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Didier Roustan : « Le football a été mon sauveur »

Âme d'artiste, atypique, insoumis, amoureux du sport et des richesses du monde, Didier Roustan baigne dans le football depuis toujours. Joueur, journaliste, présentateur, commentateur, chroniqueur et aujourd’hui « vidéaste sur la chaîne Roustan TV » , l’homme aux allures de chamane revient sur quelques rencontres et passages qui ont marqué ses multiples vies.

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Pour vous, le foot est un sentiment.
J’ai toujours vécu les choses intensément tout en gardant un peu de recul. J’ai appris à relativiser et à mettre les choses importantes à leur place. Je suis né en Afrique et j’ai beaucoup voyagé, très jeune. Le plus important est de vivre dans un environnement libre, pas sous une dictature, et de pouvoir au moins manger. Ça, c’est important. Penser comme ça m’a beaucoup protégé parce que j’ai commencé à 18 ans sur TF1. À l’époque, il n’y avait que trois chaînes. J’ai eu des responsabilités très jeune. J’ai été suivi par des millions de gens. J’aurais pu me prendre pour un autre, mais je suis toujours resté lucide.


Avec l’évolution du football, pas facile d’être lucide et passionné en même temps.
C’est une approche de la vie. Il faut savoir trouver le beau où il se trouve tout en restant lucide sur ce qui l’est moins.
« J’ai été élevé par le Brésil 1970 de Pelé et par l’Ajax Amsterdam de Cruyff. Si j’étais né quelques années plus tôt et que les vainqueurs avaient été l’Inter de Herrera et son catenaccio, ou que j’avais découvert le football lors de la Coupe du monde 1990, je n’aurais peut-être pas la même approche. »
Je suis lucide sur toutes les saloperies qui peuvent exister. J’ai une âme de révolté, mais si tu veux que ta révolte soit efficace, il faut t’appuyer sur les choses positives. Il faut croire encore en la vie, aux gens, parce que sinon, autant tout arrêter. Je ne suis pas dupe concernant le dopage, le blanchiment d’argent, les matchs truqués, l’argent qui pourrit tout, les sociétés... ça m’atteint. Je vais à la source de ce qui est beau, ce qui me touche, ça redonne de l’espoir. Plus ça va et plus le football est standardisé. Ce sont toujours les mêmes équipes qui gagnent. J’ai compris le schéma de la FIFA, de l’UEFA, mais il y a encore des échappatoires. J’ai été élevé par le Brésil 1970 de Pelé et par l’Ajax Amsterdam de Cruyff. Si j’étais né quelques années plus tôt et que les vainqueurs avaient été l’Inter de Herrera et son catenaccio, ou que j’avais découvert le football lors de la Coupe du monde 1990, je n’aurais peut-être pas la même approche et je ne saurais pas qu’il existe une autre voie quelque part. Je suis né dans la potion magique.


En grandissant, on se rend compte que le football n’est pas un conte de fée. Comment avez-vous digéré ce désenchantement ?
J’ai eu un moment de flottement quand l’OM était dirigé par Tapie. J’étais responsable de Téléfoot. Marseille n’avait pas encore gagné son premier titre. On était en 1989. J’avoue que c’était très usant. En plus, Tapie était actionnaire de TF1. J’ai eu quelques pressions parfois, mais je n’en tenais pas compte. J’ai dit une fois à mon chef des sports que s’il n’était pas content, il pouvait m’indiquer la porte, mais que tant que je serais là, je dirais ce que je pense, qu’il soit actionnaire ou non. J’ai résisté à ces pressions, mais ça m’a atteint de voir ce gars-là cracher sur ce sport, mettre une pression malsaine sur les arbitres et d’autres choses que le grand public ignorait. On ne sait pas encore tout d’ailleurs. J’ai fini par aller à Canal+, je m’y suis ressourcé. Je cherchais quelque chose pour me redonner du souffle. Je me suis occupé d’un magazine qui s’appelait Mag Max. C’était multi-sports. Je partais pour ces reportages 15 jours, 3 semaines. Je pouvais m’imprégner du pays. Le sport était un prétexte, il y a de la culture, de la politique, de la sociologie, de l’économie, de l’humain derrière. Le sportif a ses doutes, ses angoisses... Pendant trois ans, j’ai fait le tour du monde, ça m’a fait grandir, ouvert l’esprit, redonné des forces. Quand je suis reparti à France 2 pour m’occuper du foot, j’étais un autre homme.

