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David Rassent : « En 70, tous les musiciens voulaient faire un disque avec Pelé »

Voilà plusieurs décennies que les musiques populaires et le football se font du pied au pays de Gilberto Gil et de Pelé. Une relation sur laquelle David Rassent, auteur récemment de Musiques populaires brésiliennes (éd. Le Mot et le Reste), pose aujourd'hui un regard subtil et pointu. Pitbull et J.Lo n'ont qu'à bien se tenir.

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Les musiques populaires brésiliennes ont-elles toujours entretenu un lien avec le football ?
C'est difficile à dire, mais en tout cas, ça remonte au moins à l'ère des grands sambistes, à Noel Rosa, par exemple, considéré comme l'un des plus grands compositeurs de samba et certainement l'un des plus grands paroliers. Déjà en 1935, il écrit Conversa de Botequim, qui signifie « conversation de bistrot » . C'est une chanson qui parle du rituel de s'installer dans les bars pour suivre les résultats du foot, même à une époque où il n'y a bien sûr pas de télévision dans les bars. Le football n'est pas central dans la chanson mais est associé aux malandros, qui à l'époque sont le comble du cool pour le milieu artistique brésilien.

Comment expliquer cette relation ?
Je crois que ce qui plaît aux Brésiliens, c'est le côté social du football et de la musique. La samba, avec ses batteries de percussions qui jouent la batucada (qu'on va sûrement entendre dans les matchs et en marge de la Coupe du monde), est emblématique de cette dimension participative qu'on retrouve dans beaucoup de musiques brésiliennes. Ça relève de la même spontanéité que dans les chants de supporters, d'une certaine façon.

Existe-t-il une ville où cette relation est plus prononcée ?
À Rio, j'ai l'impression que les liens entre le foot la musique sont encore plus serrés qu'ailleurs. Il y a bien sûr Chico Buarque, qui est un peu l'héritier moderne de Noel Rosa, avec une carrière incomparablement plus longue et une dimension politique dans les années 60-70, qui a plusieurs fois parlé de foot dans ses chansons. Mais celui qui chante le mieux le football est à mon avis Jorge Ben (aujourd'hui Ben Jor), supporter indéfectible du club Flamengo, alors que Buarque soutient le club rival, le Fluminense. Jorge Ben, qui a quasiment inventé un nouveau style de samba (désigné comme « samba-rock » ou « samba-soul » ) représente cet enthousiasme à la fois enfantin et quasi-religieux pour le foot, auquel il a dédié bon nombre de chansons. Il arbore un blason du Flamengo sur sa guitare, sur la pochette de son 6e album, en 1969. Et beaucoup de ses chansons pourraient être des hymnes de supporters. La plus connue en France c'est « Fio Maravilha » , reprise par Nicoletta dans les années 70. À l'origine, les paroles de cette chanson sont tout bonnement un poème à la gloire d'un but bien spécifique marqué par le joueur du même nom ! Il raconte toute l'action, puis comment le buteur est trop humble pour entrer dans les cages avec le ballon…

Je crois savoir qu'il a fait d'autres chansons de ce genre, non ?
Oui, un peu plus tard avec Camisa 10 da Gavea, qu'il dédie à Zico. Comme Buarque, Jorge Ben a failli devenir footballeur pro, et il parle beaucoup dans ses interviews de l'importance des virées en famille au stade Maracanã dans son enfance, à sauter sur les sièges en tenue du dimanche. Il compare la clameur du Maracanã à de la musique, ce qui confirme le parallèle avec les chœurs de ses chansons. C'est un parallèle que fera aussi Arthur Verocai - arrangeur du dernier Sebastien Tellier - pour parler de la densité de sa musique, qui pourtant, elle, planante et très apaisée, est assez à l'opposé de l'univers du foot ! En tout cas, c'est un thème qui revient…

