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Des hooligans à Varsovie, vraiment ?

Les bagarres dans les rues de Varsovie ne sont pas simplement le produit d'une propension de l'Europe de l'Est au hooliganisme. Les « hooligans » de Varsovie sont aussi des « lascars de cité » , comme les Marseillais qui se sont frottés aux Anglais sur le Vieux-Port en 1998.

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Après les affrontements à Varsovie pour Pologne-Russie, un schéma explicatif paraît bien commode : le hooliganisme endémique à l'Est, stimulé par l'Histoire et les tensions entre les deux pays. Rien de nouveau chez les hooligans ? Peut-être que si. La Pologne est le lieu d'une relative nouveauté : hooliganisme et "culture de cité" se sont fort bien accommodés. Certes, la dimension politique et historique, ainsi que l'Histoire récente, ont exacerbé la tension avant le match de jeudi. Les éléments provocateurs russes, marteau et faucille sur la tête, n'étaient pas absents non plus. Mais, côté polonais, existe aussi un terrain favorable, pas forcément propre aux pays d'Europe de l'Est. Car les motivations de beaucoup de Varsoviens, jeudi, sont comparables à celles des lascars marseillais qui sont allés défier les supporters anglais lors de la Coupe du monde 1998 : identification forte à son quartier et à sa ville, et intolérance face à l'appropriation de cet espace public par d'autres ou par la police.

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Mardi se sont battus des groupes de hooligans « traditionnels » (qui fréquentent à l'année des salles d'entraînement, pratiquent des arts martiaux, s'affrontent habituellement loin des stades et observent une hygiène de vie plutôt stricte). Mais, selon Ed Gibbons, observateur averti du supportérisme en Europe et présent sur place, les bagarres d'avant-match ont aussi été le fait «  de simples mecs bourrés » . Il rapporte des bagarres après le match entre groupes de hooligans, mais, pour lui, « les émeutes de l'après-midi ont impliqué le plus de participants, dont beaucoup n'étaient pas de vrais hooligans » . Et sur les images des violences, outre les cagoules, aux couleurs du Legia, on pouvait voir des tee-shirts de labels de rap de Varsovie, comme Ciemna Strefa. Du rap « hardcore » , dont les leitmotivs sont la description de l'âpreté du quotidien, la défiance envers les forces de l'ordre, la fierté d'habiter les quartiers de Mokotów, Ursynów, Bielany, Praga południowa etc.

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Petit, sec, nerveux et L du Legia tatoué sur le cœur, Wojtek, un de ces amateurs de rap, est allé se frotter aux Russes : «  On s'est retrouvé un petit groupe d'une vingtaine du quartier, on a croisé d'autres gars. Fallait qu'on montre qu'on est chez nous et qu'ils peuvent pas se promener comme ils veulent avec des symboles contre lesquels nos parents se sont battus. On s'est tapé avec des mecs qui étaient là pour ça, mais c'était court à chaque fois, car les policiers arrivaient. » Si des jeunes des cités varsoviennes se sont mobilisés à l'occasion du match de foot, c'est aussi que football et culture de quartier s'influencent mutuellement en Pologne. Le hip-hop fait partie de la culture d'une partie de la jeunesse des classes populaires urbaines. Plus particulièrement à Varsovie, agglomération de 3 millions d'habitants, rasée pendant la seconde guerre mondiale et reconstruite en quartiers de barres et de blocs. Le rap, notamment, est très écouté par les jeunes des blocs. La culture hip-hop a embrassé celle du football, des supporters ultras et des hooligans. De ce fait, l'image de crânes rasés ultranationalistes est réductrice. Le rap, le graffiti, en particulier, sont devenus des modes d'expression privilégiés des supporters.

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Chez les rappeurs, il est fréquent de faire des références au club favori et à ses ultras. Voire de lui rendre hommage avec un morceau, comme pour le Legia, « Une ville, un club  » , dont les scratchs d'entrée dédicacent « Chuliganie Legii » : « les hooligans du Legia  » . Cette conjugaison donne un côté paradoxal à certains ultras, comme Wojtek, habitant du quartier populaire de Praga sud, qui se dit « catholique, nationaliste et islamophobe » et demande un jour : « C'est qui le meilleur rappeur en France ? Booba ? Rohff ? Moi, je kiffe la Mafia K'1 Fry.  »
Malgré l'extrémisme affiché de certains, en Żyleta, la tribune populaire du Legia, la culture commune d'une bonne partie du public est plus proche de celle des jeunes de Seine-Saint-Denis que du Ku Klux Klan. Mêmes codes vestimentaires (survêtements, air max, etc), même forme d'argot avec ses expressions consacrées (pour les flics - "psy", « les chiens » -, ou encore pour l'argent hajs, kapusta, le bédo, les meufs, les balances, etc), mêmes valeurs viriles assises sur l'honneur et la fierté.

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Si les bastons de Varsovie ont pris une telle proportion malgré les 6 000 policiers déployés, c'est peut-être que les autorités polonaises, pourtant préparées, n'avaient pas anticipé que ces jeunes lascars se déplaceraient à la marche des Russes. Penser que les violences sont dues à des crânes rasés manipulés par l'extrême-droite est réducteur mais, finalement, très rassurant : le problème serait endémique, propre aux pays de l'Est et nous serions tranquilles après avoir « pacifié » nos quelques ultras à coups d'IDS et de Loppsi 2 (ce que croyait avoir fait la Pologne). Or, des processus communs sont à l’œuvre dans les deux pays. En France, comme en Pologne, existe une jeunesse des classes populaires bercée par une culture de quartier, attachée fièrement à son territoire, massivement au chômage et précarisée. Peut-être qu'en 2016, la France se redécouvrira des "lascars-hooligans"...

Matthieu Jarry
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