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Caszely : « Sans le foot, je ne serais sans doute pas en vie aujourd’hui »

Carlos Caszely (soixante-six ans) a porté le maillot de la sélection chilienne de 1969 à 1985. Pendant cette période, « le roi du mètre carré » marque 29 buts en 49 matchs pour la Roja, mais voit surtout l’un des événements les plus tragiques de l’histoire latino-américaine se dérouler sous ses yeux, le coup d’État du général Pinochet. Entretien.

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Durant le gouvernement de Salvador Allende [1970-1973], vous avez participé à de nombreux travaux volontaires. Vous étiez partisan, militant de l’Unité populaire ?
J’ai travaillé en tant que bénévole dans des camps d’été universitaires pendant cette période, comme une majorité d’étudiants à cette époque, pour aider ceux qui avaient moins que nous. Mais je n’ai jamais participé à quelconque politique de l’Unité populaire et je ne me suis jamais engagé en faveur de quelqu’un. J’ai toujours considéré que les politiques sociales étaient importantes, mais au-delà de l’appartenance à un parti politique, j’avais déjà une vision très claire de la façon dont je conçois la vie. Et ce qui me semble important, c’est que chacun ait la possibilité d’évoluer individuellement, de gagner de l’argent, d’obtenir un bon travail. La différence entre les dictatures de droite et de gauche, c’est qu’au moins, les dictatures de droite laissent certains individus évoluer. Et je crois que nous, sportifs, en tant que personnalités publiques, nous avons l’obligation d’assumer nos prises de position, même si derrière, les politiques nous rentrent dedans.

Vous avez donné beaucoup d’interviews au journal El Mercurio pendant cette période. Pourquoi s’exprimer dans un quotidien qui menait dans le même temps une campagne de propagande contre le gouvernement de Salvador Allende ?
« Que le journal soit de droite ou de gauche, moi, ça m’est égal, j’essaye seulement de rendre publique ma pensée, de ce que je considère comme le meilleur pour le pays et pour le monde. »
Parce qu’il était important de faire comprendre à l’adversaire, à ceux qui pensaient différemment, ce que je considérais meilleur pour le pays. Il était reconnu à cette époque que le Mercurio mentait, c’était devenu un slogan, « El Mercurio miente » , donc c’était l’occasion de montrer à ses lecteurs qu’il existait une alternative plus juste. Que le journal soit de droite ou de gauche, moi, ça m’est égal, j’essaye seulement de rendre publique ma pensée, de ce que je considère comme le meilleur pour le pays et pour le monde.

Il y avait donc une dimension volontairement politique dans vos prises de parole…
Oui, un peu différente de ce qui paraissait normalement dans les éditoriaux de ces journaux. Dans ce pays, 90% des quotidiens sont de droite et le reste au centre, mais partout dans le monde, ce sont des gens de droite qui tiennent les médias. En conséquence, certains ne voulaient pas m’interviewer à cause de mes propos, mais comme j’étais un joueur important de Colo-Colo, l’équipe la plus populaire du pays, et de la sélection chilienne, ils étaient obligés. Parce que si tu es une personne « normale » , ils te passent sous silence facilement, pour éviter que tu dises que la démocratie est ce qu’il y a de mieux.


Vous vous attendiez à vivre un coup d’État ?
Jamais ! Nous, à vingt ans, on était incapables d’imaginer une chose pareille. L’ignorance, la jeunesse, l’envie de s’amuser nous ont empêchés de visualiser un tel événement. Quand, à l’université, on apprend le coup d’État, on ne comprend pas bien ce qu’il se passe, puis les avions passent, la Moneda (Palais présidentiel) bombardée, les premiers corps dans le fleuve…

Comment avez-vous vécu les événements ?
Dans la peur évidemment. Je crois que 80-90% des gens ont eu peur à ce moment-là. Il y a sans doute 10% de la population qui aime la dictature, les patrons du pays, mais l’immense majorité est suffisamment tranquille pour discuter, convaincue par la démocratie.

Vous avez senti immédiatement les conséquences que pourrait avoir ce coup d’État ?
Oui, bien sûr, puisque l’université a été fermée immédiatement, et certains camarades ont été détenus. Des types qui ne faisaient rien de mal, qui pensaient juste différemment. Et ils finissaient en prison. Donc dès le 3e, 4e jour, on avait compris que les choses étaient compliquées.

C’est pour ça que vous avez signé au club espagnol de Levante ?
« Ici, on regarde toujours l’Europe avec une attirance particulière, et malgré quelques touches avec l’Inter de Milan et le PSG, j’ai signé à Levante. »
Non non non, j’avais déjà signé. (Le joueur dispute son premier match sous ses nouvelles couleurs le 30 septembre, ndlr) Après la finale de Copa Libertadores en juin 73, on a réalisé une tournée en Europe avec Colo-Colo et c’est à ce moment-là que j’ai signé. J’étais en train de terminer l’université, et j’étais arrivé au sommet du foot chilien, donc c’était le moment de découvrir autre chose. Il y a eu des offres d’Argentine et du Mexique, mais ici, on regarde toujours l’Europe avec une attirance particulière, et malgré quelques touches avec l’Inter de Milan et le PSG, j’ai signé à Levante. C’était une excellente opportunité pour moi, mais également pour Colo-Colo. Je devenais le troisième joueur chilien de l’histoire à signer en Espagne, et j’ai contribué à ouvrir cette porte pour de nombreux autres joueurs.

