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SO FOOT fête son 50e numéro, il fallait marquer le coup. Cela faisait longtemps que l’envie fourmillait sous les chaussettes roulées sur les chevilles, huit centimètres au-dessus de la languette, pas plus : Maradona mériterait bien un super numéro, une anthologie, un truc de dément.

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Entretien avec Carlos Quenan

10 janvier 2008 à 16:35 Entretien avec Carlos Quenan

Carlos Quenan est de la même génération que Maradona. Sa jeunesse a été rythmée par les derbys entre le Racing Club de Avellaneda (son club de coeur) et Independiente mais c’est pour sa capacité à jongler avec les chiffres qu’il a conquis l’Europe : économiste, maître de conférences à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (Paris-III), il est aussi en charge de son sous-continent natal au service recherche de la banque Natixis.

Comment Maradona est-il perçu par les milieux d’affaires ? Comme l’"opium du peuple" - donc une aubaine - ou comme l’"ennemi du grand capital" - donc une menace ? Maradona est plus qu’une idole : c’est une icône. Sa popularité dépasse le cadre du football. Elle est unanime, traverse tous les secteurs sociaux. C’est un sous-produit - tout à fait particulier certes - mais un sous-produit quand même de la passion généralisée pour le foot en Argentine.

Donc on pourrait effectivement considérer que le football en général et Maradona en particulier "détournent" les gens des vrais problèmes, à l’instar du personnage du film El camino de san Diego qui est en situation précaire et qui passe son temps à penser à Maradona. Mais ce serait très réducteur de voir le phénomène Maradona sous cette seule optique.

Il y a l’aspect opium du peuple, certes, mais il incarne aussi l’aspect revendication, critique de ce qui est bon ou de ce qui n’est pas bon : en Argentine, quand les gens sont mécontents, et évidemment a fortiori lors d’un match de foot si celui-ci n’est pas de bonne qualité, ils crient « Maradooo, Maradooo.. ». D’une façon assez diffuse ceci peut vouloir dire « Donnez-nous quelque chose de bon, respectez nos droits, on a payé, on veut du spectacle ! » même s’il faut se garder d’extrapoler ce type de réactions au-délà du domaine sportif...

Par ailleurs, il y a effectivement les prises de positon du Maradona post-footballeur, celui qui arbore des tatouages de Fidel, de Che Guevara, qui prend position en faveur de Cuba, contre les Etats-Unis et l’administration Bush, participe à une grande manifestation contre le sommet des Amériques de novembre 2005 en Argentine, se rend en juin 2007 inaugurer la dernière édition de la Copa América au Venezuela avec Hugo Chavez... Mais ce positionnement n’est pas considéré comme une menace par les milieux d’affaires ni par qui que se soit car il reste assez "symbolique". Autrement dit, Maradona ne participe activement à aucun mouvement politique.

Lorsqu’il était joueur, Maradona était déjà "anti-système"... Il a été intégré au système mais il n’a pas forcément poussé les bonnes portes...Il a frayé avec la mafia, d’une certaine manière il a eu une évolution à la Sinatra... Il est issu des quartiers défavorisés, marginalisés, et ses amis, ses proches, qui n’apparaissaient comme pas très fréquentables, il les a toujours gardés. Ils venaient le voir par dizaines à Barcelone ou à Naples !

Kusturica a dit que Maradona est un semi-dieu mais qu’il demeure accessible, que si on le croise dans un café, on n’hésitera pas à l’inviter prendre un verre. En fait, il est considéré comme le joueur du siècle avec Pelé mais il ressemblerait plutôt à Garrincha : issu d’un milieu social très défavorisé, tendance aux excès, etc..C’est aussi pour cela qu’il inspire les artistes. Il est moins perçu comme un sportif que comme quelqu’un qui a excellé dans une discipline, un art pourrait-on dire.

Il incarne la beauté du geste, une certaine pureté du football. C’est un personnage béatifié d’une façon païenne...Quand la Mano Negra chante « Santa Maradona priez pour moi », ils critiquent d’une certaine façon les marchands du temple, Berlusconi etc, qui ont fait du football un business, mais aussi le football des "briseurs de tibias".

L’ancien entraîneur de la sélection Menotti avait dit que Maradona était un peu la synthèse du football argentin, qu’il exprimait tous les éléments de l’entité génétique du football argentin : habile, technique, malin, parfois tricheur...Il avait tous ces éléments concentrés et exprimés en plus de manière artistique.

