Clopes, tournoi et apartheid

Afrique du Sud, avril 1974. Alors que le pays est frappé par l’apartheid, le gouvernement décide d’organiser un tournoi opposant les quatre principaux groupes raciaux de la population : Blancs, Noirs, Métis et Indiens s’affrontent pour le Embassy Multi-National Series, sponsorisé par une marque de clopes. Bouquet final de la compétition, le choc entre la sélection des Noirs face à celle des Blancs. Un match qui tient toutes ses promesses et ouvre la porte au changement.

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L'atmosphère est électrique, irrespirable au-dessus du Rand Stadium de Johannesburg. Dans le couloir qui les mène à la pelouse, les joueurs sont aussi excités que pétrifiés. « Ce n'était pas des papillons, mais des aigles qu'on avait dans le ventre. On était tellement nerveux » , se souvient Neill Roberts. Dans les tribunes, l'ambiance est suffocante. Ça siffle, ça chante et ça tape du pied. Les travées sont pleines à craquer, prêtes à craquer. Entre 55 000 et 60 000 personnes se sont entassées dans ce stade de 30 000 places. Les Noirs, en immense majorité, d'un côté, les Blancs de l'autre. Au milieu, un mur de barbelés et des policiers armés les séparent. Nous sommes le samedi 20 avril 1974. L'Afrique du Sud ne le sait pas encore, mais elle va connaître une soirée historique. On joue le dernier match d'une compétition très particulière : l'Embassy Multi-National Series, un tournoi opposant les meilleurs joueurs des quatre principaux groupes raciaux du pays : Blancs, Noirs, Indiens et Métis ( « Coloured » en VO). Un All Star Game sauce apartheid. Ce soir, c'est la « finale » , la rencontre tant attendue entre les deux favoris : la sélection des Noirs face à celle des Blancs. « Le match qui changera tout » , selon Jomo Sono.

Un tournoi mixte, une première dans le pays


1974 donc. Depuis plus de deux décennies, l'Afrique du Sud vit officiellement sous le régime raciste de l'apartheid, imposé par le Parti national (nationaliste afrikaner) au pouvoir. La population est strictement ségréguée et classée en quatre catégories : les Blancs, les Indiens, les Métis et les Noirs. Ces derniers sont regroupés par ethnie dans des bantoustans, des régions loin de tout, sans richesse naturelle, gangrenées par l'extrême pauvreté et dont on ne sort jamais sans laissez-passer. Évidemment, le sport n'échappe pas à la ségrégation. Bien que le football soit arrivé en Afrique du Sud dans les cales des bateaux de colons britanniques à la fin du XIXe siècle, il est largement considéré comme un sport noir, par opposition au rugby et au cricket, joués uniquement par les Blancs. Ainsi, chaque communauté a sa propre Fédération, son propre championnat et ses stars. Ce qui n'est pas forcément du goût de la FIFA. Si les sanctions économiques et politiques de la communauté internationale se font de plus en plus pressantes, en 1974, l'Afrique du Sud est déjà totalement isolée sur le plan sportif. Exclue de la Confédération africaine de football (CAF), suspendue par la FIFA et le comité international olympique, elle ne participe à aucune compétition mondiale.

« Ils se sont demandé : comment faire retomber la pression ? Comment montrer au reste du monde qu'ils faisaient des efforts pour changer le pays ? raconte Neill Roberts depuis Tampa Bay en Floride, où cet ancien attaquant de pointe vit désormais. En utilisant le sport. Mais pas n'importe lequel : le football, une religion pour les Noirs. » Ils, ce sont les membres du gouvernement. Et notamment Piet Koornhof, ministre un peu loufoque d'un cabinet fourre-tout regroupant les Sports, les Loisirs, les Mines et les « Affaires indigènes » . Un homme aux grandes oreilles, aux grosses lunettes et à la raie sur le côté, souvent moqué par ses pairs. Interrogé un beau jour sur le contenu de la politique sportive menée par Koornhof, son chef de cabinet répond : « Je ne sais pas. Je n'ai pas vu Piet depuis le petit-déjeuner. » Une réponse devenu un running gag dans les couloirs du pouvoir. Mais Piet Koornhof, lui, semble savoir où il va. En mai 1973, il annonce devant le Parlement sud-africain l'organisation « d'un tournoi de football qui opposera les différentes nations de l'Afrique du Sud » : l'Embassy Multi-National Series, la première compétition sportive multiraciale de l'histoire du pays.