Est-ce que le football, et en particulier la sélection chilienne, a contribué à développer un sentiment nationaliste à partir du coup d’État ?
Toutes les dictatures veulent « du pain et des jeux » pour le peuple, mais je pense que tous les gouvernements tirent profit des grands sportifs du pays. Je me souviens que dès 67-68, sous le gouvernement d’Eduardo Frei Montalva, on s’appropriait les succès des sportifs en les invitant au palais présidentiel. Tous les gouvernements font ça, et pas seulement les dictatures. Tous les politiques sont pareils, et les dictateurs pires. À Frei, à Aylwin, à Bachelet, à Piñera (présidents chiliens), tu peux leur dire que tu ne veux pas y aller, et rien ne se passe. En dictature, tu DOIS y aller.


Vous vous souvenez de mesures concrètes prises par la junte militaire pour contrôler la société grâce au football ?
« J’insiste sur le fait que tous les gouvernements utilisent les sportifs, et les dictatures encore plus, car elles ne demandent pas, elles imposent. »
J’insiste sur le fait que tous les gouvernements utilisent les sportifs, et les dictatures encore plus, car elles ne demandent pas, elles imposent. « Que se jouent quatre "Clásicos" Colo-Colo – Universidad de Chile » , et ils avaient lieu. « Que la sélection dispute vingt matchs dans l’année » , et ils avaient lieu. Chaque 11 septembre (date du coup d’État), ils faisaient jouer un « Clásico » quelque part dans le pays et le diffusaient à la télévision. Les gens le regardaient, et ne sortaient pas manifester.

Qu’est-ce que ça signifiait pour vous de porter le maillot du Chili dans un moment si particulier, quand la Roja représentait un pays où il y avait une dictature ?
Pour moi, le sport est au-dessus de toutes les dictatures et de toutes les démocraties du monde. Quand je porte ce maillot, je ne représente pas un gouvernement, je représente un peuple. Et l’amour que je reçois de ce peuple jusqu’à aujourd’hui, on ne peut pas l’effacer. Quand je joue, je représente le supporter qui crie « Caszely ! Caszely ! » C’est lui que je représente, quel que soit le gouvernement en place. Pour mon pays, je porte toujours le maillot avec beaucoup de fierté.

Comment parlait-on du Chili à l’extérieur, et notamment en Espagne où vous étiez ?
C’était horrible. On avait beaucoup plus d’informations en étant en dehors du pays d’ailleurs, puisque les médias nationaux éclipsaient tout. Les journaux espagnols en parlaient… « Six morts dans le Mapocho (rivière qui traverse Santiago) » , « Trois militants de gauche tués » … C’était très compliqué d’avoir des nouvelles des proches, de la famille, des amis…

Dans les semaines qui suivent le coup d’État, le Chili affronte l’URSS en barrage pour le Mondial 74. C’était comment de jouer contre un pays socialiste à ce moment-là ?
À cette époque, les deux plus grands joueurs chiliens étaient Carlos Caszely et Elias Figueroa. Moi, je jouais en Espagne, lui au Brésil, donc on a retrouvé la délégation en Allemagne pour faire le voyage tous ensemble jusqu’en URSS. On arrive à Moscou à minuit, il doit faire -5°C, et les deux seuls qu’ils ne laissent pas passer à la douane, c’est Figueroa et moi. Ils disaient que Figueroa était partisan de Pinochet (le défenseur a participé à des campagnes en faveur du régime militaire), mais tout le monde savait que moi j’étais contre. C’était comme une stratégie pour ne pas montrer ouvertement qu’il refusait l’entrée à Figueroa. Finalement, le coach Luis Alamos a mis la pression en disant que s’ils ne nous laissaient pas passer, toute la délégation repartirait, et on a pu entrer. Mais ce fut un accueil glacial de la part de la dictature soviétique.


Vous redoutiez le contexte ? Même si vous faites la distinction entre le sport et la politique, ce n’est pas le cas de tout le monde…
Il y a toujours des imbéciles, ces terroristes qui ont tué pendant les JO de Munich par exemple… Tu peux tout imaginer. Mais sur les cinq jours qu’on a passé là-bas, on n’a eu aucun problème. On est allés au Kremlin, à la place Rouge, à l’université Lumumba, on a assisté au Bolchoï… Des lieux qu’il faut visiter, indépendamment de ce qu’on pense.

