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Dmitri Chostakovitch et le « ballet des masses »

Aussi fou que cela puisse paraître, le chétif et valétudinaire Dmitri Chostakovitch, considéré comme le plus grand compositeur du XXe siècle, était un féru de ballon rond. Des équipes de Leningrad, précisément : le Dynamo d'abord, le Zénith ensuite. À tel point qu'il consacrera au « ballet des masses » un opéra, L'Âge d'Or, en 1930. À l'occasion de la reprise de Premier-Liga, retour sur une histoire d'amour qui dura près de cinquante ans.

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En plein entre-deux-guerres, en difficulté avec un corps qui ne lui laisse que peu de répit et sans doute broyé par le tumulte culturel de Leningrad, le talentueux et très demandé Dmitri Chostakovitch partait souvent en retraite pour composer sonates et autres symphonies qui sonnaient doucement aux oreilles des esthètes soviets. Et rien ne pouvait troubler cet ordre. Ou presque. En fan inconditionnel du Zénith de Leningrad, Chostakovitch n'hésitait jamais à perturber ses plans créatifs chaque dimanche pour une bonne dose d'hystérie collective dans l'antre du Stade Petrovski. Parfois même, en déplacement dans le parcage visiteur. Et ce, toujours aux premières loges. Maxime Gorki, proche du compositeur, qualifiera même ce dernier de « fan enragé, qui se comporte comme un gamin, bondissant, criant et gesticulant » au sortir d'un match.

Chostakovitch, ce footballeur frustré


Pour autant, avec ses petites lunettes rondes et son attaché-case, Chostakovitch jurait avec le reste des travées, composé essentiellement d'ouvriers. Et avec le reste de l'intelligentsia leningradoise, de surcroît, tant les classes étaient nomenclaturées. Un jour, deux fans éméchés assis dans la même travée lui demandent ce qu'il fait dans la vie. « Compositeur » . « Oh, si tu veux pas dire ton métier, le dis pas ! » s'entendra répondre l'auteur célèbre en France pour la musique des pubs CNP Assurances. Mais imaginer que Chostakovith n'est rien de plus que la version primitive du hipster qui viendrait s'encanailler au Stade Bauer serait se tromper. Non, Chostakovitch aimait le football pour sa spontanéité, son honnêteté et surtout sa beauté, avec sa « vision idéalisée du jeu » comme l'exprima Isaac Glickman, un ami proche. D'ailleurs, dans les années 30, son joueur préféré n'était autre que Piotr Dementiev du Dynamo Leningrad. Un homme que l'on surnommait la « danseuse étoile » . Mais plus que tout, le compositeur s'abreuvait de l'ambiance du sacro-saint stade « parce que c'est le seul endroit du pays dans lequel on peut dire la vérité sur ce que l'on voit » . En 1935, du haut de ses 29 ans, il passa le concours d'arbitre, qu'il remporta haut la main. Il n'arbitrera jamais de match officiel mais nombreux étaient les proches qui narraient ses exploits d'arbitre, perché dans un arbre, lors de parties de foot organisées dans son jardin. Mieux, le football faisait partie du processus créatif de Chostakovitch. De son propre aveu, le compositeur a toujours rêvé d'écrire un hymne de football. Ambition qu'il satisfera - presque – en 1930, en composant la musique du ballet L'Âge d'or. L'histoire d'une équipe de football soviétique qui, lors de sa tournée en Europe, découvre la débauche des vils Occidentaux. Une pièce que Chostakovitch n'aimait pas plus que ça, doublée d'un tollé à sa sortie, notamment parce qu'il intègre des danses modernes. De toute façon, le football, le compositeur le vivait en solo. Ou, tout du moins, en tout discrétion. Un jour où un journaliste l'appelle pour l'interroger sur son opéra Le Nez, Irina Goncharova, la femme du compositeur, répondra à voix basse : « Pouvez-vous me rappeler dans vingt minutes ? Dmitri est en train de regarder la fin de Zénith-Spartak Moscou... »

