Entretien avec Ricardo ‘El Bicho’ Pellerano
17 janvier 2008 à 11:04
Ancien capitaine d’Argentinos Juniors-River (1970-73, 44 matchs, 1 but), Argentinos Juniors (1974-76 et 1978-79, 181 matchs) et Quilmes (1977, 39 matchs, 1 but) - et père de Christian Pellerano, actuel capitaine de Velez Sarsfield -, Ricardo ‘El Bicho’ (la bête) Pellerano a vu naître El Pelusa dans le football professionnel, avant de l’accompagner dans ses premiers pas d’entraîneur à Mandiyu et Racing. Retour sur les débuts du meilleur joueur de l’histoire du football au deuxième étage du bar San Miguel, dans la rue Avellana.
Vous avez vu jouer les Cebollitas lorsque vous étiez à Argentinos Juniors ? Oui bien sûr, cette équipe c’était la sensation du moment, c’était l’avenir du football argentin. Je déjeûne à ce titre encore aujourd’hui avec l’entraîneur de cette époque, Francis Cornejo. D’ailleurs, je trouve ça étrange que personne n’ait reconnu ses qualités. Il n’a pas su se vendre tout simplement parce que le football n’est pas un commerce ou un moyen de gagner de l’argent pour lui. Tout le monde le connaît grâce au monstre Maradona. Moi je crois qu’il ne s’est jamais remis de l’avoir connu et formé. Francis Cornejo m’a beaucoup inspiré, et pour moi c’est un modèle dans ce qu’il fait. Aujourd’hui je fais d’ailleurs presque le même job que lui : je travaille comme chasseur de talents pour une entreprise. Diego savait que j’aimais bien faire ça et je crois qu’il appréciait ma vista. Je pense que c’est pour ça qu’il m’a pris dans son staff quand il est devenu entraîneur de Mandiyu.
Vous avez été son adjoint ?! Oui, moi et Carlos Freyn. Je devais observer les adversaires et gérer les entraînements des gardiens (sic)…
Quand est-ce que vous avez vu Maradona pour la première fois ? Moi je venais de River Plate, et à l’époque j’étais devenu capitaine d’Argentinos Juniors. Cornejo est venu me voir un samedi matin après l’entraînement parce que j’étais le joueur qui avait quasiment le plus d’expérience dans notre équipe. Il voulait que je vienne voir Diego parce qu’il avait des doutes sur son âge. Il voulait mon avis. C’était déjà une équipe qui avait une réputation, puisque les Cebollitas avaient enchaîné plus de 130 matchs sans être battus. Quand je suis allé les voir jouer, ils étaient effectivement extraordinaires, mais Diego était vraiment au dessus du lot. Il m’a tellement surpris que je me suis retourné vers Francis : « Mais c’est qui ce nain fantastique ? ». Au début j’ai eu moi aussi de sérieux doutes sur son véritable âge, parce qu’il jouait vraiment déjà comme un adulte. Vous savez, l’Argentine c’est un peu comme le Nigeria, on ne sait jamais vraiment si les joueurs n’ont pas triché sur leur âge. Après j’ai émis l’hypothèse que Maradona avait peut-être un faux jumeau, et que celui qui jouait sur le terrain était le plus grand des deux. On s’est quand même vite rendu à l’évidence : ce gamin était différent de tous ceux qu’on avait pu voir auparavant. Moi j’avais eu la chance d’évoluer avec Alonso à River Plate, qui était considéré comme l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du football argentin. C’était aussi le cas de Bochini, mais Maradona les surclassait. A 15 ans, on savait déjà qu’il pourrait aller beaucoup plus loin qu’eux. C’est ce que j’ai dit à Cornejo : « Ce mec c’est une révolution, fais très attention à lui ».
