Entretien avec Daniel Arcucci
12 décembre 2007 à 17:20
Ancien journaliste pour El Grafico et aujourd’hui chef de la section Sports pour le quotidien La Nacion, Daniel Arcucci est le journaliste qui a le plus interviewé Diego Maradona tout au long de sa carrière. Il a d’ailleurs aidé le Pibe de oro à écrire son autobiographie, avant de publier sa propre anthologie maradonienne intitulée Conocer al Diego. Entretien dans le fastueux bâtiment de La Nacion, en plein centre de Buenos Aires.
Comment expliquez-vous le fait que peu de personnes veuillent parler de la vie de Maradona ? Quand tu parles avec ses compagnons ou avec ses entraîneurs, tu as l’impression que Maradona est intouchable. Ils ont beau avoir vécu des mauvaises expériences avec Diego, c’est quelqu’un qui a toujours été là quand ils étaient dans le creux de la vague. Pour les gens, c’est donc normal de ne pas trop en dire sur quelqu’un qui a été fidèle. L’autre raison pour laquelle les gens ne souhaitent pas trop s’étendre sur leur relation avec Maradona s’explique par le fait que Diego a eu 10 000 vies plus ou moins polémiques. Beaucoup des protagonistes de la vie de Diego se sont fait piéger par une presse qui a toujours seulement voulu retenir les choses les plus croustillantes de leurs déclarations. Ce qui au départ n’était qu’une simple observation de leur part était tout de suite assimilé à une trahison aux yeux de Maradona. Or Maradona est quelqu’un de très fidèle, qui a une notion du clan assez développée. Si tu parles mal de lui, tu sors du cercle, et c’est très difficile d’y revenir. Tu es soit son ami, soit son ennemi, mais tu ne peux pas être entre les deux. Cette loi du silence s’explique par le fait que tout le monde souhaite conserver Maradona en tant qu’ami…Ils n’ont rien à gagner lorsqu’ils parlent de Maradona, au contraire.
C’est-à-dire ? Si on analyse bien, Diego Maradona a beaucoup gagné, mais surtout, ses succès ont toujours profité à son entourage proche ou lointain. C’est quelqu’un qui a beaucoup partagé ses succès, c’est d’ailleurs là qu’il a fait le plus preuve d’altruisme dans sa vie : Il a fait gagner des matchs, des titres, des honneurs, des réputations, et surtout beaucoup d’argent…Les privilèges de Maradona ont attiré beaucoup de gens autour de lui. Une dévotion est née à partir de là. Si tu regardes bien, Maradona a toujours été la poule aux œufs d’or de quelqu’un, on le voit aujourd’hui avec les promoteurs du Showbol. Avant eux, il y a eu tous ses agents, sa famille, ses amis. Son entourage n’a cessé de changer durant les différentes étapes de sa vie. Le mythe et son héritage se sont transmis de main en main depuis des années.
C’est pour ça que Diego Maradona a plus d’affection pour les grands joueurs que pour les équipes dans lesquelles il a pu jouer ? C’est possible. Si tu veux mélanger ses goûts footballistiques avec ses goûts idéologiques, on peut dire qu’il a été un guérillero du ballon rond, le symbole des causes perdues. Ici en Argentine, il a débuté dans un club très modeste comme Argentinos Juniors, qu’il a contribué à faire grandir en terminant vice-champion d’Argentine. Ensuite il va à Boca Juniors, un club très populaire après avoir refusé une offre de River Plate, dont le surnom est millonarios (les millionaires). Puis il va à Naples après être passé par Barcelone. A l’époque Naples ce n’était rien du tout, au mieux un club de troisième zone, mais il en a fait l’une des équipes les plus grandes du Calcio. A Naples, Maradona a atteint sa plénitude en tant que joueur, c’est là qu’il a été le plus fort. C’est aussi dans cette ville qu’il est devenu un symbole pour tous les opprimés. Si on pouvait faire une synthèse du Maradona idéal, ce serait Naples et tout ce qu’il a donné non seulement au club, mais à toute une région.
