Entretien avec Hector « el negro » Enrique
7 janvier 2008 à 16:59
Ancien joueur de Lanus et River Plate, Henrique a évolué aux côtés de Francescoli chez les Millionarios. En 86, il gagne le championnat, la Libertadores et l’Intercontinentale en club et la coupe du monde avec l’Argentine. Il est l’auteur de la fameuse passe décisive sur le but de Maradona contre les Anglais. Une passe qu’il avait alors définie comme un « caviar ». Aujourd’hui Hector Enrique s’occupe de ses patates et de son potager, et se contente du titre de joueur le plus apprécié d’Argentine, après Diego Maradona…
Votre meilleur souvenir de cette équipe 86 ? Plein, à commencer par notre départ de l’aéroport, il n’y avait personne, uniquement nos familles, puis une fois là-bas, au Mexique, on a commencé à se connaître, à vivre ensemble, à devenir forts. On regardait un peu les autres équipes et on s’est vite dit qu’aucune n’était plus forte que la notre. De plus on avait avec nous la plus belle arme, le Diego.
Vous vous connaissiez déjà avec Diego ? Non, la première fois que j’ai joué contre lui c’était lors d’un match amical contre nous, River, en 84, match nul 0-0. C’était un joueur incroyable, mais ce n’est à la rigueur même pas la peine de le dire, ça tout le monde le sait, le joueur tout le monde le connaît. Ce qui est le plus important, c’est ce qu’il est en tant que personne. Nous, quand on était au Mexique, le Diego, c’était l’idole totale, pour la presse et pour les gens, mais lui avec nous, c’était juste un joueur de l’équipe, il prenait le maté avec nous, il discutait avec nous, il mangeait avec nous, nous étions un groupe soudé, toujours tous ensemble et lui toujours avec nous. Il partageait d’ailleurs nos blagues.
Quel genre de blagues ? Par exemple, moi j’avais l’habitude de me cacher pour lui faire peur. Un jour, j’étais avec le Checho Batista, il était tard, tout le monde dormait, et on savait qu’il se levait la nuit pour aller chercher à manger - tout ce qu’il pouvait prendre, il le prenait. Moi je dis au Checho : « Viens on va lui faire peur ! » Donc on l’a suivi en douce et d’un coup on lui a éteint la lumière de la cuisine. On était cachés, et on lui disait « Bah alors Diego, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu cherches quelque chose ? Tu trouves rien ? », il s’enfilait souvent des sandwichs au jambon cuit ou à la mortadelle. Lui il disait dans le noir : « Negro, je sais que tu es par là… ». Je ne le connaissais que depuis quelques semaines, mais je lui faisais des blagues comme aux autres joueurs de l’équipe.
Et il y a cette passe décisive pour lui offrir le but face aux Anglais ? Oui ! Je lui ai dit « Tu peux me remercier pour cette passe », si je ne lui donne pas le ballon, il ne marque jamais ce but ! C’est la réalité non ? Mais lui m’a remercié vraiment, dans son livre Yo soy el Diego, il a écrit « Merci pour ta passe décisive ».
Il souffrait de son image publique ? Le Diego n’a jamais eu de vie privée, Diego ne peut pas faire les choses que je fais par exemple, il sort dans la rue et tu as 10 000 personnes autour de lui dans les minutes qui suivent. Il ne pouvait pas aller prendre un café, il y a tant de choses qu’il n’a jamais pu faire. Je me rappelle que lors d’un match de préparation pour la Coupe du monde 86, en Colombie, à peine descendu de l’avion, le seul joueur qui existait pour la presse, c’était Maradona. Moi je m’en foutais, j’aime pas parler mais parfois ça nous arrivait d’en rire et de dire « Hey nous aussi on est là ! Ca nous arrive même de jouer dans son équipe ! ».
Ca le gênait d’accaparer toute l’attention ? Si ça le gênait ? Ah non, et puis il en était bien conscient, il était celui qui jouait le mieux et à ce titre il était l’idole.
L’équipe existait-elle sans lui ? Oui, et je vais même te dire quelque chose, et ce n’est pas de la provocation, je crois que cette équipe aurait été championne du monde même sans Diego Maradona. Ca n’aurait sans doute pas été le même jeu, et ça aurait peut-être été plus difficile, mais on y serait parvenu. C’était une équipe très complète, un gardien rassurant, une défense organisée, le milieu de terrain, en plus d’être très travailleur était très technique, nous, on n’imitait pas les Européens. Bon c’est sûr que la magie de Maradona nous permettait de liquider les matchs, comme contre la Belgique par exemple, ou l’Angleterre. Le simple fait d’être dans la composition de l’équipe faisait transpirer l’équipe adverse.
Tu as joué avec Francescoli à River, quelles différences avec Maradona ? Rien à voir, deux grands joueurs, mais rien à voir. Personne n’a jamais égalé Diego. Il n’y aura plus jamais de joueur comme lui. On parle de Messi, c’est un vrai grand joueur, sans doute le meilleur du monde actuellement, mais je l’ai rencontré le Pibe et je lui ai dit : « Ce n’est pas une mauvaise chose que les gens, la presse, te comparent à Maradona, non la mauvaise chose ce serait que toi tu te prennes pour Maradona ».