Quand vous rentrez au Chili, après le match nul obtenu à Moscou, Pinochet organise une réception pour vous féliciter…
Je n’y suis pas allé. J’étais au courant de l’organisation de cette réception, donc j’ai évité de passer par le Chili et je suis allé directement en Espagne. Je n’avais pas envie d’y participer.

Vous n’avez pas eu peur des conséquences ?
Si, j’avais peur de ce type, mais quand tu es le sportif le plus important de ton pays, tu es protégé en quelque sorte. J’avais le soutien d’un peuple merveilleux. Et je remercie le football pour ça, parce que sinon, je ne serais sans doute pas en vie aujourd’hui.

Vous n’avez donc jamais subi les conséquences de votre opposition au régime ?
Plusieurs fois, on a retourné mon appartement pendant l’hiver 80-81. J’étais rentré au Chili en 79, sous les couleurs de Colo-Colo, je redeviens champion, meilleur buteur… La situation était donc un peu plus tendue, parce que tout le monde savait que j’étais contre la dictature.

Et en 1989, vous participez à la campagne en faveur du « NO » … (sous la pression internationale, la poursuite du régime militaire est soumise à un référendum populaire.)
J’ai accompagné ma mère pour un spot télévisé, où on la voit témoigner des atrocités qu’elle a vécues sous la dictature. Et à la fin, j’apparais, en disant que mon vote sera « NO » . Ça a foutu une telle merde dans le pays, les gens ont halluciné. Après la diffusion de ce témoignage, 7% des indécis ont voté pour le « NO » , et c’est pour ça que la démocratie a gagné dans ce pays. Et après, tous les politiques de merde oublient ce qu’on a fait pour le retour de la démocratie, qui leur permet d’avoir un travail aujourd’hui.

Vidéo

Fin novembre 1973, le Chili doit accueillir l’URSS pour le match retour, mais le match ne s’est jamais déroulé…
L’URSS n’a pas voulu venir. Soi-disant pour des raisons politiques, mais on a appris plus tard que ce n’était pas pour ça. Leur star de l’époque Oleg Blokhine a confié qu’ils ne s’étaient pas déplacés parce que le Chili avait une super équipe et qu’ils ne voulaient pas perdre.

Comment vous a semblé leur décision de ne pas venir ?
Mauvaise, très mauvaise ! Nous, on s’était déplacés là-bas, on avait rempli notre rôle de sportifs, et ils auraient dû faire la même chose en venant jouer au Chili. Ils auraient dû montrer le même courage dont on avait fait preuve en allant jouer à Moscou.


Vous en avez parlé entre joueurs ?
« En général, dans les équipes de foot, on ne parle pas trop de politique. Par désintérêt, par peur. Tous les dirigeants du monde sont de droite alors… »
Non, la seule chose qu’on s’est dite, c’est : « L’URSS ne vient pas, on va au Mondial ! » En général, dans les équipes de foot, on ne parle pas trop de politique. Par désintérêt, par peur. Tous les dirigeants du monde sont de droite alors…

Quel était votre sentiment de jouer au Stade National, devenu centre de détention et de torture pour les opposants au régime ?
J’ai toujours pensé que les gens qui travaillent, qui se sacrifient toute la semaine, ont le droit au bonheur pendant 90 minutes le dimanche.

Mais les joueurs de la sélection étaient au courant de la présence de prisonniers ?
Oui, tous étaient au courant. Mais on ne les a pas vus. La junte avait dû les cacher quelque part.

Donc la sélection soviétique ne se déplace pas, mais vous sortez quand même sur le terrain pour marquer dans un but vide. C’était…
Ridicule ! Je l’ai dit le jour même, je n’ai jamais joué un match aussi ridicule, même pas au quartier. On entre sur le terrain, on marque ce but, et les imbéciles de la presse écrivent : « Le Chili va au Mondial grâce à ce but. » L’imbécilité pure. Et dans la foulée, on joue un amical contre Santos qui nous en plante cinq. On perd 5-0 devant 10 000 personnes.

Vidéo

Les Soviétiques n’étant pas venus, le Chili n’avait même pas besoin de se présenter pour se qualifier…
Bien sûr que non. C’était juste un show, un spectacle médiatique. Et dans ces cas-là, la FIFA fait comme si elle ne voyait rien.

Votre regard sur ces événements a changé avec le temps ?
Non, pas du tout. L’être humain est égoïste, et on est très peu à pouvoir apporter du savoir, à échanger. Je crois que ça a toujours été comme ça, et les hommes politiques n’apportent pas ce qu’ils devraient au pays. C’est d’abord pour eux, ensuite pour eux, et à la fin, éventuellement, pour le peuple. Ce sera comme ça tant qu’il n’y aura pas de changement de mentalité à grande échelle, tant qu’on n’aura pas une vision différente de la vie en société.

Vous vous considérez comme un porte-parole ?
Je l’ai été. Aujourd’hui, il y en a d’autres. On peut être un leader à un moment, mais il faut savoir laisser sa place à d’autres qui essaieront d’améliorer le monde.

Propos recueillis par Alexandros Kottis
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