« C'est un peu égoïste, mais pour nous, c'était surtout le moyen de jouer à un niveau international. » Neill Roberts

Sponsorisé par une marque de clopes britannique, le tournoi se déroulera au printemps suivant, dans plusieurs grandes villes du pays. Toutes les équipes se rencontreront une fois, et le dernier match opposera les Blancs aux Noirs au Rand Stadium de Johannesburg. Une édition zéro, réservée aux amateurs, est organisée en 1973 avant le vrai tournoi, professionnel, quelques mois plus tard. « Le but était de constituer la première équipe mixte de l'histoire du sport sud-africain pour tenter de réintégrer les grandes compétitions internationales » , se souvient Roberts, sélectionné dans l'équipe des Blancs. Pour Sy Lerman, qui a couvert la compétition pour le Rand Daily Mail, la motivation du gouvernement était ailleurs. « J'ai le sentiment qu'ils souhaitaient que les Noirs gagnent pour détourner l'attention des vrais problèmes de l'apartheid, explique le journaliste. Ils pensaient pouvoir les satisfaire en utilisant le football. »

Lorsqu'il est appelé, Neill Roberts n'hésite pas une seule seconde. « Je venais d'avoir 20 ans et je jouais à Durban City, explique-t-il, enthousiaste. J'ai été très surpris d'être sélectionné, car je n'avais joué qu'une année chez les pros. Et en même temps, j'étais fier. C'était l'occasion de jouer avec et contre les meilleurs joueurs du pays. À l'époque, je ne voyais pas ça comme quelque chose de racial. C'est un peu égoïste, mais pour nous, c'était surtout le moyen de jouer à un niveau international. » Pas d'hésitation non plus pour Martin Cohen. « C'est vrai que c'était bizarre, jouer pour sa race. Mais nous étions tous des professionnels, il fallait jouer cette compétition et la gagner. » À leurs côtés, Stuart Lilley, Hennie Joubert ou encore les frères Wegerle, Steve et Geoff. Tous stars de la National Football League, le championnat blanc, et de ses deux principales écuries, les Arcadia Shepherds (Pretoria) et Highlands Park (Johannesburg).

« On portait tous les Noirs d’Afrique du Sud sur nos épaules ce soir-là... » Patrick Ntsoelengoe

Les Noirs aussi ont leurs têtes d'affiche, mais la sélection est plus compliquée. Certains protestent et tentent d'échapper au tournoi. En vain. Le gouvernement ne veut surtout pas perdre la face. Ainsi, lorsque le légendaire Patrick « Ace » Ntsoelengoe tente de faire renouveler son visa pour rejoindre les États-Unis et son club des Miami Toros, sa demande est rejetée. « Ils m'ont dit que je devais rester et jouer. Je n'avais pas d'autre choix » , raconte en 2000 celui considéré comme l'un des plus grands sportifs de l'histoire sud-africaine, décédé en 2006 d'une crise cardiaque. Si le football est une religion pour les Noirs, Patrick Ntsoelengoe et Jomo Sono sont, à l'époque, ses dieux vivants. Le premier mène l'attaque des Kaiser Chiefs, le second celle des Orlando Pirates. Les deux clubs mythiques et rivaux de Soweto, célèbre township du Sud de Johannesburg. Avec eux sont sélectionnés Ephraim « Shakes » Mashaba, actuel sélectionneur des Bafana Bafana, et d'autres pointures des Chiefs, des Pirates et des Moroka Swallows, autre grand club de Soweto.

Retour dans le couloir du Rand Stadium ce 20 avril 1974. Après trois semaines de compète durant lesquelles les organisateurs prennent le soin d’éviter tout contact entre les équipes, vient enfin le match tant attendu. « Dans le vestiaire, tout le monde était très nerveux. On se demandait comment on allait être accueilli. Car finalement, on représentait la minorité blanche qui n'était pas vraiment populaire parmi le reste de la population » , ironise Neill Roberts. Même tension de l’autre côté. « On portait tous les Noirs d’Afrique du Sud sur nos épaules ce soir-là. Vous pouvez imaginer à quel point c’était lourd » , poursuit Patrick Ntsoelengoe.

Des tacles et des larmes


Alignées devant la tribune présidentielle, les deux équipes sont passées en revue par Piet Koornhof, accompagné des présidents des fédérations blanche et noire, ainsi que du PDG d’Embassy, le sponsor. Les présentations faites, le coup d’envoi est donné dans une ambiance survoltée. Pas de football champagne, ni de jolis gestes, mais une bagarre féroce avec des tacles et des insultes bien appuyés. « À la seizième minute, je prends un coup de coude dans le ventre par un défenseur, raconte Roberts, titulaire à la pointe de l’attaque blanche. Je vais le voir, je lui dis : "Qu'est-ce que tu fous, putain ?" et lui me répond quelque chose sur les Blancs. Sur le terrain, il y a eu des paroles racistes des deux côtés. »

Trente minutes plus tard, Noirs et Blancs sont sur le point de rejoindre les vestiaires sur un score nul et vierge lorsque Patrick Ntsoelengoe gratte un ballon et lance « Rhee » Sikhosana en profondeur. Le buteur des Orlando Pirates déboule sur son aile et envoie une mine dans la cage adverse. Le Rand Stadium explose de joie. Avant de déchanter. Assisté d’un juge de touche noir, et l’autre indien, l’arbitre du match, Wally Turner, qui est blanc, signale un hors-jeu. « Certains disent que le but était valable, d’autres non. On ne le saura jamais » , tranche Roberts. Ascenseur émotionnel pour les milliers de supporters. Une pluie de cailloux, de canettes, de bouteilles et d’objets non identifiés s’abat alors sur la pelouse. Pour ne rien arranger, Ephraim Mashaba, en pleurs, reçoit un carton jaune pour avoir balancé de rage le ballon dans les tribunes. Craignant une émeute, Wally Turner siffle la pause et se réfugie dans le couloir. Là, il est rattrapé par plusieurs joueurs noirs qui l’insultent et le traitent de raciste.