Chostakovitch, ce journaliste frustré


Surtout, la spécialité footballistique de Chostakovitch, c'était la prise de notes. Oui, Chostakovitch était un nerd. Dans un livret qu'il surnommait son « registre » , il tenait à jour tous les résultats du championnat soviétique, y renseignait les noms des joueurs et des buteurs ainsi que les compositions d'équipes et les résumés précis de matchs. Parfois, il y ajoutait des coupures de journaux concernant le Zénith. Parfois, aussi, il gribouillait son football au dos de ses partitions par manque de papier. Valentin Kogan en savait beaucoup sur la passion qui agitait Chostkovitch. Ingénieur du régime qui s'était rêvé footballeur, ce dernier s'était lié d'amitié avec le compositeur. En résulta une correspondance épistolaire de cinquante-trois lettres quasi-entièrement consacrée au football. Chostakovitch échangera aussi avec Arkady Klyachkin, journaliste de football, dont la première missive débutera par ces mots : « La saison démarre. Mécaniquement, je suis fan du Zénith, bien que cela m'apporte parfois plus de peine que de joie » . Des échanges qui se transformaient parfois en instruments de résistance. Alors qu'il avait dû rallier Moscou suite à l'invasion nazie sur les bords de la Neva, Chostakovitch relatait dès qu'il le pouvait à ses amis les événements du match héroïque Dynamo contre Nevsky Zavod qui s'était déroulé le 31 mai 1942 dans un Leningrad assiégé. Pourtant, tel un oiseau en cage, le simple fait de suivre assidûment le football ne suffisait plus à Chostakovitch : il veut connaître le football de plus près, le sentir, le vivre. Un été, alors que sa femme s'est absentée, le compositeur décide d'inviter l'équipe du Zénith à dîner chez lui, comme un ado timide qui organiserait une boum dans le dos de ses parents. Au départ gênés mais l'alcool aidant, les footballeurs et le compositeur passent un agréable soirée, conclue par un « petit quelque chose » joué au piano par Chostakovitch pour les gars du Zénith. Une fois ses convives partis, le compositeur lâchera, admiratif, cette phrase : « Bien, nous avons été présentés aux héros des pièces footballistiques qui continuent à nous protéger du haut de leurs cimes. »

La Coupe du monde, l'autre frisson de Dmitri


Pourtant, et tout dissident du régime qu'il était, Chostakovitch aurait bien vu l'URSS être sur une plus haute cime que les autres nations du football. Tous les quatre ans, pendant la Coupe du monde, le compositeur se prenait d'affection pour l'une des plus belles équipes que l'URSS ait connue, menée par Yachine, Ponedelnik, Netto et autre Ivanov et qui remportera l'Euro en 1960. En 1966, il avait même prévu de faire le déplacement en Angleterre pour assister en fan lambda à la reine des compétitions de foot, dans l'espoir de voir l'Armée Rouge soulever le trophée Jules-Rimet pour la première fois de son histoire. Sauf que non : pendant que l'URSS se faisait battre par le Portugal d'Eusébio en petite finale, Chostakovitch restait cloué au lit pour cause de santé capricieuse. Rebelote en 1974 : dans un état déplorable, le compositeur suivit néanmoins un Mondial allemand orphelin de l'URSS après la mascarade orchestrée lors du match de qualification du 21 novembre 1973. Chostakovitch décédera plus d'un an plus tard, le 9 août 1975. Quelques semaines avant son dernier souffle, il demandera à sa femme de venir à l'hôpital pour qu'ils écoutent ensemble, au transistor, le match du Zénith. Sans doute le dernier de sa vie. Bien des décennies plus tard, le souhait le plus cher de Chostakovitch – mêler le baller artistique au « ballet des masses » - semble s'être exaucé. Lorsqu'il quitte son poste de Directeur général du Zénith Saint-Pétersbourg au milieu des années 2000, où Ilya Cherkasov atterrit-il ? À la direction de l'Orchestre Académique et Philarmonique de Saint-Pétersbourg, plus connu sous le nom d'Orchestre Académique et Philarmonique... Dmitri Chostakovitch.

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Par Matthieu Rostac
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Merci pour cette très belle histoire dans l'Histoire , pendant l'intersaison vous avez du mal à nous sortir de bons articles et puis quelquefois une petite pépite arrive à émerger de ce torrent de futilités sur la couleur des chaussettes de Messi ou Mourinho (Martine) s'en va au clash ...
One love
Bonne initiative mais il ne faut pas exagérer
- "le plus grand compositeur" : jamais entendu dire ça; sauf peut-être par Madame Chosta (et Matthieu Rostac) ; le fait d'avoir fait la publicité de CNP, lui vaut-il ce titre?
- "dissident du régime" ; il a été à la soupe du Kremlin. Etre dissident était autre chose qu'il ne faut galvauder
Très bon article. comme dit plus haut, ça nous change des articles futiles, comme l'avis de certains musiciens qui comparent les joueurs avec des personnages de mangas. Continuez dans cette voie.
serguei_rachmaninov Niveau : District
Merci So Foot pour cet article, comme dit plus haut cela fait du bien de lire ce genre d'article pendant les vacances. Chosta a en quelques sortes démocratisé une musique politisée, revendicative et dénonciatrice. Il est un peu le Socrates de la musique classique. Sans oublier que ses oeuvres sont d'un bonheur fou à jouer. Merci les mecs.
GhjuvanFilippu Niveau : CFA2
Excellent article, on en redemande !
Note : 3
Message posté par jipeto1
Bonne initiative mais il ne faut pas exagérer
- "le plus grand compositeur" : jamais entendu dire ça; sauf peut-être par Madame Chosta (et Matthieu Rostac) ; le fait d'avoir fait la publicité de CNP, lui vaut-il ce titre?
- "dissident du régime" ; il a été à la soupe du Kremlin. Etre dissident était autre chose qu'il ne faut galvauder