Qu’a-t-il répondu ? « Oui, tu as raison ! ». Tu sais ce gamin, il a les pieds bien sur terre.
Qu’est-ce qu’a Diego, qu’on ne retrouvera jamais chez un autre ? Lui il te résolvait le match à lui tout seul, il savait porter l’équipe sur ses épaules. Lui, il t’enlevait une pression énorme pendant les matchs, quand les choses se compliquaient, on lui donnait le ballon et il s’occupait du reste, il simplifiait tout, il savait tempérer un match, ou imprimer du rythme quand il fallait.
Un match en particulier ? Celui contre l’Angleterre est assez parlant, on gagne 2-0, ils reviennent à 2-1, ils étaient proches de l’égalisation, et lui a naturellement pris le ballon, il le conservait, il pausait le jeu quand il fallait, c’est que nous étions une équipe offensive, mais lui savait nous réguler, et ça c’est très important.
C’était un capitaine qui parlait beaucoup ? Qui motivait ? Je n’ai pas trop de souvenirs de ce genre de choses, chacun de nous savait ce qu’il avait à faire, chacun connaissait sa partition, je n’ai pas le souvenir qu’il commandait beaucoup, bon comme on courait énormément, on n’avait pas le temps de parler, quand on ne courait pas, on se reposait. Mais il n’y avait aucun doute sur sa motivation, tout le monde savait que c’était le Mondial de Diego. Il fallait le voir à l’entraînement, tout donner, à fond…
Ruggeri nous expliquait qu’il avait un entraîneur personnel ? Oui, Fernando Signorini, ou un nom comme ça, oui, ils travaillaient surtout les étirements et faisaient beaucoup d’abdominaux, il se préparait comme un dingue. Mais je vais te raconter une histoire, parce que cette équipe était incroyable de rigueur. Bilardo ne voulait pas d’étirements pendant l’entraînement, pour lui l’entraînement c’était le football, il fallait par conséquent les faire avant ou après. Donc le matin, on s’habillait, on prenait notre petit déjeuner, et on filait au terrain d’entraînement, et là on arrivait sur le pré et qui était là, seul à s’étirer ? Valdano. Le seul à s’étirer, Valdano. Une fois l’entraînement terminé, qui restait pour s’étirer ? Valdano. Tout ça pour dire qu’on se mettait au diapason, on n’était pas ignorants de ce qui se jouait. Ca va être difficile pour l’Argentine de retrouver une équipe comme la notre.
Tu as ressenti de la pression ? Jamais, à aucun moment. Je vais te dire, si tu me demandes de faire l’interview en anglais, là je vais avoir de la pression parce que je ne saurai pas faire, mais le ballon, je connais, je sais faire. Sur le moment je ne me rendais pas compte de l’engouement, ça je l’ai compris une fois de retour en Argentine.
La figure de Maradona paralyse-t-elle l’avenir du football argentin ? Non. Maradona on ne l’oubliera jamais, et il ne faudra jamais l’oublier, personne ne pourra de toute façon jamais l’oublier, même si on le veut. Pourquoi est-ce que ça paralyserait ? Moi j’étais sur le terrain je le voyais être le premier à faire le pressing, à aller tacler, il allait arracher le maillot des adversaires quand on n’avait pas le ballon, et si tu vois le génie du football faire ce travail-là, ça te fait réfléchir ! Diego il jouait avec la cheville en miettes, il avait mal, il recevait des coups de partout, mais il allait toujours de l’avant, toujours. Lui ce qu’il voulait, c’était gagner en jouant bien au football. Et tu peux me croire, c’est très difficile de terminer champion en jouant bien. L’exemple de la sélection de 90 l’illustre bien, on a terminé vice-champions en jouant mal et le champion était encore plus mauvais. Diego, c’est plutôt l’imiter qu’il faut faire pour assurer l’avenir de notre football.
Diego à l’entraînement ? Incroyable. Moi, au départ j’étais remplaçant. Là on fait un match, titulaires contre remplaçants, évidemment Diego joue dans l’équipe d’en face et moi je suis à son marquage. Je vais te dire, il nous a marqué le même but qu’il planta aux Anglais quelques semaines plus tard. Il courait sur sa droite, moi j’arrive sur sa gauche en me disant, il ne m’a pas vu, du moins je croyais qu’il ne m’avait pas vu, là il me met un crochet en changeant brusquement de direction avec son extérieur du gauche, c’était impossible de lui enlever le ballon, un tel génie du jeu. Jamais, jamais il n’y en aura d’autre.
La première fois que tu l’as vu ? Je m’en rappelle très bien, c’était sur le terrain de Lanus, il avait 16 ans, et jouait pour Argentinos Juniors. Et déjà là il m’avait interpellé. Le score, 1-1, c’est lui qui a marqué pour son équipe. Le voir jouer était un vrai plaisir. Il faisait la différence tout seul, 16 ans, il avait 16 ans. Moi je dis que si on met Maradona dans le football actuel, il serait mille fois, pas cent fois hein, non mille fois le joueur qu’il a été. Aujourd’hui, un type fait un petit pont et l’image fait le tour de la planète, mais avant n’importe qui en faisait, la technique se perd peu à peu.