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Si vous débutiez le journalisme aujourd’hui, auriez-vous pu garder cette indépendance qui vous caractérise ?
Pas facile, mais peut-être quand même. C’est vrai qu’à l’époque, il y avait une sorte de liberté. Quand je suis arrivé, j’avais 18 ans. Il y avait des gars d’un certain âge qui avaient une personnalité et ça se ressentait à l’antenne, c’étaient des pointures. Maintenant, on voit que tout est standardisé, les expressions sont les mêmes. Il y a dix mille émissions avec du bla-bla, des émissions Kleenex qui ne coûtent pas cher, des talk-shows.
« J’ai une force, je sais que, du jour au lendemain, si je dois travailler dans un bar, à la plonge parce que mes gosses doivent bouffer, ce n’est pas un problème. Je n’ai pas besoin d’être reconnu. »
C’est d’autant plus dérisoire que dans les 9/10 du temps, si on n’approfondit pas, on peut dire tout et son contraire. Ce qui m’intéresse, c’est gratter derrière les évidences. J’aurais quand même eu cette indépendance. J’ai toujours voulu exister par moi-même avec mes qualités et mes défauts. C’était plus difficile à l’époque d’être anticonformiste que maintenant. Il fallait avoir des couilles pour venir faire une émission en baskets. En période de guerre, il y a peu de résistants, beaucoup de collabos et puis des gens au milieu qui ne savent pas ou qui n’osent pas. Moi, je sais que j’aurais été résistant et si je n’avais pas eu les couilles pour l’être, je me serais jeté d’une falaise, c’est sûr. Tu sais, j’ai des origines Arawak, c’étaient les indiens qui étaient présents aux Antilles. Pour éviter la soumission, ils sont allés sur une colline et ils se sont jetés dans le vide. J’ai une force, je sais que du jour au lendemain, si je dois travailler dans un bar, à la plonge parce que mes gosses doivent bouffer, ce n’est pas un problème. Je n’ai pas besoin d’être reconnu. Je sais très bien que je peux être heureux en faisant autre chose.


Vous avez une mission de vie ?
J’ai tout le temps nourri un sentiment de culpabilité par rapport à la vie que j’ai eue, les avantages et privilèges dont j’ai bénéficié. La vie est un gros fromage et si ta part est un peu trop grosse, tu dois rendre. C’est pour ça que j’ai créé le syndicat mondial des joueurs, l’association foot citoyen afin d'aider des joueurs à travers leur passion du football. Je suis bénévole, ça m’a pris beaucoup de temps et ça m’en prend encore. Avoir l’empathie pour les gens, s’intéresser à eux, j’en ai besoin même si je suis tout de même très sauvage.


Pourquoi avoir créé Roustan TV ?
Maintenant, dans les émissions que je fais, il y a beaucoup de monde autour d’un plateau. On pose toujours les mêmes questions : « Est-ce que Cavani est plus fort qu’Ibrahimović » ... Il me manquait quelque chose, un moyen d’expression peut-être pour faire partager, transmettre.
« Je suis content parce que beaucoup de jeunes regardent Roustan TV, alors que je suis davantage connu par les plus de 45 ans. »
J’avais vu des gens faire des blogs écrits, mais pas oraux, alors j’ai commencé à faire ça. Mais on m’a dit : « Attention Didier, on te connaît, lorsque tu commences à parler... Fais entre 3 et 5 minutes parce qu'après, les gens décrochent. » Bien sûr, j’en ai fait qu’à ma tête, je voulais être moi-même. Au début, j’ai fait 10 minutes, puis 14 et maintenant elles durent entre 35 minutes et 1h. Ce que j’aime bien dans les blogs, c’est que tu es nu et naturel. Je suis content parce que beaucoup de jeunes regardent Roustan TV, alors que je suis davantage connu par les plus de 45 ans. Je dis toujours que le football, c’est la vie.

