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  1. // Rétro – Ce jour-là – 15 février 1931

Cool, Raoul

C’est lors d’un match amical disputé à Colombes contre la Tchécoslovaquie que pour la première fois un joueur noir défendit les couleurs de la France. Il s’appelait Raoul Diagne et c’était un sacré loustic fêtard et mondain, fils d’un ministre de l’époque et ami de Joséphine Baker et Jean Gabin. C’était le 15 février 1931, une année où l’on vantait les bienfaits des colonies et où l’on exposait des zoos humains au public parisien…

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L’année 1931 avait mal débuté pour l’équipe de France, séchée 5-0 à Bologne par l’Italie le 25 janvier. Des changements de joueurs s’imposent, il faut insuffler du sang neuf dans cette sélection, alors que se profilent deux rendez-vous de prestige : les réceptions de l’Allemagne en mars (une première depuis la fin de la guerre 14-18) et de l’Angleterre un mois plus tard. Le 15 février est programmé le premier match à domicile de l’année, à Colombes, face à la Tchécoslovaquie, un adversaire non moins redoutable. Pour l’occasion, deux nouveaux joueurs sont convoqués par l’entraîneur en chef Gaston Barreau : l’attaquant de l’OM Raymond Durand et le latéral du Racing Club de France Raoul Diagne. Les deux sont titulaires, avec au final une vilaine défaite 1-2, qui n’augure en rien les succès futurs face à l’Allemagne (1-0) puis l’Angleterre (5-2). Une partie ponctuée de trois pénaltys transformés : dès la 3e pour les Tchécoslovaques, égalisation française à la 23e signée du Roubaisien Marcel Langiller et deuxième but des visiteurs à la 85e pour sceller la victoire. Un petit match sans enjeu, mais qui est pourtant resté dans l’histoire de l’équipe de France pour une raison : la couleur de peau du petit nouveau Raoul Diagne, 20 ans à l’époque. Un événement ? Oui plutôt, quand on sait par exemple que la sélection anglaise attendra 1978 pour faire de même avec Viv Anderson et que cette première avait suscité pas mal de polémiques et de protestations outre-Manche. Dans les années 20, l’Anglais d’origine jamaïcaine Jack Leslie avait vu sa convocation en équipe nationale annulée par les instances anglaises de football car il était un homme de couleur…

Il faut également bien prendre en compte le contexte de l’époque. Quand Raoul Diagne intègre l’équipe de France, nous sommes en 1931, une année qui sera marquée par l’organisation de la grande exposition coloniale entre mai et novembre. Elle fera 8 millions de visiteurs porte Dorée à Paris. Des visiteurs curieux de découvrir les habitats indigènes grossièrement reconstitués. Comme ces huttes sont charmantes, comme ces cases sont exotiques… On en était là. En marge de cette exposition, on continuait d’organiser au bois de Boulogne de sordides spectacles mettant en scène des Africains et des Kanaks, parmi lesquels Christian Karembeu reconnaîtra plus de 60 ans après son arrière-grand-père paternel Willy sur un cliché d’époque. C’est donc dans cette France qui fait l’apologie de ses colonies et qui autorise encore les zoos humains sur son sol qu’un noir enfile le maillot bleu. C’est dire si le symbole est fort et la date historique. Et pourtant, personne ou presque ne s’en émeut, ni parmi les 20 000 spectateurs du stade Yves-du-Manoir, ni parmi les journalistes, ni parmi l’opinion publique. Cette première est un non-événement qu’aucun bord politique ne cherche à instrumentaliser en bien ou en mal. Il faut dire que Diagne n’est pas n’importe qui. Au sein de la sélection, il est peut-être même le plus privilégié et le plus fortuné d’entre tous.

Un guépard sur les Grands Boulevards

À l’époque, son papa Blaise Diagne occupe un ministère : il est sous-secrétaire d’état aux colonies du gouvernement de Pierre Laval. Né à Gorée au Sénégal en 1872, il avait été adopté par une famille métisse de notables, qui lui avaient permis de faire des études et de faire carrière dans la haute administration de la France coloniale. Envoyé en Guyane en 1910, c’est là que naît son fils Raoul. La famille Diagne déménage en métropole quand le père devient le premier député africain de l’histoire de France en 1914. C’est donc à Paris dans une famille respectée et respectable que Raoul Diagne grandit. Scolarisé au lycée Janson-de-Sailly, il est programmé pour faire de grandes études et faire une bonne carrière, comme son père le souhaite. Médecin ou militaire par exemple. Ce sera footballeur. Un choix que désapprouve le daron, qui jamais n’assistera à un match du fiston en tribune, pas même ce 15 février 1931. Chausser des crampons et taper dans un ballon, c’est un déclassement social qu'il vit mal. Tant pis pour Raoul, qui n’est pas du genre à se formaliser du désappointement paternel. Il aime trop le football pour obéir au papa. Il a découvert ce sport à 13 ans. D’abord licencié au Stade français, il intègre le Racing Club de France à 16 ans et ne tarde pas à se faire une place en équipe première. Ses qualités ? Son style aérien (il mesure 1,87m, ce qui lui vaut le surnom d’araignée noire) et sa polyvalence. Pouvant jouer aussi bien en attaque et au poste… de gardien de but (il y brillera pendant une demi-saison en 1936-37, permettant au club francilien de conquérir un inédit doublé coupe-championnat), Diagne excelle dans le couloir droit, comme latéral offensif et plus rarement comme ailier.


Mais c’est surtout sa personnalité qui le démarque. Raoul Diagne est un fantasque hédoniste qui profite à plein de son statut et de sa petite célébrité, dans une capitale en plein bouillonnement. Du côté de Montmartre, c’est un habitué des cabarets en vue où il côtoie des célébrités telles que Joséphine Baker et Jean Gabin. L’homme est élégant, il a du style, il aime se donner en spectacle, et pas seulement sur un rectangle de pelouse. La légende raconte qu’il a un jour promené un guépard en laisse sur les grands boulevards. Un cadeau fait à son père lors d’un voyage et qui avait besoin de prendre l’air, expliquera-t-il… Fumer jusqu’à deux paquets par jour, y compris dans les vestiaires à la mi-temps, ne l’empêchera pas de faire une belle carrière, avec 18 sélections en équipe de France au total et une participation à la Coupe du monde de 1938. Il est titulaire lors de la défaite des Bleus contre le rival italien en quart de finale, dans ce même stade de Colombes. Sa carrière professionnelle – il a été un des premiers à adopter ce statut en France en 1932 – s’achève à Annecy pendant la Seconde guerre mondiale. Éphémère sélectionneur du Sénégal peu après l’indépendance du pays, il rentre définitivement en France et s’éteint à Créteil le 12 novembre 2002, deux jours après son 92e anniversaire.

Par Régis Delanoë
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