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  1. // Interview Michel Bastos
  2. // Partie 1

« Daniel, mon ange gardien, est toujours là avec moi »

De lui, on se souvient surtout de ses passages à Lille et à Lyon, de ses coups de canon du pied gauche et de son inlassable sourire. Mais l’histoire de Michel Bastos est bien plus riche que cela. Aujourd’hui à São Paulo, le milieu auriverde s’est livré dans la langue de Molière en profondeur sur son parcours. Entre blessures intimes, peur de l’échec à ses débuts et attachement viscéral à la France. Première partie, son enfance et ses débuts pros.

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Tu as grandi à Pelotas, ville située au Sud du Brésil et non loin de la frontière uruguayenne, dans un quartier très modeste baptisé par ses habitants « Zona » . Quels souvenirs gardes-tu de ton enfance là-bas ?
C’était effectivement le surnom de la ville où j’ai grandi. Je garde de bons souvenirs de mon enfance, ça se passait bien. Presque toute ma famille habitait dans le même quartier. Je n’ai pas une enfance riche on va dire, mais je n’ai gardé que des bons souvenirs de cette période. Aujourd’hui, les enfants jouent beaucoup aux jeux vidéo et sur internet, mais nous, on s’amusait d’une autre façon. J’en ai bien profité. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont bien éduqué, même s’ils n’avaient pas beaucoup d’argent. Ils ont tout fait afin que je puisse vivre une belle enfance.

Là-bas, dans l’État du Rio Grande do Sul, pays de gauchos reconnu, on dit que c’est l’antithèse de la carte postale carioca classique. Il pleut toute l’année, fait froid en hiver, et les habitants affectionnent plus le vin que la caïpirinha glacée…
Oui, c’est vrai, c’est le Sud. C’est une partie du Brésil où il fait plus froid, plus humide. L’hiver, il ne fait pas très beau. Mais l’été, il fait chaud et il y a la plage. Après, c’est vrai que ce n’est pas l’endroit où on va envoyer un touriste français la première fois s’il arrive au Brésil et qu’il souhaite visiter (rires). C’est mon quartier, c’est ma ville. J’aime beaucoup. Mais comme je t’ai dit, il faut éviter à certaines périodes de l’année… (rires) C’est vrai aussi que les gens là-bas boivent beaucoup de vin. Ça fait partie de la culture, c’est très propre au Sud du Brésil en fait. Ce n’est pas aussi bon qu’en France, mais ils font des bons vins.


Ton père Argeu, qui a mené une carrière en tant que latéral gauche dans la région entre 1977 et 1987, a dit de toi un jour : « Michel est aujourd’hui ce que j’ai toujours voulu être. » On la prend comment, une phrase comme ça de la part de son père ?
C’est une très grande fierté parce qu’ici, au Brésil, 95% des garçons veulent être footballeurs. Mais seulement 4-5%, un pourcentage vraiment faible, y parviennent. Mon père a eu l’opportunité de jouer comme professionnel, mais des problèmes dans la famille l’ont contraint à arrêter à l’âge de vingt-sept ans. Il n’a donc pas pu réussir. Il a ensuite vu que j’avais l’opportunité de réussir. Si je suis vraiment tout ce qu’il a voulu être, c’est un rêve. Pour moi, pour lui. C’est une fierté de voir mon père heureux, ma mère et ma sœur également. Puis quand je vois que ma femme est fière de moi, tout comme mes enfants… J’ai un fils qui a neuf ans et j’espère qu’il sera un homme bien, comme je crois l’être. Quand je suis bien dans mon travail, que je réussis, que je vais bien dans ma vie personnelle, je sais que mon père est heureux.

Il se murmure que ton prénom aurait été choisi par ton père en hommage à Michel Platini
En fait, plus jeune, mon père était très fan de Michel Platini et aussi de Daniel Passarella, un joueur argentin. Comme j’ai un frère jumeau, il a donc choisi de nous donner leurs deux prénoms, Daniel et Michel. Mon père a bien choisi parce que ce n’est pas n’importe qui, Michel Platini (rires).