Aujourd’hui comment est perçu Maradona en Argentine ? A mon avis les gens ont plus de respect pour ce que Maradona a fait que pour ce qu’il fait aujourd’hui, et c’est normal. La seule chose qui reste du Maradona footballeur, c’est sa grande gueule. Sans sa propension à exagérer les choses et à créer des polémiques, Maradona ne serait jamais devenu ce qu’il est. Les gens aiment quand il parle, ça leur rappelle le Maradona flamboyant de la Coupe du monde 86. En Argentine la fascination pour Diego est telle que les gens préfèrent retenir ce qui a été vertueux en lui plutôt que de s’épancher sur ses fautes.
Est-ce que ce n’est pas un peu de l’impunité ? Non, les gens font preuve d’indulgence avec lui. Si quelqu’un d’autre avait vécu la vie de Maradona, avec tous ses excès, je crois qu’il serait mort. C’est aussi cela qui fait qu’il est unique. Maradona est un miracle ambulant, il a infligé des choses à son corps quasiment inconcevables. Lui-même m’a avoué que ce qu’il s’était fait subir était honteux et violent à la fois. C’est un homme qui a été déclaré cliniquement mort je vous rappelle ! Maintenant si vous me demandez si Maradona aurait été celui qu’on connaît aujourd’hui sans tous ses problèmes et ses excès je vous dis non ! S’il avait été plus sage, plus tranquille, plus posé, plus prévisible, les gens ne l’auraient pas aimé autant. Maradona a mené une vie de mythe vivant, s’il était devenu dirigeant de l’AFA (fédération argentine) ou un grand entraîneur, vous croyez qu’il y serait arrivé ? Non, ça n’a pas de sens. C’est comme si Jordan avait été entraîneur champion avec un club de NBA. Cantona n’aurait pas été Cantona s’il n’avait pas fait une prise de Kung-Fu à un supporter. Le mythe se construit dans l’exagération et la transgression, et Maradona est tout ça à la fois.
Est-ce que Maradona se connaît lui-même ? Oui je crois et même mieux qu’on ne le pense. Il m’a d’ailleurs souvent avoué qu’il souffrait de connaître ses limites, car pour lui ça voulait dire qu’il ne pouvait pas aller plus loin. Que ce soit dans le football ou la drogue par exemple…
A quel moment êtes-vous devenu proche de lui ? C’était en 1985. Le Grafico m’avait demandé de passer Noël avec Maradona. C’était quelque chose d’impossible à faire même si Maradona n’était pas totalement celui qu’on connaît aujourd’hui. Le 24 décembre, je suis quand même allé le voir à l’aéroport à sa descente d’avion. Il m’a dit non tout de suite, mais m’a quand même donné son numéro de téléphone et m’a demandé un temps de réflexion. J’ai passé ma journée à lui téléphoner. Il était dix heures du soir quand je suis enfin tombé sur Claudia, à qui j’ai pu exposer mon désarroi – c’était Noël et j’étais seul dans une chambre à Buenos Aires, loin de ma famille. Elle a eu un peu pitié de moi et m’a finalement passé son mari. Au début, il était furieux, mais il s’est vite assagi : « Je ne vais pas te donner d’interview ce soir, mais tu viens demain et je ferai ce que tu voudras ». Le lendemain à dix heures, j’étais chez lui. Je suis reparti à 22heures…Au fond Maradona avait apprécié que je n’insiste pas devant sa porte par exemple. Depuis ce jour-là, nous sommes devenus amis. Il m’a ensuite invité à son mariage, à la communion de ses filles, puis à toutes les fêtes importantes…
Mais cette relation ça n’a jamais posé un problème éthique ? Il m’a souvent dit des choses extraordinaires dans l’intimité, mais moi je savais que je devais respecter sa vie personnelle. Lui et moi savions lorsqu’on était en train de travailler ou pas. Par exemple, le Grafico m’avait demandé de faire un reportage sur son mariage, mais j’ai décliné la proposition. J’étais là en tant qu’invité, pas en tant que paparazzi. Pour moi ça a été un grand privilège mais aussi une énorme débauche d’énergie. Tout ce qui gravitait autour de Maradona, c’était de l’info. Il y a un moment où tu es complètement dépendant de ce qu’il fait. A vrai dire ça a été une véritable lutte interne. C’était comme marcher sur des œufs.
C’est comment suivre Maradona au jour le jour ? C’est comme perdre la notion du temps. Tu rentres dans une orbite totalement différente. Tu ne sais pas s’il fait jour ou nuit, tu ne sais pas quand tu vas pouvoir manger, tu ne sais pas où tu peux aller. Sa vie est remplie de mouvements, de voyages, d’imprévus. C’est usant, je ne sais pas comment il fait à vrai dire.