- Détrompe-toi, ça n'est pas la première fois que j'entends ça. Sans partager cet avis, je peux comprendre que, quand on est un tenant de la tradition russe, qu'on trouve Prokofiev trop enclin à la facilité et Rachmaninov trop marqué par le romantisme, on voie en Chostakovitch "le plus grand".
- "Dissident" c'est autre chose, effectivement. Ses compositions les plus anti-jdanoviennes, il s'est bien gardé de les faire jouer en public. Mais on peut lui reconnaître une fidélité à son esthétique qui l'a tenu éloigné de la soupe du Kremlin assez longtemps.
Message posté par jipeto1
Bonne initiative mais il ne faut pas exagérer
- "le plus grand compositeur" : jamais entendu dire ça; sauf peut-être par Madame Chosta (et Matthieu Rostac) ; le fait d'avoir fait la publicité de CNP, lui vaut-il ce titre?
- "dissident du régime" ; il a été à la soupe du Kremlin. Etre dissident était autre chose qu'il ne faut galvauder


Il est effectivement l'un des plus grands du vingtième siècle, notamment pour avoir renouvelé en profondeur la symphonie dont il signe quelques-uns des plus grands chef-d'œuvre (la 5eme, la 7eme, la 13eme par exemple) ou pour ses quatuors. On peut ajouter Britten et Stravinsky, mais oui, Chostakovitch est bien l'un des plus grands du XXème (et de la musique tout court).

Et si le présenter comme dissident est une erreur, le présenter comme étant "à la soupe du Kremlin" est une aberration. Lady Macbeth de Mtsensk lui vaut pas mal d'ennuis, la 4ème a failli lui coûter cher et il fallait oser faire Babi Yar !
Message posté par Re_David


- Détrompe-toi, ça n'est pas la première fois que j'entends ça. Sans partager cet avis, je peux comprendre que, quand on est un tenant de la tradition russe, qu'on trouve Prokofiev trop enclin à la facilité et Rachmaninov trop marqué par le romantisme, on voie en Chostakovitch "le plus grand".
- "Dissident" c'est autre chose, effectivement. Ses compositions les plus anti-jdanoviennes, il s'est bien gardé de les faire jouer en public. Mais on peut lui reconnaître une fidélité à son esthétique qui l'a tenu éloigné de la soupe du Kremlin assez longtemps.


Oui, d'accord : "le plus grand" dans sa catégorie, on a le droit de le penser,quoique Prokofiev serait un peu étonné.
Message posté par jipeto1
Bonne initiative mais il ne faut pas exagérer
- "le plus grand compositeur" : jamais entendu dire ça; sauf peut-être par Madame Chosta (et Matthieu Rostac) ; le fait d'avoir fait la publicité de CNP, lui vaut-il ce titre?
- "dissident du régime" ; il a été à la soupe du Kremlin. Etre dissident était autre chose qu'il ne faut galvauder


Le fait de ne citer que "la publicité du CNP" nous en dit long sur ton degré de connaissance du compositeur. Va écouter autre chose qu'André Rieu, lis quelques articles sur lui, documente toi un peu, et tu verras que Madame Chosta et Matthieu Rostac ne snt pas tout à fait les seuls à désigner ce compositeur comme étant "le plus grand" du XXème siècle. Il n'y a pas la moindre exagération dans l'article de so foot, qui, au passage, nous fait un immense plaisir en publiant des feuilles de cette tenue !
2yemklubapanam Niveau : Ballon d'or
Message posté par JoaoM


Et si le présenter comme dissident est une erreur, le présenter comme étant "à la soupe du Kremlin" est une aberration. Lady Macbeth de Mtsensk lui vaut pas mal d'ennuis, la 4ème a failli lui coûter cher et il fallait oser faire Babi Yar !


je suis tres d'accord avec ça, il a subi les décisions de staline et de jdanov mais a chaque éclaircie, il se retrouvait dignitaire de la musique soviétique.

article qui fait bien respirer au milieu des histoires de strings et coupes de cheveux.
Très intéressant, merci !