Avoir joué avec Diego, dans cette équipe, c’est votre plus grande fierté ? Oui. Une équipe formidable en qui personne ne croyait. En Argentine, ce n’est même pas qu’ils nous insultaient, ils riaient. Et moi je préfère qu’on m’insulte plutôt qu’on se foute de ma gueule. Maradona, on peut pas vraiment dire que ça se passait bien pour lui, la star, c’était Passarella, c’est lui qui nous avait qualifiés, et Bilardo jouait sa tête. Mais Bilardo lui a donné le capitanat, il lui a donné la confiance dont il avait besoin. Moi, il m’a convoqué juste avant le Mondial, je n’ai pas participé aux éliminatoires. Je me rappelle que dès 83, je suis transféré de Lanus à River, et je suis mauvais, mais comme une merde hein, mauvais comme c’est pas possible. Les gens m’insultaient, fallait voir ça, « Casse toi ! Retourne à Lanus ! T’es un désastre ! ». Mais Bilardo fait le choix de m’emmener avec les – de 23 ans pour le tournoi International de Toulon, au terme duquel on finit seconds. Là il me prend entre quatre yeux et il me dit : « Toi t’es venu ici pour apprendre, tu viens ici pour voir comment on mange, comment on s’entraîne, qui sont tes coéquipiers, bref tu viens voir comment vit une sélection. Tu seras remplaçant mais tu n’entreras jamais. Tu n’entreras jamais ». Donc j’aurais pu y aller comme je suis habillé aujourd’hui, en survet’. Mais moi je ne comprenais pas, je me disais « Mais il est fou, qu’est-ce qu’il veut ? Quel intérêt » ? J’ai eu la réponse trois ans plus tard, il m’a convoqué pour le Mondial. Alors que je n’avais jamais joué pour l’Argentine. Lui aussi un génie, il avait tout préparé des années avant. C’est ma grande fierté, avoir joué avec Maradona, pas tout le monde hein, et avoir été champion du monde avec lui, pas tout le monde non plus…
Tu as d’autres anecdotes ? Une fois, pendant la coupe du monde, j’étais dans sa chambre, qu’il partageait avec Pasculi, sachant que j’allais souvent dans leur chambre et que j’y restais, je ne voulais pas partir, j’étais proche du Diego, et lui qui venait vers moi « Bon Negrito, va falloir partir maintenant… Faut te coucher… ». Mais moi j’étais le plus heureux des hommes. Tu sais les gens disent souvent « Mais si je vois Maradona, je me mets à pleurer ». Et c’est vrai pour moi qui ai été son coéquipier ; ce que toi tu ressens quand tu le vois jouer, moi je le ressens quand je le vois. Sa seule présence impacte, c’est impressionnant, il faut le voir.
Comment ça s’explique ? C’est comme ça, c’est sa personnalité. Certains disent « Mais ce type ce n’est pas un exemple ! ». Moi l’exemple de mes enfants, c’est moi et leur mère. Ici, en Argentine, on a coutume de dire que si ton enfant tourne mal, c’est de la faute de la maîtresse ou de Maradona. Tu comprends ? Mais bon…Diego ça n’a jamais été un politique qui n’a pas tenu ses promesses, lui, la seule chose qu’il a faite, c’est jouer au ballon, et très bien, donner du bonheur à énormément de monde, et être le footballeur le plus célèbre de la planète.
Tu as toujours des contacts avec lui ? Oui bien sûr, on se téléphone souvent. Je vais à tous ses anniversaires, il m’aime autant que je l’aime. A chaque fois qu’il va à la télé, il parle de moi en bien. Lors de son dernier anniversaire, il me dit : « Negrito, quand est-ce que tu m’invites à manger l’asado chez toi ? ». Un soir je sors du gymnase, et puis j’ai eu envie de rentrer chez moi à pied, et là j’appelle le Diego, on se demande comment on va, et je lui explique que je sors du gymnase, et là il me dit : « Qu’est-ce que j’aurais aimé pouvoir aller au gymnase avec toi et rentrer tranquillement chez moi sans que personne ne me dérange » Mais c’est impossible pour lui…Il n’a pas le choix.
Tu as ressenti quoi à l’annonce de sa mort ? Je me suis dit non, c’est impossible. Maradona est tellement fort qu’il va dribbler la mort. Mais j’ai appelé Claudia, et je lui ai dit : « Claudia, je suis en face de la clinique, si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là pour vous ». J’étais là parce que mon ami allait mal.
Propos recueillis par Alex Gonzalez et Javier Prieto Santos, à Buenos Aires
Diego à propos d’Henrique, au sujet du fameux but contre les Anglais :
Hector vous a vraiment dit que c’était une bonne passe ? L’enfoiré… (rires)...