Est-ce qu’on peut critiquer Maradona ? Oui, même s’il n’accepte pas toujours ce que vous lui reprochez. Si vous lui dites quelque chose en face, il n’y a pas de problèmes mais si vous le poignardez dans le dos, vous pouvez l’oublier. Il est très rancunier. C’est quelqu’un qui a énormément besoin d’affection. Tout le monde l’aime, tout le monde le respecte, mais c’est une constante dans sa vie, il a toujours voulu être aimé plus qu’il ne l’était déjà.
Est-ce que vous avez déjà eu peur de lui ? Peur non, mais des fois sous l’effet de certains produits...il était irascible.
Irascible ? Il avait des accès de colère où il lui arrivait de tout casser. Tout ce qu’il avait à portée de main finissait alors par terre.
Le plus beau souvenir que vous avez avec lui ? Sans aucun doute un défilé dans les rues de Naples, à Via Forcella plus précisément, le fief de la Camorra. C’était un endroit qui faisait peur, où l’étranger ne pouvait pas aller sous peine de se faire liquider, et moi j’étais dans une camionnette que conduisait Diego, en train de fêter le deuxième titre de champion de Naples. Il y avait une foule incroyable, et c’est là que je me suis réellement rendu compte de tout ce que pouvait représenter Diego aux yeux des Napolitains : ils fêtaient leur idole, pas l’équipe. Il y a aussi eu un voyage en Chine au cours duquel Maradona avait visité la Cité Interdite. Tout le monde l’avait reconnu, ça avait quasiment provoqué une émeute !
Comment est le clan Maradona ? Il se décompose en plusieurs couches. En premier, vous avez le noyau dur, qui est la famille, c’est ce qu’il a de plus sacré. Et ensuite vous avez plusieurs autres couches, d’amis, de connaissances, ou de relations professionnelles. Elles changent tout le temps.
Et les agents vous les mettriez où ? Dans le cercle rapproché. A l’époque, Cyterspiller avait commis plusieurs erreurs stratégiques. Il avait fait des mauvais choix sur le plan financier et Coppola a alors permis à Maradona de remonter la pente. Il a en quelque sorte modernisé Maradona. Il en a fait un produit parfaitement marketé. Le problème de Guillermo, c’est qu’il a trop voulu s’approcher de Diego, or c’est impossible de fusionner avec lui si vous n’êtes pas de sa famille ou un ami vraiment très proche.
Maradona nourrit-il un complexe de supériorité ? Je crois que pour comprendre la vantardise de Diego, il faut comprendre les Argentins. Maradona est très argentin, il est prétentieux, roublard, contradictoire, fanfaron, tricheur. Maradona c’est un stéréotype argentin sur pattes. Il en est conscient, il s’en amuse, et surtout il aime ça.
Ce ne serait pas plutôt un stéréotype de quelqu’un qui vient de la rue ? Bien sûr ! Maradona vient de Villa Fiorito, un endroit très pauvre. C’est quelqu’un qui est parti de rien. Dans ce pays, c’est un peu un modèle de réussite. Pour tous les enfants pauvres, c’est un peu Tony Montana dans Scarface. Il y a beaucoup de choses qui rapprochent ces deux personnages : Le clan, la fidélité, la loi du silence, et le besoin d’être reconnu et aimé. On se rend compte du côté dur de Maradona quand il affronte les dures réalités de la vie. Si vous réfléchissez bien, il ne s’est jamais vraiment démoralisé, là ou d’autres auraient franchement déprimé. Depuis son jeune âge, Diego a dû faire face aux difficultés de la vie, aussi il sait de quoi il en retourne maintenant.
Diego a-t-il entretenu des relations avec la Camorra à Naples ? Je ne sais pas véritablement quel type de relations il a eu avec eux, seulement je peux vous assurer qu’il les connaissait, ils se côtoyaient quelques fois, mais là encore je ne sais pas jusqu’à quel point.
Vous avez déjà eu peur pour lui ? Oui j’ai toujours peur pour lui. Quand je vois qu’il y a des flash d’information spéciale à la télévision, je m’arrête toujours et je pense : « Ca y est, cette fois c’est la fin… ».
Propos recueillis par Alexandre Gonzalez et Javier Prieto Santos
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