Entretien avec Victor Hugo Morales
13 décembre 2007 à 00:32
Commentateur radiophonique de talent, Victor Hugo Morales, lui le natif d’Uruguay, est l’homme bande-son du but génial inscrit par Maradona en 86 contre les Anglais. Présentateur d’une émission de football, mais aussi d’une émission sur la musique classique sur Radio Continental, Victor Hugo revient sur un évènement qui a changé sa vie, outre celle de Maradona. Entre deux morceaux de Jean-Sébastien Bach…
Quel souvenir gardez-vous de votre commentaire en 86 du but de Maradona ? Oulah…J’en garde un souvenir très fort. A ce moment-là quand je vois Maradona dribbler le premier Anglais, je sens qu’il peut se passer quelque chose…j’étais hystérique, comme si on m’avait mis un coup de fouet dans le dos, ou qu’on m’avait branché les deux doigts dans une prise d’électricité. Au fur et à mesure de la progression de Maradona, l’intensité est montée, pour tout le monde d’ailleurs, mais pour moi l’excitation était encore plus forte du fait que je devais assurer le commentaire. Ici, en Amérique du Sud, les commentaires sont très différents de ceux qu’on peut entendre en Europe par exemple. Le discours est plus fervent, plus passionné, avec un débit beaucoup plus rapide, aussi il n’y a pas de pauses ou de temps morts pour les narrateurs. Nous vivons l’action de façon tellement intense qu’on en transpire horriblement, et fatalement ça génère des commentaires dramatiques, grandiloquents, pleins d’émotion. Lorsque Diego met le but, je fais une faute professionnelle, je sors de mon rôle de commentateur pour laisser place au supporter qui sommeille en moi. Je suis devenu complètement fou, mais à ce moment-là je viens de commenter le but le plus hallucinant de l’histoire de la coupe du monde inscrit par le meilleur joueur de l’histoire de la coupe du monde, claqué à une équipe que tous les Argentins voulaient voir éliminée à cause du conflit des Malouines. C’est cet ensemble de choses qui me fait perdre la tête, je me rappelle que j’ai fini le match debout, les mots me venaient tout seuls, je ne savais plus ce que je commentais, et en même temps j’avais devant moi la plus grande source d’inspiration, le rêve de tout commentateur, c’est à dire Maradona. Aujourd’hui je peux dire que ça a été l’une des émotions les plus violentes de ma vie.
Vous dites que l’émotion pour vous et tous les Argentins a été énorme, or vous avez commenté un match des Albiceleste alors que vous êtes uruguayen… Je ne sais pas si un Argentin de naissance aurait fait mieux que moi. Vous savez, moi je suis en Argentine depuis beaucoup de temps, j’ai appris à connaître et à comprendre son peuple. Pour moi, ce commentaire passionné, je le vois aussi comme un moyen de les remercier, une marque d’affection, même si sur le coup je suis très loin d’avoir de telles considérations. Les émotions dépassent le cadre des nationalismes quelquefois. Qui ne s’est pas senti Argentin à ce moment là ? Si je fais par exemple un commentaire de match en français, mon travail va consister à capter l’attention du public parisien. Si Zidane fait quelque chose de beau, ma joie sera française même si je ne le suis pas, et ma joie finira par devenir ultra contagieuse pour les téléspectateurs. Maradona a créé une œuvre d’art. Vous savez ce que c’est une œuvre d’art ? C’est une chose qui fait l’unanimité tellement elle est belle, c’est quelque chose qui ne se discute pas, eh bien le but contre les Anglais c’est ça !!!
