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CAN 2012, boycott et match

La Coupe d’Afrique des Nations 2012 se jouera-t-elle devant des tribunes vides ? L'interrogation n'est pas l’oracle d'un marabout corrompu de Yaoundé mais d’un élan militant continental. En Afrique, nombreux sont les journaleux, les bloggeurs, les associatifs, les supporters et les piliers de comptoirs à se récrier favorable au boycott de la compétition. Boycott : le mot est lâché. Explications.

Blague à part, s’abstenir de regarder du foot, ça existe ? Apparemment. Le meneur d’homme de ce mouvement d’envergure se nomme Jean Jacques Mbelle Abega. Un militant camerounais qui invite « les populations d’Afrique à boycotter la CAN 2012 en s’abstenant de prendre part aux différents matchs dans le but de faire respecter les droits humains par le Gabon et surtout la Guinée Equatoriale » . Cet utopiste se fiche des joueurs, de la compétition et de ses acteurs. Coordonnateur du Groupe de réflexion et d’action sur les migrations en Afrique Centrale (Gram-AC), il dresse un constat alarmant de la situation en Guinée Equatoriale et au Gabon. Les deux pays commettraient des expulsions musclées de clandestins et des exactions « xénophobes » , en violation des conventions internationales et du droit de circulation des hommes en Afrique Centrale.

La philosophie du collectif est de lutter contre l’idée qu’un migrant est comme un criminel. Et en terme de lobbying, le football est une tribune médiatique incomparable. « Les Africains pourront y être comme spectateurs, à l'instar des Camerounais, qui comptent s'y rendre pour regarder les matchs. Que le Gabon et la Guinée-Equatoriale remplissent les stades avec leur pétrole » , propose un adhérent en colère de Gam-AC. À quelques jours du début des hostilités, la Fifa et la Confédération africaine de football (Caf) esquivent les sollicitations. De leurs côtés, le Cameroun, le Mali, le Ghana, le Liberia, le Nigeria, le Niger et le Burkina Faso se disent solidaires de cette initiative. Comme quoi, ça n’a rien d’une bouffonnerie.

Le Cameroun sacrifié au poignard

La Guinée Equatoriale est au centre des polémiques. Dirigé d’une main de fer par le président Teodoro Obiang Nguema depuis un coup d’Etat en 1979, le pays s’est découvert dans l’expulsion d’étrangers une autre passion. Selon les chiffres de Gram-AC, en 2010, 800 Africains ont été expulsés de Guinée équatoriale et du Gabon en l’espace de deux mois seulement. Au final, l’ONG « Monde Avenir » , qui vient régulièrement en aide aux expulsés de la Guinée Equatoriale, décryptent ce culte de l’échéance administrative : cartes de séjour expirées, cartes de résidence expirées, visas expirés. Mais bon nombre de clandestins contestent ces versions officielles. « Nos titres de séjours en cours de validité nous ont été retirés, nous avons été dépouillés de nos biens et emprisonnés pendant plusieurs jours avant de nous voir expulser vers le Cameroun à bord d'embarcations de fortune, sans un sou » , explique un émigré de Guinée, préférant garder l’anonymat.

Le problème, c’est que la Guinée équatoriale est le nouvel eldorado de l'Afrique subsaharienne. Un succès d’estime qui date de l’arrivée massive des premiers foreurs pétroliers américains en 1992. Depuis, des centaines de migrants de toutes nationalités débarquent clandestinement par canaux entiers, attirés par les richesses du troisième producteur de pétrole d’Afrique. La plupart viennent de l’Ouest, n’ont ni visa, ni permis de travail. Selon les chiffres des forces de police équato-guinéennes, un tiers de la population est d'origine étrangère. Aujourd’hui, cela représente plus de 300 000 personnes !

Au Gabon, 37e producteur mondial de pétrole, la situation est similaire. Au mois de juin dernier, 3 500 miniers clandestins d’au moins onze nationalités différentes ont été chassés par les autorités de la région de Minkebe. Cette intervention musclée de « bérets rouges » gabonais a fait état de quatre morts, pour la plupart consécutifs à des actes de tortures et des noyades. Parmi les victimes, un jeune homme de 30 ans nommé Laurent Menyengue et un bébé né en pleine fôret dans des conditions atroces. « Les bourreaux du jeune Camerounais lui ont par ailleurs dessiné la carte du Cameroun sur le dos à l'aide d'un poignard » , témoigne le quotidien Camerounais Mutations.

