Les Tatane de Vikash

29/01/2013

Le défenseur normal court. Tout le temps. Des petits pas. A très haute fréquence, quasiment toujours la même, sans vitesse excessive, ni lenteur apparente. Le joueur normal a un centre de gravité plutôt bas. Mobile, il est toujours sur ses appuis, toujours debout. Pas brillant techniquement, sans véritable talent naturel visible autre que la pugnacité, il est avant tout normal. Traduction : la cible idéale du poujadisme ambiant de la chose footballistique. Comme François Clerc, Francis Llacer, Johnny Ecker ou Cyril Rool avant lui. Depuis deux saisons, le défenseur normal s’appelle Jérémy Morel. Sauf qu’il ne joue pas vraiment comme les autres: jamais face au jeu, de côté le plus souvent, anglant son corps pour protéger son but de la balle et l’adversaire. Son truc ? Les feintes de défense. Faire semblant d’y aller, revenir, alterner grands et petits pas. Jouer de manière à la fois logique et peu esthétique. Travailler en artisan, le style après tout. Observer, se placer, récupérer la balle puis courir, pour dédoubler et créer des brèches. Pour les autres, le plus souvent. Une fois devant, centrer en retrait après un coup d’œil systématique, avant de revenir, sans un mot, la tête baissée. Comme puni.

C’est que le défenseur normal été pris à partie la saison dernière par le vestiaire marseillais et accessoirement par toute une ville. Rarement frontalement mais de manière insidieuse. En quelques semaines, plus quelques papiers retors bien sentis, il est devenu le mouton noir, l’aimant à vannes, la cible ambulante. Vu de la Commanderie, tous les problèmes de l’OM semblaient n’avoir qu’une seule cause: Jérémy Morel. Lui, en bon coéquipier normal, n’a rien dit, hormis quelques perles: « Les gens doivent s’ennuyer chez eux pour parler de Morel à Marseille… » Sauf qu’en type normal, il a accusé le coup. Et commencé à sombrer, lâché par ses coéquipiers après avoir pourtant poursuivi la saison à compenser leurs ratés. Mais bon : le défenseur normal rigole peu au blagues des autres, passe « pour le vieux con » dans le vestiaire et prend sur lui malgré une avalanche de critiques: « Dès que j'ai un coup de moins bien, on me tombe dessus et on s'acharne. J'ai la sensation qu'on ne me laisse rien passer ». Un défenseur arrivé de Lorient pour 1,8 millions d’euros afin de remplacer Taïwo et Heinze peut-il pourtant être, par principe, coupable de quoi que ce soit ? Une évidence pour tous, alors. Si simple à faire passer sur un type sans ego mal placé et qui, fait rare, considère que prendre publiquement pour les autres peut aussi faire partie de cet inédit boulot très bien payé. Sa saison n’aura au final, de ses dires, « pas été super »… En défenseur normal, il a pris sur lui toutes les critiques. Il faut dire qu’il a dû avant digérer - comme pourtant tant d’autres avant et après lui - le bouillon administré par Robben en huitième de C1… Sauf qu’à y regarder de plus près, s’il s’est dispersé et s’est perdu, c’était avant tout pour écoper et compenser les dribbles irréfléchis et montées improvisées des autres. Mais patience: à force d’aider ses coéquipiers, le défenseur normal ne le devient plus vraiment. Le dénouement de l’histoire ? Une fin de saison sans honneurs, et Azpilicueta qui lui passe devant. « Je suis arrivé fatigué, donc parfois, il faut savoir se mettre de côté et récupérer, aussi… » Au milieu d’une déprime que les autres rêvaient de lui coller, il résiste et s’en amuse aussi, pour n’en retirer « que du positif ». Pour les proches du défenseur normal, en revanche, c’est un peu plus compliqué : « C’est davantage mon amie, au boulot. Elle a passé une année de merde. »

Cette saison, avec Azpilicueta parti et Baup qui lui demande de jouer comme à Lorient – d’abord défendre et monter ensuite - il a repris confiance. Et continué de progresser. Alors, un tout petit peu plus soutenu comparé à sa saison en enfer, le défenseur normal découvre qu’il peut faire des choses formidables. Et ne s’arrête bien-sûr pas là : il travaille tactiquement, augmente encore son volume de jeu, devient titulaire et aussi le joueur qui dégage le plus de ballons de son équipe. Normal. Bien-sûr, il ne lit toujours pas la presse et prête encore moins d’attention aux commentaires, tant il a bien compris que personne, y compris parmi ses coéquipiers, ne comprend vraiment à quoi il sert. Contre Rennes, en bon soldat, il est parti ramasser le tee-shirt que Joey Barton a retiré sous son maillot pour aller le déposer sur la touche. Pas en bizuth mais en type logique. Moins dangereux pour l’équipe que lui se décentre plutôt que Jojo. Résultat ? Ricanements de hyènes à l’antenne. Plus tôt, en retard pour compenser une inattention d’un coéquipier, sur un centré coupé au point de pénalty par Danzé de la tête, en défenseur normal, il a jeté son corps dans le vide, pour tenter de gêner le capitaine rennais. Complètement ridicule de loin, pragmatique de près: perturbé par l’entrée d’un dos en translation dans son champ de vision, Danzé a bien mis un coup de boule surpuissant. Mais au-dessus. Le défenseur normal s’est alors replacé en courant, la tête baissée, hermétique aux reproches autour de lui. Avant de multiplier les propositions dans son couloir le match entier et compenser, encore et toujours, les ballons perdus des autres. A force de jouer pour trois et de prendre pour onze, le défenseur normal a développé des qualités rares, dont la plus précieuse: savoir couper « complètement avec le foot » en dehors des heures de boulot. Pour rester un type normal.

En 2013, le défenseur normal profitera d’une opportunité offerte par une absence de joueurs qui un jour, comme lui, étaient normaux avant de l’être moins - Evra, Clichy, Abidal - et des blessures à répétitions d’un autre défenseur normal, Jérémy Mathieu, pour être appelé par Didier Deschamps en Equipe de France. Après Di Méco, Lizarazu, Trémoulinas ou encore Cissokho. Comme avec Valbuena, l’ancien entraîneur de l’OM convoquera un joueur normal de loin, mais devenu insubmersible de près. Pour sûr, le défenseur normal passera fort logiquement encore quelques fois au travèrs mais aura permis à tous d’éviter la répétition sans fin des erreurs: pas besoin d’attendre une présidence normale pour reconnaître les qualités d’un défenseur normal…

BF, pour Tatane


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  • Message posté par lemmiwinks karamazov le 14/03/2013 à 19:21
      

    Article intéressant et très vrai, comme souvent chez Vikash quand on ne retrouve pas une posture moralisante mais tellement triste... Vive le foot!


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