Une de vos vidéos parlait de l’hypocrisie autour du cas Neymar.
Les présidents des gros clubs voient toujours devant leur porte. Quand ils baisaient tout le monde, il n’y avait jamais de problèmes. Mais quand une nouvelle personne arrive à table, il faut se pousser et c’est le nouveau qui risque de fumer les meilleurs cigares. Pourtant, eux n’ont pas eu d’états d’âme pour changer le format des compétitions. Je repense aussi au mec de la Juventus et aux affaires de dopage, aux matchs truqués. Uli Hoeness qui va te donner des leçons de morale... j’ai toujours pensé que ce qui a tué le football, ce sont les gens du football eux-mêmes, les dirigeants. Un gosse qui aime le foot, il veut en vivre parce que c’est sa passion. Si le salaire moyen d’un grand joueur était de 10 000 euros, il voudrait autant faire ce métier. Quand je dis que le football, c’est comme la vie, c’est parce qu’il y a des gens, des œuvres. 220 millions d’euros pour Neymar, c’est une embellie. Ce qui vaut cher, c’est un joueur moyen qui gagne 300 000 euros par mois. Ce qui les fait chier, ce n’est pas le prix, c’est que le PSG ait Neymar.


Vous êtes né au Congo et avez été élevé par vos grands-parents car vos parents étaient souvent absents.
Ça te marque psychologiquement et toute ta vie. Tu vas être fragilisé par la rupture, l’abandon parce que tu le vis comme tel. À l’époque, tu ne prenais pas l’avion comme le métro. Donc si tu vois à 8, 9 ans tes parents trois fois par an, même si tes grands-parents débordent d’amour ou de choses comme ça, tu vas avoir cette faille. Mais ce sont des failles que sort la lumière.
« Dans le football, il y a une discipline, un rôle, tu ne fais pas n’importe quoi. Ça donne le goût de l’effort, ça te confronte à plein de choses, ça te fait rencontrer les gens de tout horizon, c’est merveilleux. »
C’est une souffrance, mais tu vis avec. Être élevé par mes grands-parents était une force pour le petit diable que j’étais. Tu peux profiter de leur gentillesse, de leur bonté parce qu’ils vont manquer un peu de poigne parfois. À 12 ans, je sortais beaucoup. Je me cherchais peut-être, j’avais besoin de parler. Tu peux être amené à faire des conneries. Le football a été mon sauveur, une école de vie parce que j’étais assez dissipé. Dans le football, il y a une discipline, un rôle, tu ne fais pas n’importe quoi. Ça donne le goût de l’effort, ça te confronte à plein de choses, ça te fait rencontrer les gens de tous horizons, c’est merveilleux.


Jeune, vous vous êtes entraîné avec les professionnels de l’AS Cannes. Vous étiez libéro, symbole de liberté et de romantisme...
Il fallait que je sois libre et que je n’ai pas un mec sur le cul qui me fasse chier toutes les trente secondes. Je n’aime pas faire chier les autres non plus. J’avais ma liberté, une vision panoramique et je faisais ma vie.


Pour certains, vous êtes un homme dilettante, mais derrière ça se cache un perfectionniste.
J’ai longtemps traîné cette impression de dilettantisme, mais les documentaires que j’ai fait demande beaucoup de travail. Je bossais très vite. Là où quelqu’un mettait six jours de montage, j’en mettais deux. Je ne regarde pas les heures, j’ai toujours été un gros bosseur. Certains patrons comme Bietry avaient un peu des a priori au début. Je venais du sud, j’étais en baskets, la gueule toujours enfarinée. J’étais plutôt de la nuit, mais si je me couche à 4h, qu’il faut me lever à 6h, et que le train est à 7h, il n’y a pas de problème. Cette image s'est accentuée parce que, dans la vie, je suis un peu rêveur. Les gens pensent que tu dors ou que tu fumes pétard sur pétard. J’ai eu cette réputation ridicule. J’ai touché à certaines choses à certains moments de ma vie, mais je n’ai jamais plongé complètement. Le problème des réputations, c’est que si tu es étiqueté branleur, il faut du temps pour s’en décoller, enfin me concernant, les gens peuvent penser ce qu’ils veulent.