Taux d’abstention record

Cette Coupe d’Afrique, c’est la sienne. Le 17 décembre dernier, le président du Gabon Ali Bongo s’assure les pleins pouvoir en remportant, avec son Parti démocratique, le scrutin législatif. Les résultats officiels lui octroient 113 sièges de députés sur 120, lui permettant de disposer d’une Assemblée nationale acquise à sa cause jusqu’à la fin de son mandat, en 2016. Néanmoins, l’appel au boycott de l’opposition politique a bien été entendu par la société civile gabonaise qui a déserté massivement les bureaux de votes. Taux d’abstention record : 65,72% !

La petite finale a été remportée par les partis politiques dissidents et les associations gabonaises, qui, désormais, ont le regard tourné vers la Coupe d’Afrique. « Bongo veut montrer à la FIFA, à la communauté internationale, africaine et gabonaise que le peuple gabonais est derrière son président. C’est faux. Il veut nous divertir pour mieux nous amadouer » , opine Alou, standardiste, réfugié à Paris. Profitant de sa dernière victoire électorale, le président gabonais cherchait à contenir les énergies contestataires de la population. Le sport comme outil de propagande. Un but contre un bulletin.

Entreprises locales asphyxiées


Le nouveau Gabon est sorti de terre : autoroutes bouchées, réseau de transport catastrophique, Gabon Airlines en dépôt de bilan, stades trop petits, places trop chères, pas de visa pour les supporters ivoiriens, loyers de Libreville augmentés… Hélas, le Gabon n’est pas totalement prêt, mais prend le temps de peaufiner son image. « J'aimerais qu'ils me disent pourquoi ils ont cassé ma boutique. Parce que je n'ai vu personne venir avertir » , regrette Mama Yvonne, 86 ans, choquée par le nettoyage des rues et des échoppes de Libreville, non conformes à l'écrin que la pays souhaite offrir au monde entier. Virginie utilisait sa maison pour vendre des gâteaux. Elle languit désormais chez une parente. « Mon mari et moi dormons dans le salon, par terre, avec nos six enfants » , raconte-t-elle. « Nous n'avons jamais vu d'Etat faire de réforme sans des mesures d'accompagnement » , renchérit un commerçant.

Un peu plus nantis, mais pareillement en colère, plusieurs responsables de PME gabonaises menacent eux aussi de rentrer en inaction. Ils estiment que le gouvernement privilégie les sociétés étrangères dans l’attribution des marchés publics, ce qui, selon eux, asphyxie inévitablement les entreprises locales. « Nous voulons du travail pour contribuer également à l’émergence de notre propre pays » , déclare Emmanuel Zue Méyé, PDG spécialisé dans la sécurité et le développement du transport. Du coup, le puissant et populaire collectif « ça suffit comme ça » , regroupant une dizaine d’associations de la société civile, a décidé lui aussi de boycotter l’édition 2012. Soucieux de la qualité des équipements, le mouvement promet « des contestations politiques qui risquent de démobiliser les populations de cette grande messe du football africain » . Ambiance.

Révolutions arabes

Les catéchumènes du boycott. L’absence de dispositions pour la préparation de l’équipe nationale à la CAN a titillé le président sénégalais Aboulaye Wade, qui a longuement menacé d'exclure lui-même sa sélection. Esbroufe diplomatique. En Côte d’Ivoire, certains illuminés implorent le boycott des Eléphants au titre d’une élection présidentielle biscornue. Ouattara/Bongo : l’éternel combat. Au Gabon, les associations des supporters des Panthères menacent de ne pas se déplacer aux stades si le gouvernement ne baisse pas immédiatement le prix des billets. « Nous craignons que nos adhérents ne puissent apporter leur soutien comme il se doivent à l’équipe nationale » , explique un adhérent. En définitive, tout le monde s’y met. Un « effet domino » , dit-on dans les salons révolutionnaires…

Pourtant, au Gabon, c’est là que ça se passe. Et rien ne semble déstabiliser Ali Bongo. Le saint patron de l’organisation se bat comme un beau diable pour que sa promesse de campagne s’apparente à un vrai tournoi de football. Stades, routes, hôtels et projets de reconstruction ici et là. Tous ces efforts vont-ils changer le visage du Gabon, entre émergence et scepticisme ? En tout cas, sur 2230,2 Mds de FCFA de budget cette année, 40 % sont réservés aux projets d’investissement. Avec d’un côté, une partie de l’opposition coriace et déterminée et, de l’autre, une société civile en vigilance orangée. Bongo n’a plus le choix. Le spectre des révolutions arabes plane au dessus de sa tête.

Par Victor Le Grand
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