C’est vrai que, plus jeune, on te surnommait « Pérola negra » (perle noire en français, ndlr) ?
Quand j’étais petit, à l’âge de neuf ans, je jouais avec des garçons de quinze-seize ans, voire plus parfois. C’est pourquoi mon père m’appelait comme ça. Puis je me souviens qu’après la Coupe du monde 2010, un mec du Sud du Brésil, de Pelotas je crois, a fait une musique où il parle de moi. Le nom de la musique, c’est « Perle noire » . C’est un morceau qui raconte mon histoire.

Vidéo

Dans ta jeunesse, ta famille et toi avez été confrontés à une tragédie indicible. Le 1er août 1987, la veille de ton cinquième anniversaire, ton frère jumeau décède sous tes yeux lors d’un accident de voiture. « Michel tire sa force de son ange gardien, Daniel. Il l’accompagne partout et tout le temps » , s’épanchait, il y a cinq ans, ton père. Tout ce que tu as fait dans ta vie, c’était aussi pour ton frère ?
Je suis catholique et je crois qu’on a tous un ange gardien qui nous aide. La perte de mon frère n’a pas été facile. Il y a des gens qui y croient et d’autres qui n’y croient pas, mais pendant un très long moment, je sentais mon frère à côté de moi. Je sentais qu’il était toujours là avec moi. Même aujourd’hui encore, d’ailleurs. Je ne l’ai pas oublié, même si j’ai dû aller de l’avant. Dans ma carrière, si j’ai connu cette réussite, c’est grâce à mon frère. Parce que je savais qu’il était avec moi. Je lui rends toujours hommage, je cite son nom quand j’en ai la possibilité. J’ai aussi des tatouages sur mon corps qui font référence à lui (son prénom est tatoué sur son bras droit, ndlr). Il est parti très tôt, mais comme je l’ai dit, son esprit est toujours là. Plus jeunes, on était inséparables. On faisait tout ensemble. On jouait ensemble. Jamais tu n’avais un moment où il était de son côté et moi du mien. C’était ça jusqu’à cinq ans, l’âge où j’ai perdu mon frère. J’ai toujours des images de lui, je n’ai jamais oublié. Ce ne sont que des bons souvenirs. Parfois, je vois des frères jumeaux ensemble, et moi, je m’imagine si je l’avais à mes côtés. Je me dis que lui aussi aurait peut-être pu connaître une réussite comme la mienne. Peut-être qu’il aurait eu cette possibilité, on ne sait jamais… Mais la vie a fait qu’il n’est plus là.

À treize ans, tu quittes l’école pour te consacrer au foot. Mais que ce soit à Porto Alegre ou São Paulo, tu n’es pas gardé après de nombreux tests effectués. Est-ce que tu as douté du fait de réussir à devenir professionnel ?
Bien sûr qu’on doute dans ces moments-là. Il y a eu des moments où je me disais que j’allais réaliser mon rêve, que j’allais réussir. Puis, du jour au lendemain, ça changeait. Tu te dis alors que tu vas être comme plein d’autres garçons et que tu ne vas pas réussir. Depuis tout petit, je savais que ça n’allait pas être facile. Mon père voyait que je voulais être footballeur, mais il me préparait aussi à ce que je n’y arrive pas. Il a donc toujours travaillé ma tête, on va dire, avec toujours cette possibilité de ne pas réussir à être footballeur. Je savais qu’il y avait cette possibilité. Mais je n’ai pas lâché, j’ai toujours travaillé. Pourtant, j’ai passé des moments à me dire : « Voilà, c’est fini. Je ne vais pas réussir. Je vais rentrer chez moi et retourner à mes études. » J’ai fini par y parvenir et je suis fier de moi, car c’est ce que je souhaitais depuis que je suis tout petit. Je ne savais pas faire autre chose. Depuis, j’ai fait de beaux enfants, c’est vrai (rires). Mais hormis ça, je ne sais que jouer au foot.