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Le match qui a le plus marqué votre vie, Brésil-Argentine 1982 ?
Le Brésil-Argentine au stade de la Sarria à Barcelone m’a marqué parce que c’était vraiment un plaisir de le commenter avec Henri Michel, un bonheur.
« C’est fou parce je ne connaissais pas le pays. Je n’y étais jamais allé, mais comme j’étais toujours plongé dans les histoires... je connaissais déjà Didi, Pelé, Zagallo, Garrincha, alors que je ne les avais jamais vus jouer. J’avais ce truc pour le Brésil. »
En plus, on était très proches des joueurs, donc on vivait vraiment le truc. Un stade un peu à l’anglaise, et Sócrates était là, j’ai adoré. J’ai aimé l’Allemagne-Italie de 1970, mais j’étais gosse, et puis il y a le Brésil de 1970. La première fois que j’ai vu le Brésil, c’était contre la Tchécoslovaquie. C’était très dur parce que cette Coupe du monde se déroulait en juin. On avait encore école, j’avais 12 ans et ça se passait à minuit avec le décalage horaire. Je me souviens que mon père m’a dit : « Tu regardes ? » « Oui » , mais je ne tenais plus. Je suis allé me coucher : « De toute façon, le Brésil va gagner. » C’est fou parce je ne connaissais pas le pays. Je n’y étais jamais allé, mais comme j’étais toujours plongé dans les histoires... je connaissais déjà Didi, Pelé, Zagallo, Garrincha, alors que je ne les avais jamais vus jouer. J’avais ce truc pour le Brésil. Petras, l’attaquant tchèque, ouvre la marque, mon père me réveille. C’est ça le football aussi, la transmission avec ton papa, le lien avec l’enfance. Je me suis levé et je n’ai pas regretté. Et puis c’était d’autant plus intense que ces moments avec mon père étaient rares.



Quelles rencontres humaines vous ont le plus marqué ?
La première avec Cruyff et la suivante. C’était l’idole de ma jeunesse. Sinon, il y a ma rencontre avec Pelé, lorsque je m’occupais de la présentation de Téléfoot. On le surnommait la panthère, alors je suis allé dans un cirque pour en trouver une. J’avais amené un trône aussi, c’était le Roi Pelé ! Le problème est que le bébé devait prendre un biberon toutes les trois secondes. J’ai recroisé Pelé des années plus tard, il m'a dit : «  Jamais on ne m’a fait ça.  » Il a adoré cette émission. La panthère commençait effectivement à pleurer, je la lui ai confiée pour qu'il lui donne le biberon en lui chantant une berceuse. La gentillesse de Pelé, sa simplicité m’ont marqué parce que c’était une idole de jeunesse. Je n’ai jamais été très groupie, mais Pelé et Cruyff c’était mon panthéon. Maradona, il est extrêmement touchant. Après, il était encore sous le coup de la drogue, il n’était pas fiable, il m’a rendu chèvre. Un jour, on en était aux prémices du syndicat des joueurs, et Maradona m’a dit : « Passe à la maison ce soir  » et il se casse ! Je ne savais même pas où il habitait. J’y vais et il me reçoit en claquettes T-shirt. Il possédait les trois derniers étages d’un immeuble. Il y avait son père, sa mère, Claudia sa femme... Maradona était Maradona.

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Dans quel contexte avez-vous créé le syndicat des joueurs ?
La Coupe du monde 1986 s’est jouée en été, au Mexique, en altitude et avec beaucoup de matchs à midi pour que ça passe en prime time en Europe. Aucune rencontre n’a eu lieu en nocturne malgré la chaleur. Les joueurs étaient sur les rotules. Maradona était révolté et c'est ça qui lui a donné l’idée de créer un syndicat des joueurs. Ce sont eux qui jouent, qui engendrent l’argent, donc ils doivent avoir leur mot à dire. Le syndicat a ouvert officiellement en septembre 1995. J’ai pris les choses en main de A à Z. Ça a duré jusqu’en 1999 parce que la FIFA a fait une campagne pour nous discréditer. Mais grâce à ça, il existe aujourd’hui un syndicat : la FIFPro.

Propos recueillis par Flavien Bories Retrouvez Didier sur sa chaîne vidéo.
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