Il y aurait pu avoir 10 000 manières de qualifier le but de Maradona, mais vous, à chaud, vous inventez un nouveau surnom à Maradona Barrilete Cosmico (Cerf-volant Cosmique). Est-ce que l’oeuvre d’art vous a inspiré ou c’était du préparé ? J’ai fait tellement de commentaires dans ma vie que j’ai appris très vite à adapter mon discours à une action. Un but peut être poétique, humoristique ou tragique, et c’est à moi de répercuter son importance à travers mes propos. Pour ce qui concerne le surnom, c’est une autre histoire : j’avais entendu une fois un joueur de football dont je ne me souviens plus le nom dire que Diego était un Barrilete, une personne qui change tout le temps, quelqu’un de lunatique. Or là Diego avait dégaîné la main de dieu et inscrit le plus beau but de l’histoire de la Coupe du monde en un match, ça convenait parfaitement, mais j’y ai ajouté une dimension plus grande avec le terme cosmique. Je vous jure que sur le coup, je n’y ai pas pensé, c’est juste après que j’ai pris conscience de ce que j’avais dit…J’avoue cependant que j’avais déjà utilisé le terme de Barrilete pour commenter des buts de Maradona, j’adorais ce joueur, et c’était pour moi l’occasion de dire avec ironie que nous avions le plus génial lunatique du monde sous le maillot argentin : « Regardez ce qu’a fait le barrilete ». Je voulais montrer le génie du joueur tout en moquant ceux qui pensaient qu’il était cyclique dans ses actions. Lors d’une coupe du monde, vous savez que la terre s’arrête. Quand vous avez en plus Maradona, vous savez que la terre, le vent, le feu, l’univers, la stratosphère et le cosmos sont de la partie. Aussi je n’ai aucun mérite d’avoir créé cette expression, c’était quelque chose de naturel.
Si ça n’avait pas été Maradona, qui…(il coupe) Maradona c’est ce qui m’est arrivé de mieux dans ma vie professionnelle. C’est une personne qui vit dans l’excès. Le joueur qu’il était pouvait permettre n’importe quelle exagération. Rares sont ceux d’ailleurs qui arrivent à vivre avec des superlatifs ou à les honorer, lui, il y arrivait, et surtout il avait l’étoffe pour ça. C’est comme pour les musiciens, je peux dire qu’un tel est le meilleur compositeur du monde même si ce n’est pas vrai, je peux aussi dire que Lennon l’était, mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi qu’il le soit. Je veux dire par là qu’il y a des gens qui résistent à la comparaison avec n’importe quel éloge. J’aurais pu inventer n’importe quelle métaphore ou compliment, les gens auraient quoiqu’il en soit accepté, tout simplement parce que ce mec était indiscutable. Son action de rêve le prouve.
Votre commentaire figure parmi les plus illustres de l’histoire du football contemporain. Est-ce que vous en avez conscience ? Je sais que beaucoup de personnes ont déjà entendu mon commentaire. Il y a quelqu’un qui m’a dit une fois qu’il était aussi célèbre que les mots prononcés par Neil Armstrong sur la lune. C’est un peu exagéré, que voulez-vous que je réponde à ça ? Neil Armstrong, c’était quelque chose qui appartenait à l’histoire de l’humanité, tandis que mon discours s’inscrivait dans l’histoire du sport, et du football en particulier, or le football est une infime part de l’histoire de l’humanité, donc je ne fais pas trop attention à ça.
Si vous n’aviez pas commenté avec tant de passion le but de Maradona, est-ce qu’aujourd’hui il aurait encore cette même saveur ? Je pense que non. L’émotion de ma voix est tellement forte…(il réfléchit). C’est une source d’émotion. Ma voix a été la bande-son d’un excellent film. Si vous regardez le but sans commentaires, et je ne parle pas que du mien, vous trouverez qu’il manque quelque chose. La voix a permis de pimenter encore plus l’exploit. Lors du but, je n’ai fait qu’une chose, c’est interpréter la folie qui s’était emparée de tous les Argentins ; quand les gens écoutent ma folie, ils se rappellent la leur. C’est une source d’émotions. Moi j’ai toujours pensé qu’une image sans son était quelque chose de froid, qui congelait un peu l’exploit, et en l’occurence celui de Diego. Celui qui n’était pas né à cette époque peut revivre les mêmes émotions que ceux qui ont assisté en direct au but, à condition d’avoir l’image et la voix. Mais je te le répète, pour moi ce que j’ai fait, c’est un manque de professionnalisme, dans mon discours il n’y aucune description, il y a seulement de l’émotion, et mon travail ce n’est pas ça.