Puis tu t’imposes finalement à l’EC Pelotas, en Serie C brésilienne, et files ensuite découvrir le Vieux Continent au sein du club néerlandais de Feyenoord Rotterdam. Mais ça ne se passe pas comme tu le souhaites…
Déjà, je pense que c’est parce que j’étais très jeune. Et seul aussi. C’est la première fois que je quittais mon pays pour aller en Europe… Ce n’était pas évident. Je ne parlais pas la langue et ce n’était pas facile à apprendre. J’ai tout fait, j’ai tout essayé, mais ça n’a pas fonctionné. Il fallait que j’attende encore un petit peu. Je venais d’être professionnel, je ne pense pas que j’avais encore le bagage émotionnel pour partir. Encore plus seul. J’aurais dû être plus patient. Mais c’est la vie, ça s’est passé comme ça. J’ai eu ensuite la possibilité de rentrer dans mon pays et tout est rentré dans l’ordre.

Justement, après un retour salvateur de trois années au Brésil, tu retentes le pari de l’Europe et atterris à Lille, en 2006. Et là, tu exploses tout sur ton passage…
Oui, parce que c’était différent. Il y avait une autre structure, différente. J’étais venu avec ma femme et j’avais mûri dans ma tête. C’était totalement différent de mon passage à Feyenoord. J’ai passé de bons moments, de très bons moments dans un club qui m’a superbement accueilli. Après, c’est vrai que j’ai eu six mois d’adaptation un peu difficiles, ce qui est normal. Il fait froid à Lille, il faut supporter ça, hein (rires). Là-bas, je me suis dit que si je ne réussissais pas maintenant en Europe… C’était ma dernière chance. Pour nous, les Brésiliens, ce n’est jamais évident de quitter le pays. Encore plus quand tu rejoins un club comme Lille et le championnat de France. J’ai tout fait pour m’imposer. J’ai supporté le mauvais temps, le froid. Et dès que j’ai mis un pied en France, je me suis dit que j’allais apprendre la langue. C’était la première chose à faire selon moi. Car je déteste entendre les gens parler et ne pas comprendre. Je ne supporte pas ça. Six mois après, je parvenais à comprendre la langue. Je crois que ma réussite a commencé par là. Je dois beaucoup à Lille, beaucoup à ce club parce qu’ils ont tout fait pour que je réussisse. J’ai pris cette expérience à Lille en exemple afin de réussir ailleurs, comme à Lyon ou à Schalke.

Au Brésil et aux Pays-Bas, tu évoluais comme latéral gauche. Au LOSC, Claude Puel t’a fait monter d’un cran en raison de tes qualités offensives. Est-ce que c’est le tournant de ta carrière selon toi ?
Je n’ai jamais commencé comme latéral gauche à Lille. Le premier jour où j’ai serré la main de Claude Puel, il a regardé le président et lui a dit : « Ici, un joueur qui a marqué autant de buts au Brésil comme il l’a fait et qui a autant de qualités ne peut pas jouer arrière gauche. Ici, il va jouer milieu gauche. » Je n’ai donc jamais joué en tant que latéral gauche avec Claude Puel. Jamais. Même pas lors de mon premier entraînement. Je crois qu’il a eu raison. La façon dont je jouais arrière gauche au Brésil faisait que j’avais plus de qualités pour jouer à un poste plus offensif que défensif. Je pense que même moi, à un moment donné, j’aurais demandé un changement de poste si ça n’avait pas changé. Je n’aurais pas passé que de bons moments au poste de latéral gauche. Comme Claude est un entraîneur qui s’y connaît et sait beaucoup de choses, il a perçu cela tout de suite...




Propos recueillis par Romain Duchâteau
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