Mais qu’est-ce qu’il avait de si particulier ? Ses prises de balle, c’était quelque chose, la balle restait littéralement collée au pied, et on sentait qu’il n’avait pas besoin de forcer pour la maîtriser. C’était le seul qui savait faire des contrôles de la poitrine. Il était beau à voir jouer. Quand vous allez voir des gamins, ils jouent tous la tête baissée, Maradona lui ne regardait jamais la sphère. Ce qui m’a aussi marqué, c’est son toucher de balle, il avait cette manière si particulière de jouer avec, bref le ballon lui collait déjà au pied comme de la glue. Et ça c’est le signe des grands joueurs ! Pelé jouait comme ça, mais là c’était mieux que le Brésilien. Tu sentais qu’il avait une bonne vision du jeu, mais qu’il pouvait aussi aller tout seul au but. C’était un vrai dribbleur, mais qui pouvait te faire une passe dans n’importe quelle position. Je me rappelle avoir dit à Francis que Diego n’avait ni ménisques, ni ligaments, et j’avais raison, il était fait en caoutchouc. Maradona a dit un jour que le ballon ne se salissait pas, pour moi c’était clair, ce mec était né avec, ça faisait partie de son corps, c’est comme s’il avait eu une troisième main greffée à la place du pied. Quand je suis retourné à l’hôtel de concentration le samedi après-midi, j’étais impressionné par ce que j’avais vu. Je suis alors allé voir Juan Carlos Montes, notre entraîneur, pour lui dire que nous avions un phénomène dans les équipes de jeunes. « Tu vas penser que je suis fou, mais nous avons un monstre et il n’est même pas dans notre équipe. Il faut que tu le convoques pour te faire une idée parce que je n’ai jamais vu quelque chose de semblable ». Au départ il ne voulait pas, il disait qu’il était trop frêle, trop petit, et trop jeune. J’ai insisté pour qu’il le monte en équipe première et trois mois plus tard, il jouait son premier match avec nous.
Cornejo n’était pas trop triste ? Tu sentais qu’il aurait bien voulu le garder encore un peu. Mais qui n’aurait pas voulu le conserver dans son équipe ? Il savait néanmoins qu’il ne pouvait pas le retenir chez les jeunes, alors il venait nous voir pour nous dire de faire attention à lui, de le protéger.
Revenons à Montes. Au début donc il ne voulait pas l’aligner ? Non ! Il disait qu’il n’avait pas d’expérience. Mais c’est quoi l’expérience quand on a tout le talent du monde ? Tu peux être centenaire et ne rien avoir compris de ta vie. L’expérience c’est le début de la vieillesse. Les dirigeants du club étaient eux aussi dubitatifs, ils avaient peur de se ridiculiser en faisant jouer un gamin de 15-16 ans. Je suis donc allé les voir, et je leur ai demandé l’âge qu’ils avaient…« On a 50 ans » qu’ils me disent, et moi je leur réponds : « Bah si vous avez de l’expérience, enfilez tous des maillots et venez jouer à notre place, on va voir si ce sera mieux ! ». A l’entraînement, il nous rendait tous fous. On se faisait mettre à l’amende par un gamin. Il y a des même eu des moments où les autres gars de l’équipe voulaient l’assassiner ; ils ne supportaient pas de se faire humilier. C’est pour ça que je l’ai pris sous mon aile. C’est à partir de là qu’est née entre nous une grande amitié. Il n’a jamais oublié ce que j’ai fait pour lui, et je pense que c’est aussi pour ça qu’il m’a appelé quand il est devenu entraîneur…
Vous l’avez donc conseillé quand il était plus jeune… Oui, il y a quelque temps, il était dans une émission de télévision, et le journaliste lui a demandé quel entraîneur l’avait le plus marqué. Il a répondu Francis Cornejo et Ricardo Pellerano. Mais je n’ai jamais été entraîneur, donc ça vous montre un peu quelle relation nous avons pu entretenir. Moi j’étais défenseur central, et je me souviens qu’il me demandait toujours ce qu’il fallait qu’il fasse dans telle ou telle situation. Il voulait connaître mes points faibles et mes points forts pour comprendre les défenseurs adverses. Il a toujours été très curieux…
Vous continuez toujours à le défendre ? Maradona a toujours eu besoin qu’on le défende, même aujourd’hui. Des mecs comme ça, il faut les protéger. C’est ce que j’ai fait quand il était plus jeune, et ce que je continue à faire aujourd’hui, c’est pour cela qu’il a beaucoup d’affection pour moi. Tu sais, je regrette que nous, les Argentins, ne soyons pas très nationalistes, nous avons du mal à défendre nos idoles. Nous trouvons toujours un moyen de les attaquer. La vie de Maradona est ce qu’elle est, il ne veut pas être un exemple, mais personne n’est irréprochable dans ce pays. Maradona a été le meilleur joueur de football de l’histoire, et nous, les Argentins, on trouve encore le moyen de le mettre plus bas que terre.
