de novembre 2011 a vu se dérouler la majorité des batailles de rue, notamment rue Mohamed Mahmoud, près de la place Tahrir, puis les manifestations ont baissé en intensité, et les Égyptiens sont retournés à leur vie quotidienne. Les choses ont de nouveau bougé en février dernier, quand 74 personnes sont mortes à Port-Saïd, dans des violences politiquement téléguidées, lors du match qui opposait le club de cette ville à Al Ahly. Depuis, les ultras d’Al Ahly, mais aussi ceux du Zamalek, ont interdit la reprise du championnat tant que leurs revendications ne seraient pas satisfaites. La première d’entre elles concerne la justice pour les 74 personnes tuées. Le procès actuel avance lentement et il met en cause des lampistes, pas les éventuels donneurs d’ordre. La seconde demande concerne la réforme des forces de police, et cette revendication est au cœur de la crise actuelle. Les forces de police et de sécurité sont les institutions les plus détestées en Égypte, en tant que façades et outils de répression du régime Moubarak. Mais les réformer, depuis le commandant jusqu’au policier de quartier, prendra du temps. Les ultras demandent également que les forces de sécurité soient interdites dans les stades. Ils réclament enfin le renvoi des personnalités du football proches du précédent régime, qu’ils considèrent corrompues.

Ont-ils été entendus sur certains points ?
Ils ont enregistré de nombreuses victoires. Le foot professionnel est d’abord suspendu depuis février dernier. Lors des élections à la Fédération égyptienne de football, deux candidats, membres du comité exécutif de la Fifa, ont dû se retirer à cause de leur proximité avec Moubarak. De même, leur président de club, Hassan Hamdy, est interdit de voyage et a vu ses fonds, 82 millions de dollars, gelés par les autorités sur des suspicions de corruption. Sur toutes ces décisions ou presque, la pression des ultras et leurs menaces d’actions violentes a été déterminante. Il faut dire que dans les deux derniers mois, ils ont pris d’assaut la Fédération égyptienne à plusieurs reprises, de même que le terrain d’entraînement d’Al Ahly. Ils s’en sont également pris aux bureaux de médias égyptiens. Une des conséquences de cette situation est que les relations avec les footballeurs se sont détériorées. D’abord, parce que ces derniers n’ont pas pris de part active dans le renversement du régime Moubarak. Ensuite, parce que les clubs et les footballeurs souffrent financièrement de l’arrêt du championnat, poussant ces derniers à réclamer sa reprise, et à se confronter aux supporters.

Al Ahly et Zamalek protestent-ils ensemble ?
Al Ahy et Zamalek se détestent, mais pour la première fois, place Tahrir, ils ont marché ensemble. Il y a un degré de collaboration depuis le premier jour des manifestations contre Moubarak. D’autres groupes d’ultras, en province, à Ismaïlia, Alexandrie… sont aussi concernés. Si vous prenez en compte tous les ultras d’Égypte, ils représentent l’une des principales forces du pays, si ce n’est la seconde, derrière les Frères musulmans.

Outre leurs propres revendications, les ultras ont-ils réagi à la décision de Morsi de s’octroyer de nouveaux pouvoirs ?
Cela entre sans doute en compte… Le problème est que Morsi a accaparé des supers pouvoirs pour, dit-il, nettoyer le système judiciaire et, ajoute-t-il, pour une période temporaire. Il est difficile de savoir si c’est vrai. Mais quoi qu’il en soit, la perception générale, parce que les Frères musulmans n’ont pas suffisamment consulté et expliqué ce qu’ils allaient faire, c’est que Morsi accapare plus de pouvoir que Moubarak n’en a jamais eu. Et c’est sans doute ce à quoi les ultras répondent.

Parmi les leaders des groupes ultras, y a-t-il des sympathisants des Frères musulmans ?
Les ultras ne sont pas idéologiquement unifiés. Parmi eux, vous trouverez des militants de tous bords. En tant qu’ultras, ils jugent d’abord les Frères musulmans sur leurs actions et pas sur leur idéologie. Il y a une autre chose à avoir à l’esprit : les porte-drapeau des ultras, d’un côté, sont très politisés, bien qu’ils se définissent d’abord comme les loyaux supporters d’un club. Une bonne partie des leaders d’Al Ahly et de Zamalek se disent anarchistes. Mais ils attirent des dizaines de milliers de jeunes sans éducation et sans emploi et pour ces derniers, le ministère de l’Intérieur est l’ennemi. Faire le choix de se battre contre lui, c’est restaurer sa dignité. Ils prendront donc l’opportunité d’une telle bataille dès qu’elle se présentera, que ce soit contre Morsi, contre Israël (violences meurtrières en septembre 2011 devant l’ambassade au Caire) ou contre les États-Unis et le film anti-islam qui y a été produit.