Vous êtes-vous réécouté par la suite ? Beaucoup d’années se sont écoulées avant que je ne puisse réécouter mon travail. Mon fils et moi nous sommes replongés dedans il n’y a pas si longtemps et ce qui me surprend, c’est qu’après le but je n’arrête pas de m’excuser auprès des auditeurs. Pour moi c’était très grave d’avoir succombé à l’adrénaline. Je pensais que j’allais être viré, mais heureusement cela n’est pas arrivé !
Quelles ont été vos relations avec Maradona ? J’ai toujours entretenu une distance avec ceux que j’interviewais. Lui et moi, nous nous connaissons très bien et nous avons du respect l’un pour l’autre mais ce n’est pas une relation amicale. Je sais qu’il m’apprécie beaucoup, il m’a d’ailleurs invité plusieurs fois à son anniversaire. Je prends ça comme un remerciement. Mais je n’en attendais pas tant. Vous savez, Diego est au dessus du bien et du mal, si je deviens ami avec lui, je perds mon objectivité et je ne peux plus rien dire sur lui, ni le critiquer. D’ailleurs je ne sais pas si je le critiquerai un jour, je lui dois beaucoup et ce serait ingrat de ma part ; tous les Argentins d’ailleurs lui doivent beaucoup.
Mais vous n’avez jamais évoqué ensemble ce but et le commentaire ? Non, Maradona est très humble, il ne veut pas revenir sur cet épisode et moi je ne veux pas le lui rappeler car il se sentirait obligé de me dire merci. Ce serait un manque de pudeur de ma part.
Le commentaire du but en audio. Tout simplement indispensable !
Commentaire original :
« La va a tocar para Diego, ahí la tiene Maradona, lo marcan dos, pisa la pelota Maradona, arranca por la derecha el genio del futbol mundial, y deja el tercero y va a tocar para Burruchaga... Siempre Maradona ! Genio ! Genio ! ¡Genio ! ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta... Goooooool... Gooooool... Quiero llorar ! Dios Santo, viva el fútbol ! Golaaaaaaazooooooo ! Diegoooooooo l ! ¡Maradona ! Es para llorar, perdónenme ..Maradona, en una corrida memorable, en la jugada de todos los tiempos...[barrilete cósmico]...de que planeta viniste ? Para dejar el camino a tanto inglés ! Para que el país sea un puño apretado, gritando por Argentina !...Argentina 2 - Inglaterra 0...Diegol, Diegol, Diego Armando Maradona...Gracias Dios, por el fútbol, por Maradona, por estas lágrimas, por este Argentina 2 - Inglaterra 0 ».
Traduction :
« Maradona va recevoir le ballon, c’est bon il l’a, il en a deux sur lui, Maradona contrôle, le génie du football mondial déborde sur la droite, il laisse derrière lui le troisième Anglais, il veut la passer à Burruchaga…Encore Maradona ! Génie ! Génie ! Génie ! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta…Goooooool...Goooooool...J’ai envie de pleurer, excusez-moi…Maradona dans une chevauchée mémorable, la meilleure de tous les temps…Cerf volant cosmique…Mais de quel planète viens-tu, pour laisser sur ton chemin autant d’Anglais ! Pour que le pays soit un poing serré, criant à la gloire de l’Argentine !... Argentine 2- Angleterre 0… Diegol, Diegol, Diego Armando Maradona…Merci à Dieu, pour le football, pour Maradona, pour ces larmes, et pour ce score Argentine 2- Angleterre 0 ».
Propos recueillis par Javier Prieto Santos et Alexandre Gonzalez, à Buenos Aires
» Entretien avec Victor Hugo Morales · 16 décembre 2007 16:53 | |
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