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Comment expliquer que cette relation soit plus forte au Brésil qu'ailleurs ?
À mon avis, ce sont avant tout deux loisirs accessibles à tous, pratiqués dans la rue, mais qui en même temps renvoient à un monde inaccessible de génies, de stars, de coups d'éclat, de triomphes et de chutes, et de plus en plus, de réussite et d'argent à profusion... Dans un pays où la richesse côtoie la pauvreté extrême, ce grand écart a un sens particulier, je pense. Et puis il y a tout simplement énormément de musique et de beau football partout au Brésil, les gens s'y mettent à fond, ou plus vraisemblablement, baignent dedans et s'y abreuvent en temps de difficulté. Il y a un côté « opium du peuple » aussi, avec des gens adulés un jour puis hués le lendemain.

À qui pensez-vous en particulier ?
Par exemple, à l'histoire de Garrincha et de son mariage houleux avec la chanteuse Elza Soares. C'est un bon exemple. Comme son mari dans le foot, Elza Soares est l'une des plus grandes chanteuses du pays, avec une voix hallucinante, pure et rugueuse à la fois… Et elle a eu une vie sans doute aussi difficile et tragique que lui, même si aujourd'hui elle est encore là et chante toujours divinement bien… Elle a d'ailleurs repris Conversa de Botequim de Noel Rosa, à l'époque où elle était encore la maîtresse de Garrincha, ce qui lui a valu d'être conspuée par une partie des fans.

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L'histoire d'Elis Regina n'est pas mal non plus.
Totalement ! Elle a aussi des liens avec le ballon rond puisqu'elle a fait un 45 tours avec Pelé, plus pour le prestige que pour son talent de chanteur, je pense… Roberto Ménèscal, l'un des grands bossa novistes, dira que c'était la rencontre entre la plus grande chanteuse brésilienne et le plus grand joueur… mais aussi un des plus mauvais musiciens du pays ! Je crois qu'après la victoire du Brésil à la Coupe du monde 70, tous les musiciens voulaient faire un disque avec Pelé ! Wilson Simonal - le Al Green Brésilien – a semble-t-il pas mal traîné avec lui, et son disque Mexico 70, entièrement aux couleurs de la Coupe du monde, est plutôt pas mal.

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Parmi toutes ces belles rencontres, il doit tout même y avoir des échecs ?
Seu Jorge, l'une des plus grandes stars du pays, avait fait une chanson avec un clip très festif glorifiant la future Coupe du monde, il y a quelques mois de ça, par exemple. Mais elle est déjà oubliée… Surtout que ça ne cadre pas vraiment avec le ressenti du moment dans la population… Dans les années 80, de grands talents comme Gilberto Gil ou Gal Costa s'y sont risqués également.

Pourquoi musique et foot semblent si opposés en France ?
Le sont-ils vraiment ? Si je me fie à So Foot, il y a une certaine curiosité, le fait qu'on s'intéresse à la culture du foot à l'anglaise, par exemple… Si je me fie à mon voisin du dessous, ses soirées matchs sont plutôt rythmées par la house music vulgaire des grosses radios voire les tubes kitsch des années 80, a priori sans que le choix de la musique soit primordial dans la fête. Il y a peut-être en France un certain académisme et élitisme dans l'art, qui romprait un peu avec l'image du football, sport très apprécié des milieux populaires. Au Brésil, il y a une certaine fierté pour un chanteur de parler de choses populaires, vécues par les gens « normaux » , c'est même parfois vu comme nécessaire. Bien entendu, tout ça est mon ressenti personnel… Je pense que vu de Marseille, par exemple, foot et musique sont peut-être déjà un peu plus liés dans l'inconscient collectif.

Os Novos Baianos – « Samba da Minha Terra » , de l'album… Novos Baianos FC.

