Ego techniques (3/3)

Troisième et dernier chapitre du « mode d'emploi pour une liste » , avant l'annonce de ce soir. L'effectif doit passer un mois ensemble, comment le sélectionneur prend-il cela en compte au moment de la décision définitive ? Réponses et anecdotes sur Cantona, Lamouchi et Baratelli.

Modififié
0 0
Souvenez vous le printemps dernier. Dans toutes ses interviews (y compris celle qu'il avait accordée à So Foot), Raymond Domenech aimait à citer Gustave Le Bon et sa « Psychologie des foules » , livre de chevet du moment. À l'époque, le sélectionneur des Bleus s'en servait pour justifier les insultes et sifflets à son égard dans les stades, mais rien ne dit qu'il n'y cherchait pas des solutions pour gérer un groupe de vingt-trois égos. Ce ne sont pas les lofteurs ou autres pensionnaires de Secret Story qui nous contrediront : lorsque l'on s'apprête à vivre ensemble (et à mourir ensemble, pour reprendre le slogan de 2006) pendant (potentiellement) plus d'un mois, le mental du groupe est primordial.

Difficile, cependant, de savoir si le sélectionneur doit choisir ses joueurs par rapport à leur état d'esprit dans les coulisses. Il semblerait en tout cas que Domenech ne rechigne pas à cette pratique. «  Performant, ce n'est pas uniquement sur le terrain, ça veut dire : est-ce qu'il peut amener quelque chose dans un groupe sur et en dehors du terrain » , affirme-t-il. Une opinion que ne partage pas Michel Hidalgo : « Il y a une chose que je n'aime pas, c'est le joueur de vestiaire. Je n'ai pas encore compris ce qu'était le joueur de vestiaire. J'aime bien le joueur de terrain, moi » . Pas con.

Cons caducs et cons débutants

Mais la bonne ambiance dans un effectif passe aussi par un biais bien particulier : l'harmonie entre les anciens et les jeunes. Cet affrontement possible, souvent évoqué en équipe de France il y a peu (on se souvient de l'épisode Nasri-Henry pour une simple place dans le bus), pose le problème de la transition entre les générations. Officiellement, la question ne se pose même pas. «  Une liste ne se base pas là-dessus mais sur une réalité. La réalité du moment, c'est à dire la performance, l'efficacité de l'équipe et des joueurs pour la coupe du monde » , assure Alain Giresse, supporté par Hidalgo : «  Il ne faut pas donner la place au jeune, il faut que le jeune mérite sa place » .

Ce serait oublier l'éviction d'Eric Cantona à une époque où il avait indiscutablement le niveau pour jouer en bleu. «  Soit Aimé Jacquet continuait avec Cantona et laissait Zinédine Zidane sur le carreau, soit on préparait l'Euro 96 avec une équipe de jeunes pour 98, justifie Philippe Bergeroo, l'adjoint de Jacquet. On a bien joué le coup parce qu'on a gagné la coupe du monde » . En l'occurrence, les atomes crochus entre le coach et le joueur peuvent aussi être pris en compte : est-il possible de se départir de l'affectif pour atteindre la plus pure objectivité ? «  Je suis capable d'écarter quelqu'un que j'aime bien si je pense avoir meilleur pour l'équipe, tranche Domenech. ...] Si je fonctionnais à l'affectif, je prendrais mon fils » . Ne condamnez pas trop vite le cynisme de Raymond, le football est un monde impitoyable, comme le confirme Erick Mombaerts, sélectionneur des Espoirs : «  C'est pas la gentillesse qui va faire gagner l'équipe. On prend d'abord les meilleurs joueurs, si deux sont à départager, on regarde l'état d'esprit » .

«  Aucun état d'âme »

Parfois, lorsqu'on n'a pas bien révisé son Freud, on se plante un peu. «  Il n'y a qu'un joueur qui m'en a voulu, c'est un gardien de but, admet Hidalgo. Je ne vais pas dire son nom. Bon, je vais le dire, c'est Dominique Baratelli, qui est un type bien à tous points de vue, plutôt discret et tout. Mais il n'avait pas accepté de ne pas être le titulaire. C'était en Argentine et malheureusement il n'a pas fait un match parce qu'il n'a pas voulu jouer quand j'ai voulu le faire rentrer » . Bien avant les Lama-Barthez ou Coupet-Barthez, la France avait donc déjà des soucis avec ses portiers. A priori, 2010 devrait échapper à la règle, sauf si Mandanda et Carasso réveillent la bête qui sommeille en eux (?).

À chaque fois qu'un joueur a commis la faute de goût de laisser paraître ses états d'âme (Vikash, si tu nous lis...), il s'est vu reprocher de cracher dans la soupe : il a la chance d'être du voyage mais ose se plaindre, l'ignoble personnage. Annoncer à un sélectionné en puissance qu'il partira en vacances avant ses petits camarades est d'ailleurs la dernière station du calvaire du technicien. « C'est très pénible pour les joueurs et c'est très compliqué pour les entraineurs, avoue Bergeroo. Les six de 98, j'y pense encore. C'est vrai que Sabri l'avait assez mal pris quand Aimé avait essayé de lui expliquer. Je ne pense pas qu'il faut trop rentrer dans les détails. Les explications, ils sont tellement choqués, qu'ils ne les entendent pas » .

Lorsqu'on ne choisit pas de passer par une liste élargie (l'option de Domenech, s'il n'a pas prévu de petite blague), il s'agit alors de contacter tous ceux qui avaient un espoir, afin de s'éviter des ennuis supplémentaires, qu'a pu expérimenter Michel Hidalgo : « Il vaut mieux leur dire, parce que sinon, quand on annonce la liste dans les journaux, il y a la maman, ou la fiancée, ou le père, qui téléphone : « comment ça se fait, l'entraineur ne comprend rien » » . Cette ultime mission avant l'annonce a l'air d'avoir traumatisé un paquet de sélectionneurs. Raymond, comme toujours, garde son masque d'insensibilité : «  Il y a vingt-trois noms, ce sont ceux qui viennent avec nous. Les autres restent chez eux. Ils vont me critiquer, c'est leur problème. Je n'ai aucun état d'âme » (Psychologies Magazine, mai 2010). Certains ont sans doute déjà reçu le coup de fil décisif. D'autres apprendront peut-être la nouvelle dans le 20h de TF1, part de pizza dans la main et sueur au front, pour le tournant de leur carrière. Dans le 20h de TF1...


*Les citations de Raymond Domenech sont issues de l'interview parue dans [So Foot en mai 2009
(sauf mention).

Partie 1


Partie 2

Vous avez relevé une coquille ou une inexactitude dans ce papier ? Proposez une correction à nos secrétaires de rédaction.
Modifié

Aucun commentaire sur cet article.
Partenaires
Logo FOOT.fr Olive & Tom
Article suivant
Les feintes de Queiróz
0 0