Du changement, enfin


La sélection des Noirs s’enferme alors dans le vestiaire, refuse d’en sortir et menace de déclarer forfait. « Les gars n’arrêtaient pas de parler et de dire : "On ne peut pas gagner. Ils ne vont pas nous laisser gagner" » , se souvient Jomo Sono. Finalement, après 25 longues minutes, l’équipe refait son apparition sur le pré. Le match reprend, mais côté noir, la motivation n’y est plus. Les Blancs ont pris le jeu à leur compte et ouvrent le score sur un coup franc de Martin Cohen. Trente minutes plus tard, Neill Roberts double la mise et plie le match. « Je m'en souviens comme si c'était hier, lâche-t-il, toujours aussi enthousiaste. Ça part d’un centre qui vient de la gauche. Moi, j'étais au niveau du point de penalty. Ce n’est pas de l'arrogance, mais j'étais très bon de la tête. Je saute plus haut que le défenseur et je la pique dans un coin du but. » Il reprend : « J'étais aux anges. Je ne peux même pas décrire ma joie. C'était comme si mon cœur allait exploser. J’étais tellement fier d'avoir marqué dans ce match historique. » Alors que Roberts saute dans les bras de ses coéquipiers, le stade entier se tait soudainement. « Il faut imaginer 55 000 personnes dans un silence plombant » , dit-il, le ton d’un coup très sérieux. Au coup de sifflet final, les milliers de supporters noirs quittent immédiatement le stade dans le calme et le silence, dépités. Sur le terrain, la pression redescend et certains joueurs fondent en larmes. On s’échange les poignées de mains, les maillots et les médailles.

Le lendemain, la rencontre fait la une des journaux. « Black and Blue » titre un quotidien, en référence aux nombreux duels musclés du match. « Un grand pas pour l’Afrique du Sud, un saut de géant pour le football noir » , ose un autre canard. Quarante ans plus tard, les principaux acteurs sont unanimes : il y aura un avant et un après. « Il fallait montrer au monde qu’un Noir pouvait jouer au football, mais surtout que Noirs et Blancs pouvaient jouer ensemble, insiste Jomo Sono, ancien sélectionneur de l’Afrique du Sud et désormais entraîneur et président de son propre club, Jomo Cosmos. C’était la rampe de lancement du changement. » Même refrain dans la bouche de Neill Roberts, qui a fait toute sa carrière aux États-Unis et réalise actuellement un documentaire sur le sujet : « On venait de faire tomber une barrière. Pendant trois semaines, on a participé, à notre échelle, à l'évolution vers la véritable Afrique du Sud. »

La première équipe mixte en 1976


Pourtant, la FIFA exclut définitivement l’Afrique du Sud en 1976 après les révoltes de Soweto, réprimées dans le sang. La même année, la première équipe mixte du pays est constituée pour un match de gala face à l’Argentine. Bientôt, des joueurs noirs intègrent des équipes blanches. Puis c’est la naissance du premier championnat multiracial. Côté politique, le changement est bien plus long que prévu. Il faudra attendre la fin des années 1980 pour entrevoir des signes d’ouverture. Suivront la libération de Nelson Mandela, l’abolition de l’apartheid et les premières élections libres du pays. Ce qui fait dire à Clive Barker, sélectionneur des Bafana Bafana lors de victoire à la CAN 1996 : « À l’époque, le football était le seul moyen de protester légalement contre l’apartheid. Le football a fait tomber des barrières et apporté des changements auxquels des organisations comme l’ANC (African National Congress, principal parti d’opposition, ndlr) osaient à peine penser clandestinement. On a dit au gouvernement de se débarrasser de cette barrière de la couleur. Le football a réussi là où la politique a échoué. »

Propos de Neill Roberts recueillis par TP. Propos de Jomo Sono, Patrick Ntsoelengoe, Sy Lerman et Clive Barker issus du Los Angeles Times et du Tampa Bay Times.

Par Thomas Porlon
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Super article qui nous montre comment vivaient la population noire sous le régime raciste sud africain, surtout pour ceux qui comme moi n'ont pas connu cette période terrible.
Poko à Poko Niveau : DHR
Très intéressant en effet.
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