Et c'est clair que juger Chostakovitch sur la musique un peu mielleuse de la pub CNP, alors que la plupart de ses compositions est aux antipodes (très puissante, voire un peu sombre), il faut oser...
Putain mais c'est qui lui pour donner son avis sur le foot ? Je suis le seul qui connait pas ?

Marre de ces interviews de hipsters à la con avec leurs rayban qui n'y connaissent rien...

Je sais bien que Sofoot est un magazine de bobos mais franchement pour ce genre d'article abstenez vous...
Selbycool Niveau : CFA2
Pour ceux qui reprochent la mention de la pub CNP... Le journalisme, c'est aussi permettre aux non-initiés de s'intéresser à quelqu'un qu'ils ne connaissent absolument pas. Choisir une référence super commune et la plus populaire possible est un excellent procédé, ensuite libre à chacun d'aller faire un tour sur la toile pour découvrir les vrais chefs d'oeuvre du maître.

Je les y encourage d'ailleurs vivement :)

Message posté par Selbycool
Pour ceux qui reprochent la mention de la pub CNP... Le journalisme, c'est aussi permettre aux non-initiés de s'intéresser à quelqu'un qu'ils ne connaissent absolument pas. Choisir une référence super commune et la plus populaire possible est un excellent procédé, ensuite libre à chacun d'aller faire un tour sur la toile pour découvrir les vrais chefs d'oeuvre du maître.

Je les y encourage d'ailleurs vivement :)



On parlait du message de jipeto1, pas de la mention du journaliste qui effectivement se justifie.
2yemklubapanam Niveau : Ballon d'or
Message posté par Selbycool
Pour ceux qui reprochent la mention de la pub CNP... Le journalisme, c'est aussi permettre aux non-initiés de s'intéresser à quelqu'un qu'ils ne connaissent absolument pas. Choisir une référence super commune et la plus populaire possible est un excellent procédé, ensuite libre à chacun d'aller faire un tour sur la toile pour découvrir les vrais chefs d'oeuvre du maître.

Je les y encourage d'ailleurs vivement :)



j'ai plus de plaisir a écouter le nez ou les concertos pour violon ou violoncelle que les symphonies car j'y trouve une absurdité et une mélancolie qu'y me plait beaucoup. en dehors du coté technique et théorique de ce qui est décrit plus haut.
InspectorNorse Niveau : Ligue 2
Merci So Foot ça fait Plaisir
Les quatuors à corde Chosta les gars, les symphonies aussi hein!!
Mais le dernier quatuor à cordes, le 15ème je crois...trop profond...
Tfaçon y a pas de "meilleur ou plus grand compositeur...", mais Chosta il est en place! et puis le XXème, y a eu tellement de chamboulements que tu peux pas comparer Webern, Rachmaninov, Poulenc, Mompou, Messiaen...
2yemklubapanam Niveau : Ballon d'or
espèce de morse, t'étais où toi, je suis venu te voir au balcon...
Message posté par DSCH107


Le fait de ne citer que "la publicité du CNP" nous en dit long sur ton degré de connaissance du compositeur. Va écouter autre chose qu'André Rieu, lis quelques articles sur lui, documente toi un peu, et tu verras que Madame Chosta et Matthieu Rostac ne snt pas tout à fait les seuls à désigner ce compositeur comme étant "le plus grand" du XXème siècle. Il n'y a pas la moindre exagération dans l'article de so foot, qui, au passage, nous fait un immense plaisir en publiant des feuilles de cette tenue !


Qu'il soit "un des plus grands", je veux bien, mais que quelqu'un le désigne comme "le plus grand", nuance. Je voudrais bien savoir qui (des noms!).
Qu'est-ce que André Rieu (c'est qui?) vient faire dans cette histoire? Pourquoi pas Zinédine Zidane?
RobertoBaggio Niveau : DHR
Super article, je sais pas si cela a déjà été traité mais dans les Grands du XXème Siècle, Albert Camus aussi était passionné de football, gardien de but en plus je crois. Ca pourrait être intéressant de voir un article là-dessus (à moins que le sujet ait déjà été traité sur papier).

Sinon le débat sur les grands compositeurs au XXème, ça dépend des influences aussi et des préférences de chacun. Et à cheval entre les deux siècles, on a eu Debussy et Ravel, enfin si on va au delà du clair de lune et du bolero... Mais ce sont souvent les oeuvres qui tranchent avec le style propre de l'artiste qu'on retient paradoxalement (cf la 2ème valse de Chostakovitch/pub CNP) ^^

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