Il était comment dans le vestiaire ? Il était tranquille. Il était vraiment timide, ce n’était pas quelqu’un qui parlait beaucoup. Il se mettait toujours avec les plus jeunes joueurs, et ils écoutaient de la musique ensemble. Maradona adorait ça, il était dingue de musique, il en écoutait avant tous les matchs, car il disait que ça lui donnait du rythme.
Et le premier match de Maradona ? Maradona aurait pu débuter avant, mais il s’était mangé quatre matchs de suspension avec l’équipe réserve pour avoir critiqué un arbitre. Je crois qu’il lui avait dit qu’il n’était pas au niveau ! (Rires). Il débute finalement le 20 Octobre 1976, à 15 ans, plus précisément à dix jours de ses 16 printemps, face à Talleres de Cordoba. C’était une grande première, et pour l’occasion des journalistes du Grafico avaient été dépêchés pour le suivre. T’en connais beaucoup des joueurs qui jouent leur premier match en pro et qui ont l’honneur d’un tel reportage ? Ce qui est marrant avec ce match, c’est que le stade d’Argentinos Juniors ne pouvait pas contenir plus de 20 000 personnes. Or aujourd’hui si tu crois les gens qui te disent avoir été présents ce jour-là, tu pourrais penser qu’il y avait 5 millions de personnes.
« Il rentre en fin de match, et sur sa première action il fait un petit pont à Cabrera ! »
Quels souvenirs gardez-vous de ce match ? Il faut savoir que Talleres de Cordoba avait une sacrée équipe à l’époque. Ils avaient déjà 5 ou 6 joueurs qui allaient devenir champions du monde en 1978. Ce n’était pas n’importe quoi ! Il rentre en fin de match, et sur sa première action il fait un petit pont à Cabrera ! Il avait d’ailleurs failli marquer ce jour-là. Je le répète, c’était un truc de fou, on aurait dit qu’il avait joué toute sa vie en première division. A 15 ans, il avait déjà le niveau de son équipe de Naples. Il était au top.
Il avait un clan déjà à l’époque ? Son clan c’était sa famille. Son père était là dès qu’il le pouvait. Je ne sais pas à quel point il était dur avec son fils, mais en tout cas c’est l’une des plus belles rencontres que j’ai faites de ma vie. C’est un être humain spectaculaire, qui est toujours resté le même, malgré la gloire de son fils.
Vous passez un temps à Quilmes avant de revenir finalement à Argentinos Juniors. Juste au moment où Maradona est transféré à Boca ? Oui c’était en 81, le club l’avait vendu 6 millions de dollars au club xeneize. C’était une somme astronomique pour l’époque. River le voulait depuis longtemps, depuis qu’il avait commencé aux Cebollitas en fait…Mais je me rappelle surtout qu’un club anglais, Sheffield je crois, avait failli l’emmener en Angleterre avec Carlos Fren (devenu plus tard entraîneur-adjoint de Maradona à Mandiyu, aux cotés de Ricardo Pellerano, Ndlr) qui jouait également pour Argentinos à ce moment là. Finalement ça ne s’est pas fait, heureusement pour eux.