Qu’entendez-vous par anarchistes ?
Les leaders des ultras le sont dans le sens où ils jugent que les structures d’encadrement de la société sont répressives par définition. Cela a sans doute été leur réponse au régime Moubarak. Sportivement, ils s’inspirent des mouvements ultras italiens et serbes qu’ils ont découvert sur le net au début des années 2000. Ils partagent avec eux une philosophie selon laquelle ils sont les vrais propriétaires des clubs, les joueurs n’étant que des mercenaires. Quant aux managers, ils sont considérés comme les marionnettes du régime. Ils sont aussi farouchement indépendants. Ils ne laissent personne les récupérer en les subventionnant.

Pour consulter le blog de James Dorsey, c'est par ici.

Les ultras d’Al Ahly arrivent sur la place Tahrir (2012)


Place Tahrir comme au stade (2011)


…avec fumigènes


Devant l’Assemblée populaire


Chant anti-police (2011)


De nuit, avec fumigène

Propos recueillis par Saïd Aït-Hatrit


 





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9 réactions ;
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  • Message posté par Pascal Pierre le 03/12/2012 à 09:43
      Note : - 2 

    ont-ils joué également un rôle dans le renforcement du sexisme dans la société égyptienne ?
    une vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=AVlbZKzf5kU

    Les pays arabes ont foiré leur transition. De leurs despotes politiques, ils sont passé à des despotes politico-religieux.

  • Message posté par El Xeneize le 03/12/2012 à 11:38
      

    Après Israel , maintenant l'Egypte !
    So foot aime bien ouvrir la boite de pandore de temps a autre ..
    Toujours complexe ces débats , vu qu'en général on a des opinions " partit prit "
    De loin donc d'ici j'ai un peu de mal a cerner ce pays qui a la base est Copte donc Chrétien mais qui par la suite Ottomanisé donc islamisé et qu'on croit dans l'imaginaire tout Arabe , un peu comme en Irak ou au Pakistan ..

    Le plus grand palmarès Africain que ce soit avec la sélection ou en club avec le Zamalek et Al Ahly !



  • Message posté par 01domyno le 03/12/2012 à 11:41
      Note : 2 

    Pascal Pierre, tu t'aventures sur un terrain que tu ne maîtrises pas. Tout régime étatique est en mesure de basculer à condition d'une intervention extérieure. Intervention extérieure qui retrouvera des intérêts dans la nouvelle politique locale. En l’occurrence il n'y a jamais eu cette volonté de changement réel, ni en Tunisie, et encore moins en Egypte.
    Qui sont donc les despotes...

  • Message posté par eljebli le 03/12/2012 à 15:41
      Note : 1 

    @Pascal pierre

    Je ne crois pas que les forum de sofoot est le lieu idéal de parler politique ou droit de la femme, par contre on peut parler de tout ce qui touche le foot, et en l'occurrence il me semble que l'influence qu'à ce sport (avec tous les rites qui l'accompagnent) sur les supporters et leur comportement dans la société, et on peut dire que le machisme n'est pas l'apanage des ultras égyptiens, par contre cette capacité d'organisation et de commandement qui peut en faire une force capable d'affronter les forces de l'"ordre" dans un des pays les plus totalitaires est autrement plus singulières et surtout plus intéressante (dans le contexte de cet article), car faire un mouvement anarchiste avec des troupes illettrées relève pour moi de l'exploit sinon du miracle, la question est donc qu'elle est ce ciment miraculeux qui fait s'unir des gens aussi différents pour accomplir une tâche qui est différente de leur raison d'exister (Supporter un club) ??

  • Message posté par Pascal Pierre le 03/12/2012 à 17:47
      Note : - 2 

    @ ELjebli : l'article traite à part entière du rôle des ultras égyptiens dans la vie politique de leur pays. Difficile donc de ne pas parler politique.
    Alors, je reformulerai pour être plus précis. La capacité à réunir des jeunes isolés est bien plus élevée dans un pays qui connait une lourde crise économique et sociale.

    Attirer les jeunes dans ce type d'organisation "anar" /// qui n'a d'anarchiste que la dérisoire définition qu'on souhaite lui donner. S'ils étaient vraiment anar, ils n'auraient pas attendu un an avant de soit-disant lutter contre les frangins islamistes /// n'a rien d'exceptionnel.

    Après, j'ai rarement connu dans les travées de l'hexagone des viols collectifs instantanés sur les hôtesses ou supportrices.

    Aussi, il aurait été bien de contextualiser les mouvements sociaux égyptiens et leur structuration avec la quasi interdiction de toute syndicalisation dans ce pays.