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Plus généralement, quel est votre rapport au foot ?
Lointain. Je suis plus intrigué par la culture qu'il y a autour (à Marseille, ou à Liverpool, où j'ai vécu un temps), que par le jeu lui-même. Je ne suis pas les matchs de clubs, car bizarrement, l'idée qu'un joueur puisse changer d'équipe sans affinité pour la ville ni pour les autres joueurs me coupe l'envie de m'intéresser… Par contre, si demain Marseille arrivait en demi-finale d'une grande coupe, il y a des chances pour que ça me démange de regarder. Sans doute le fruit du culte autour de l'OM dans les bahuts varois où j'ai fait ma scolarité, où « PSG » était le mot qui servait à lancer des bagarres.

L'OM, c'était votre club ?
J'ai grandi près de Toulon, et on va dire qu'il était de bon ton de sacraliser l'OM… et IAM dans un même élan. C'étaient un peu les deux fiertés régionales.

Vous suivez la Coupe du monde actuellement ?
Oui, autant pour les matchs que pour le contexte, et puis j'attends naïvement du beau spectacle de la part du Brésil et de l'Argentine...

Pensez-vous que l'équipe de France ait ses chances ?
Pourquoi pas, s'ils arrivent à être optimistes ! Est-ce qu'ils arrivent à ne pas être tirés vers le bas par le pessimisme général en France ? Est-ce que, au final, la Coupe du monde importe tant que ça au regard des matchs de club ? Je n'ai pas la réponse, mais a priori les Brésiliens, équipe comme public, prennent la France hyper au sérieux, certains ont même une admiration pour cette équipe qu'on semble ne plus concevoir en France, un comble ! Il faut dire qu'on a souvent battu le Brésil. Donc à mon avis, le contexte est plutôt favorable.

N'est-ce pas choquant d'entendre Platini demander aux Brésiliens d'attendre que la Coupe du monde soit passée pour faire entendre leurs revendications ?
C'est la Fifa, ils sont coupés des réalités du commun des mortels, non ? Le coup du Qatar dit tout : il vaut mieux en rire. Peut-être demanderons-ils au soleil de bien vouloir taper moins fort dans les pays du Golfe, après tout, il y a des millions en jeu… Le fait que Platini soit français, peuple plutôt connu pour savoir faire entendre sa voix (pour des choses moins graves, en majorité), est tristement ironique.

N'y aurait-il rien de bénéfique dans cette Coupe du monde au Brésil ?
Si, c'est bien entendu une chance inespérée que les caméras du monde entier se tournent vers ce pays, dont on se contente de clichés éculés le reste de l'année, il faut le dire. Les Brésiliens savent bien qu'ils peuvent faire entendre leur voix dans ce contexte, faire bouger les choses... Par contre, s'ils attendent la fin de la Coupe comme le suggère Platini, ils seront dispersés à coups d'arrestations brutales, comme la police du pays a coutume de le faire. Le proverbe « plus ça change, plus c'est pareil » prend un sens assez amer au Brésil, où certains problèmes stagnent depuis les années 60, comme la réforme agraire… Platoche ne va pas être déçu du voyage je pense, car la contestation actuelle dure tout de même depuis un an. Personnellement, j'espère que les choses vont bouger, que le gouvernement va prendre de vraies décisions. Je comprends que la Fifa ait peur pour l'image de la Coupe, mais ils ont tout fait en excluant les populations, donc leur demander cette faveur « d'attendre » , c'est mignon, mais il fallait y penser avant. Même question pour le Qatar : à quoi ils pensent ?

David Rassent a réalisé une playlist 100% Brésil pour la sortie de son livre Musique Populaires Brésiliennes



Maxime Delcourt
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sympa l'interview
celle de gilles peterson y'a pas si longtemps aussi
merci a vous!
space_ritual Niveau : DHR
ah tiens c'est marrant j'avais raté cet article... je fréquente assez le site "guts of darkness", je suis étonné de voir un des chroniqueurs de ce site sur sofoot ! internet est petit...
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