Comment les supporters ont-ils vécu son départ ? Très mal, mais les gens ne lui en ont pas voulu. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas le retenir éternellement.
Comment gérait-il sa popularité de votre temps ? Il n’aimait pas beaucoup ça. A vrai dire les journalistes l’énervaient. A Argentinos, il faisait déjà l’objet d’un harcèlement médiatique. Quand on allait dans un restaurant, il y avait deux mille personnes qui venaient le voir pour un autographe. A la 201ème, quand son plat était froid, il disait qu’il ne voulait plus signer d’autographes et les gens s’énervaient, ils l’insultaient, ils disaient que c’était un fils de pute, bref, pour les gens Maradona devait être tout le temps disponible. Mais où est la limite ? Il faut avoir des nerfs solides pour supporter ça, vous n’êtes jamais tout seul, vous n’avez pas d’intimité, il faut être souriant tout le temps. Il y a des fois où il avait du mal à cacher son malaise, mais je le comprends, il n’avait même pas 18 ans. C’était un gamin ! A la fin, Maradona mangeait tout seul dans sa chambre. Il mangeait sur son lit pour ne pas avoir à parler aux gens. C’était triste. Une autre fois, lors d’un match amical en Colombie, Maradona a provoqué une guerre médiatique entre les présidents de l’America Cali et du Deportivo Cali, deux clubs qui se détestent viscéralement. Chacun voulait avoir une photo avec Maradona, tant et si bien qu’ils ont fini par se foutre sur la gueule. Maradona n’était qu’un trophée avec lequel il fallait s’afficher.
Comment vivait le groupe face à toute cette attention envers Diego ? Les gars ne comprenaient pas ce qu’il passait, il y en a qui étaient jaloux, mais moi je savais ce qui allait se passer. Pour moi, c’est comme si un Saint faisait partie de notre équipe. Si on avait joué avec Pelé, ça n’aurait pas été pire. J’étais persuadé que Maradona allait faire la même chose que lui avec Santos. C’était une chance énorme pour Argentinos Juniors de devenir une très grande équipe. Mais tout le monde ne pensait pas comme ça. Personne ne voyait cette opportunité unique. Si Maradona était resté un peu plus longtemps au club, Argentinos Juniors serait devenu le Santos argentin. Un club mythique, avec une star unique.
Vos coéquipiers étaient jaloux de Maradona ? Oui, il y en avait beaucoup. Mais c’est humain d’être envieux du talent de Maradona !
Est-ce que le club avait basé sa communication sur Maradona ? Communication ? Non car il n’y en avait pas. Mais Maradona a été une rentrée d’argent très importante pour le club. Les dirigeants organisaient des matchs amicaux dès qu’ils le pouvaient. Des tonnes de propositions affluaient de toutes parts, il y avait donc beaucoup d’argent à se faire. Mais faut être clair : les gens ne voulaient pas voir Argentinos, ils voulaient juste Maradona. Si on l’avait envoyé faire des jongles tout seul, ça leur aurait suffi je pense. Maradona a permis à tout le monde de vivre mieux, puisque nous recevions de l’argent pour ces matchs amicaux. Mais les joueurs n’arrivaient pas à comprendre le fait que Maradona touche un peu plus qu’eux. Un jour, un gars est venu me voir et il n’était pas content. Je lui ai demandé s’il était Maradona, et il m’a répondu que non : « Bah alors tu crois que les gens viennent te voir toi ? Tu crois que tu aurais des primes s’il n’était pas là ? ». Il s’est rendu compte tout de suite de sa connerie !