  • Message posté par Drepozz le 03/12/2012 à 23:53
      

    @Pascal Pierre : tu t'aventures dans des conclusions un peu hâtives, ces révolutions n'ayant même pas soufflé leur deuxième bougie. Le poids de la religion a été banni pendant des dizaines d'année, il est donc normal qu'il resurgisse lors de sa "liberté", surtout que, concernant l'Egypte, sa toile de fond sociale a permis de remplir, même dans la clandestinité, des fonctions qui étaient délaissées par l'Etat (santé, éducation, etc.) au profit d'un tout-répressif.

    Maintenant, comme toute révolution on se situe dans une phase de transition, celle-ci peut être plus ou moins violente mais l'apprentissage de la démocratie, qui est la réelle motivation de la révolution, ne se fait pas en un jour, et continue encore aujourd'hui. L'exercice du pouvoir par les forces politico-religieuses actuelles me semble un passage sinon obligé, du moins logique - en raison de leur structuration sociale citée ci-dessus, en comparaison à une société civile inexistante sous Moubarak et qui doit donc apprendre à se former.

    La difficulté réside dans le fait de ne pas "se réveiller" trop tard et se retrouver avec pire qu'avant ; les soubresauts actuels montrent donc une certaine santé démocratique du pays je dirais.

  • Message posté par Pascal Pierre le 04/12/2012 à 00:33
      Note : - 2 

    @dreprozz : je ne m'aventure pas à tirer de conclusions là où le phénomène n'est qu'à son début en effet.
    Cependant, là où Moubarak, tout comme Nasser en son temps, a pu être utile, c'est dans la mise de côté non pas de la religion, mais de l'interférence entre politique et clergé.

    Hors, on a un retour des archaïsmes ecclésiastiques, tout comme cela s'était passé chez nous au XIXème avec le retour de la monarchie de Juillet ou encore l'horrible Second Empire.

    Difficile enfin de mesurer le pouvoir de démocratisation de ce pays par ces ultimes soubresauts, tant la structuration politique, sociale demeure figée.

  • Message posté par Drepozz le 04/12/2012 à 10:39
      

    @Pascal Pierre : à la différence qu'il n'y a pas de clergé dans l'islam (sauf dans le chiisme, mais l'Egypte n'y est pas confronté), il n'y a donc aucune entité de quelque ordre que ce soit qui tente d'imposer ses vues face à l'Etat.

    Il s'agit donc plutôt de forces politiques qui choisissent la religion comme référence centrale, comme on peut choisir l'écologie, le communisme, le socialisme ou le néo-libéralisme. Après, ça reste aux électeurs de décider, et c'est là que l'emprise sur la société qui s'est réalisée sous Moubarak pour certains et qui n'a pu se réaliser pour d'autres (car ça équivalait à une opposition politique) a joué. L'imbrication entre religion et politique peut se dérouler sans heurts à condition qu'à un niveau supérieur, il n'y a pas d'imbrication entre l'Etat et la religion, autrement que la loi est au-dessus de tous les citoyens, et au-dessus de Dieu. C'est malheureusement ce qui se passe en Tunisie et là, c'est dangereux, en effet.

    La démocratisation de ce pays peut se mesurer par les élections, tout d'abord (il faudra du temps pour avoir des résultats entre forces équitablement structurées), et par l'activité de la société civile d'autre part - et la répression que celle-ci subit, bien entendu. Il y a d'autres critères mais comparé à la marionnette Moubarak, il s'agit d'une grande avancée réalisée en quelques mois.

  • Message posté par eljebli le 04/12/2012 à 11:22
      Note : 1 

    Je ne sais pas pourquoi la question religieuse ne se pose que dans le cas des révolutions dans les pays musulmans, à ma connaissance la puissance des églises Ukrainiennes et géorgiennes n'ont pas été ébranlé par les "révolutions" des début des années 2000, même qu'en Pologne le pouvoir de l'église a été grandement renforcé par la chute de l'URSS et tout le monde applaudissait et chantait les louanges de la nouvelle démocratie et même du rôle de l'église, et aujourd'hui même les plus laïques en France soutiennent un Tibet Libre sous le contrôle d'un moine, mais quand ca arrive au musulman alors là c'est grave et on les traite de tout les noms.
    Je ne suis pas un défenseur de islamistes, je ne suis même pas musulman, mais il faut savoir que la religion fait partie de la société, et pas forcément à la française, il y a des société où la religion a une importance centrale (Espagne, Grèce, USA, Brésil, Russie ... etc) mais ca n’empêche pas ces société d'évoluer vers des modèles de gouvernance plus démocratiques et plus respectueux de l'individu, mais cela se fait sur des décennies, et enfin rappeler vous qu'en France on a mis 116 ans avant de séparer l'état de l'église.
    PS : Même si les textes sont claires la dessus, la pratique de l'islam politique a engendré des clergé "académique" (al Azhar, Qom, les Muftis ... etc) qui sur le terrain remplisse le même rôle que le pape (sauf dans la dimension spirituelle) et exerce de facto une vrai pression sur tout les aspect de la vie politique dans les pays musulmans.


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