« Si tu fais le clown, je te découpe ! »
Sur le terrain, il n’avait pas peur de diriger une équipe ? Non, il savait parfaitement ce qu’il fallait faire. Au début, il voulait gagner et humilier l’adversaire par des dribbles. Avec le temps, il s’est néanmoins rendu compte qu’il ne pourrait pas jouer trop longtemps à ça sinon il allait se faire tuer. Avant le match, il y avait certains défenseurs adverses qui venaient le voir pour lui dire de faire gaffe, du genre : « Si tu fais le clown, je te découpe ». Donc au lieu de dribbler 5 joueurs, il en dribblait trois et il passait la balle. Il a changé son style de jeu, il l’a amélioré même. Il avait l’habitude de recevoir la balle le dos tourné aux cages adverses, il supportait alors tout le poids du défenseur. Avec Argentinos, il essayait de moins garder la balle. Je crois qu’avec nous, il a largement amélioré son physique, même si c’était déjà un privilégié de la nature. J’ai toujours dit que ce qu’il y avait de plus extraordinaire en lui, c’était son corps. Toujours en mouvement, petit gabarit, virevoltant, parfaitement coordonné dans les mouvements. Après quand tu regardais ses dents par exemple, elles étaient parfaites, on aurait dit un gamin de Recoleta (le quartier bourgeois de Buenos Aires), pas un gamin pauvre de Fiorito. Malgré ce qu’on peut penser, il a toujours fait très attention à son apparence et à sa forme physique. Ce n’était pas seulement un technicien, c’était avant tout un grand sportif. Ce n’est pas lui qui a travaillé son physique, c’est Maradona. Il passait tout son temps avec la balle, donc il avait le physique idoine pour ce sport. C’est comme une chaussure neuve qui s’ajuste à la forme de ton pied à force de la porter.
Vous avez kiffé jouer avec lui ? Bien sûr. Celui qui n’a pas été heureux de jouer avec Maradona, il ne peut pas dire qu’il aime le football. Lors du deuxième match en pro, Juan Carlos Montes le met titulaire contre les Newell’s Old Boy de Rosario. Or notre entraîneur avait été joueur de ce club-là, et il est venu me voir car j’étais le capitaine. « Si tu gagnes le toss, tu prends la balle, car, nous, nous n’avons pas de public ». En fait il voulait qu’on ait la balle tout de suite car il s’était rendu compte que Newell’s pratiquait tout de suite un pressing très haut. Il a dit à Maradona de dribbler dès le départ. Et plus précisément, il s’était rendu compte que Gallego ouvrait souvent les jambes pour défendre, alors il voulait qu’il lui fasse un petit pont. Un truc impossible à réaliser…Avant le match, je vais parler à Maradona pour lui rappeler les consignes de Juan Carlos et lui, tranquillement, il me répond : « Ne t’inquiètes, pas j’ai compris ». Je suis allé me placer au centre de ma défense en me disant qu’il n’en avait rien à foutre. Puis quand l’arbitre a sifflé le début du match, Gallego est monté tout de suite sur Diego, et il s’est mangé le fameux petit pont. Puis Diego a dribblé trois autres joueurs, et la balle est sortie en corner. Je me suis mis les mains sur la tête, et je me suis retourné vers Juan Carlos : « Ce mec est un génie ! ». Juan Carlos n’en revenait pas, car il pensait qu’il n’allait pas réussir à réaliser ce qu’il lui avait demandé. Plus tard, Juan Carlos et moi sommes allés voir les dirigeants pour qu’ils agrandissent le terrain, parce que ça nous défavorisait. Moins tu es technique et plus tu cours. Or un petit terrain favorise le pressing. Avec Maradona, il nous fallait un terrain plus grand pour qu’il puisse s’exprimer et diriger convenablement le jeu de l’équipe. On est donc allés jouer sur le terrain de Ferrocaril Oeste. C’est la dernière bonne décision prise par nos dirigeants. Avec la vente de Maradona, ces derniers ont fait n’importe quoi. Au lieu de renouveler le stade ou les terrains d’entraînement, ils ont préféré construire 20 terrains de tennis, ce qui est complètement grotesque ! Ils ont gaspillé l’argent dans des conneries…
Quelle était la vie de Maradona à cette époque ? Il avait une vie normale et il sortait déjà avec Claudia. Elle venait des fois à l’entraînement, et comme ils n’avaient pas de voiture, ils me demandaient de les arranger, de les emmener en discothèque. Des fois je lui disais d’arrêter de parler de football, parce que Claudia voulait danser.
Et Cyterspiller dans tout ça ? Jorge habitait en face du stade, il était toujours avec nous. Jorge était un visionnaire, il a fait beaucoup de bien à Maradona à une époque où il aurait pu se faire avoir dans les contrats. Quand je jouais à River, j’ai accepté des contrats mauvais. Si je l’avais eu avec moi, peut-être que ça aurait été mieux.
Est-ce que le club a augmenté Maradona quand il a commencé à jouer en première division ? Oui ils ont dû l’augmenter. Mais je me rappelle surtout qu’ils lui avaient acheté un appartement à côté du stade, à la Paternal. C’est là qu’il sort de Villa Fiorito. Ca a été un changement énorme pour lui. C’était la première fois qu’il récolta vraiment les fruits de son travail.
Et comme entraîneur il était comment ? Je vais te raconter une anecdote pour que tu comprennes Maradona, pas seulement l’entraîneur ou l’homme. C’était un 23 décembre, juste avant de signer un contrat avec Racing. Il m’appelle et me dit de venir chez lui rapidement pour signer parce qu’il y avait les dirigeants et les sponsors du club. Moi au début je ne voulais pas y aller, j’étais à l’autre bout de la ville, et franchement ça me cassait les pieds, en plus je n’avais pas encore fait les cadeaux pour les enfants…Il partait en vacances à Cancun, et moi j’ai cru que c’était une excuse pour que je l’accompagne à l’aéroport. Bref, comme je n’avais pas de voiture, j’ai demandé à un ami de m’accompagner, et sur le chemin je lui dis de ne pas raconter qu’il a vu Maradona car personne n’allait le croire. Quand on est arrivés chez lui, Claudia préparait les valises, et Maradona parlait avec un joueur qu’il voulait dans sa nouvelle étape d’entraîneur, un jeune. Mon ami regardait tout ça comme s’il s’agissait de la vierge Marie. Quand il a fini de parler au joueur, il m’a emmené en bas dans le garage où il rangeait toutes ses voitures, des voitures magnifiques. Et là il me tend des clés et me dit : « C’est mon cadeau de noël ». C’était une golf. Au début j’ai refusé puis il a commencé à s’énerver…Et j’ai finalement accepté. Puis le couple est parti, et moi, mon ami, et le joueur sommes restés tout seuls. Là le téléphone de mon ami a commencé à sonner, et avant qu’il ne décroche, je lui ai répété ce que je lui avais dit dans la voiture : de ne pas dire qu’il était venu chez Maradona parce que personne ne le croirait. Il décroche et au bout du fil c’était sa femme qui râlait parce qu’il avait oublié un rendez-vous avec elle. Et là cet imbécile raconte qu’il est chez Maradona. Sa femme a cru qu’il se foutait d’elle : « Tu te fous de ma gueule fils de pute ! Tu me prends pour une imbécile ? » (rires). Quand il a raccroché, je lui ai dit : « Je t’avais dit que personne ne te croirait ! » (Rires). Le pire c’est que ma femme m’a engueulé quand je suis rentré avec la Golf. Elle croyait que je l’avais volée !
Pourquoi Maradona a-t-il échoué dans sa carrière d’entraîneur ? Les gens avaient trop l’image du Maradona footballeur. Pour être un grand technicien, il faut avoir une bonne équipe, et Maradona n’a toujours disposé que de joueurs modestes.
Mais pourquoi va-t-il à Mandiyu alors, une équipe vraiment modeste ? Parce que la proposition était bonne. Il était emballé par l’idée d’être un bon entraîneur. Mais Francis Cornejo n’est jamais devenu entraîneur par exemple !! C’est très difficile. Maradona n’est pas un mauvais entraîneur, sauf que sa marge d’erreur est plus petite. Les gens lui demandent beaucoup, or quand tu vois que des entraîneurs font descendre des équipes en deuxième division et qu’ils reviennent l’année suivante avec une autre équipe de l’élite, tu te dis qu’il y a une injustice quelque part. Aujourd’hui Maradona devrait travailler pour la Fédération ou la sélection argentine, voilà ce que je pense.
C’était quoi sa tactique lorsqu’il entraînait ? Maradona aimait jouer l’attaque, il parlait beaucoup aux attaquants, et un peu moins aux défenseurs. Le problème c’est qu’il donnait des consignes qui étaient irréalisables pour les avants-centres. Il pensait que tout le monde pouvait faire comme lui, mais c’est impossible ! Sa philosophie consistait à faire tourner la balle, et notre système de jeu, c’était un 4-3-1-2, du classique à l’époque.
Et quelle ambiance faisait-il régner dans le groupe ? Je me rappelle qu’il tenait beaucoup à ce que son groupe soit uni. Alors il organisait des asados (des barbecues), que préparait son père. La vérité c’est que c’était très bon et qu’il y avait une très belle ambiance. Il était très proche de ses joueurs. Lorsqu’on est allés à Racing, c’était pareil, pour son arrivée, il avait organisé un barbecue géant.
Est-ce que vous et Carlos Fren aviez de l’autorité sur Maradona ? Oui bien sûr, la communication était facile. Carlos avait beaucoup de caractère et se disputait pas mal avec Diego sur la composition d’équipe.
Et comment les joueurs voyaient-ils leur entraîneur ? Je crois qu’ils étaient impressionnés par lui. Ils avaient plus d’admiration pour le mythe que pour l’entraîneur. Ils voulaient toujours parler avec lui. Maintenant je ne sais pas si c’était par curiosité ou pour progresser. Vous ne voyiez néanmoins jamais Maradona sans qu’il soit entouré de joueurs.
Et quand vous avez appris qu’il était au bord de la mort, vous êtes allé le voir ? Oui j’ai eu ce privilège, ça a été un moment vraiment dur duquel je ne préfère pas me souvenir. Moi je préfère le voir vivant avec son showbol par exemple. Le football c’est tout ce qu’il aime. C’est le seul moment où il est heureux : sur un terrain et en short.
Est-ce qu’il avait de l’admiration pour vous parce que vous étiez son capitaine ? Je crois qu’il a toujours voulu être un leader, et je pense qu’il s’est un peu inspiré de mon rôle. D’ailleurs il a fini par porter le brassard d’Argentinos Juniors. Ce dont je suis fier c’est d’avoir été son capitaine, il n’y a pas beaucoup de gens qui peuvent s’en vanter !
Est-ce que Maradona a de l’avenir en tant qu’entraîneur ? Franchement je le vois plus en tant qu’entraîneur de jeunes que de professionnels. Il a le contact facile, il est très généreux et très affectueux, il adore les gosses en plus. Par son vécu, je pense qu’il peut apporter plus à la formation qu’à un joueur qui possède déjà un style propre. Le pire ennemi de Maradona entraîneur, c’est son passé de joueur. Les gens le verront toujours comme celui qui a marqué le but contre les Anglais, et c’est dommage. Aujourd’hui les joueurs testent l’entraîneur, ce n’est pas facile, et je ne sais pas si Maradona saurait faire face à une crise. Maradona est plus un beau joueur qu’un mauvais gagnant : il préfère le beau jeu à un résultat. Je pense que ce sera difficile pour lui à l’avenir de prendre les rênes d’un club argentin. Avec tous les problèmes qu’il a eus, notamment les stupéfiants, les dirigeants sont devenus plus méfiants, et c’est totalement con. Maintenant je pense que le football argentin n’a pas du tout été reconnaissant envers lui. S’il n’est pas à l’AFA, c’est simplement à cause de raisons politiques, mais ça fait belle lurette qu’il mériterait d’y faire ses preuves !
Propos recueillis par JPS et Alex Gonzalez