Certains ont repris cette formule, sociologues, psychologues, pour élargir ces caractéristiques à toute la population du pays...En Argentine, même si c’est à la marge, le football en général est un prisme intéressant à travers lequel on peut comprendre beaucoup de choses... D’abord de par son importance comme enjeu de société, médiatique, économique ou politique, mais aussi en quelque sorte par sa capacité à reprendre les autres éléments de la culture, et à les intégrer. Par exemple, notre façon de jouer a des éléments communs avec le tango, comme celle des Brésiliens avec la samba. Chez nous c’est moins joyeux, plus tragique...

Justement : dans quelle mesure le destin de Maradona peut-il être considéré comme une métaphore de l’évolution récente de l’Argentine ? Un aspect très important chez Maradona, c’est précisément la dimension tragique de sa destinée, sa déchéance, les contradictions du personnage, sa tendance à l’autodestruction...

C’est donc aussi une icône tragique, ce qui ne fait que consolider le fait qu’il soit dans l’imaginaire collectif quelqu’un d’à part. On peut établir un certain parallélisme, et certains analystes l’ont fait, entre Maradona et l’évolution de l’Argentine.

L’Argentine est un ancien pays émergent qui a connu une grande prospérité pendant la fin du XIXe et les premières décennies du XXe siècle. On peut même considérer que ce pays était vers le milieu du siècle dernier plus avancé qu’une bonne partie des pays européens : il avait un certain développement industriel et un haut degré d’urbanisation, des classes moyennes fortes, l’analphabétisme était faible et le niveau de formations des ressources humaines bon...Depuis les années 1970 environ, l’Argentine est en déclin avec ce grand moment de recul et de détresse qu’a été la grande crise de 2001-2002.

Même s’il y a eu un redressement économique depuis, les traces de ce declin sont très présentes : augmentation de la pauvreté, de la marginalité et des inégalités, recul du poids de l’Argentine dans le monde : les Pumas, par exemple, n’intéressent toujours pas vraiment les instances internationales du rugby, moins en tout cas que le Japon, l’Asie, voire le marché nord-américain ; l’Argentine a organisé des grand prix de F1, ce n’est plus le cas, et ce ne le sera pas avant un petit moment.... Donc, d’une certaine manière, on retrouve une certaine "similitude de trajectoires" avec l’ascension soudaine du Pibe de oro, son moment de gloire à Naples et à la Coupe du monde 1986 et ce qui s’est produit après...

Maradona fait donc partie de cette nostalgie du passé, et même si je lui souhaite de vivre vieux, tout le monde sent que c’est quelqu’un qui a plus de passé que d’avenir, qu’il a déjà donné le meilleur de lui-même, à seulement 47 ans...

... Et l’on se dit que c’est un sacré gâchis. Un peu comme l’Argentine, au fond... Oui, mais s’il y a eu un déclin en Argentine ce n’est pas seulement parce qu’il y a eu des gouvernements mauvais, des administrations défaillantes, c’est aussi dû à une incapacité à être plus pragmatique, plus responsable, plus mature, plus démocratique aussi, au sens cityenneté.

Ménem, critiqué de toutes parts maintenant pour son néolibéralisme ou la corruption, il a été réélu ! Donc les apparences de prospérité que l’on a connues sur le moment ont suffi à gommer ces aspects que tout le monde critique aujourd’hui...Il y a donc une responsabilité de tous, même si je ne mets pas dans le même panier les puissants, les plus informés, et le petit peuple...

Maradona fait partie de cette problématique, de cette société, et il exprime quelque part aussi ce déficit de citoyenneté, de participation, de rationalité... Je ne suis pas de ceux qui pensent que c’est mauvais d’être entier, passionné, tout le monde a des pulsions passionnelles, ça peut être un atout, regardez les Pumas, ils jouent un rugby de passion, d’"amateurs"...Bien entendu, heureusement, on n’en reste pas là, et tant au niveau de l’évolution globale du pays que du football il y a des projets d’avenir. Et sur le plan du football, les aficionados rêvent, parfois de manière un peu précipitée, de l’apparition d’un nouveau Maradona.

Peut-on aller jusqu’à dire que Maradona et l’Argentine souffrent des mêmes maux ? On ne saurait dire, sans risquer de tomber dans un simplisme extrême, que Maradona et l’Argentine souffrent des mêmes maux. Mais, si l’on continue à se situer sur le terrain des métaphores, il y a sans doute un rapport à faire entre Maradona et ce que symbolise l’Argentine : ce pays apparaît comme très difficile à comprendre - souvent plus que d’autres pays en développement - en raison du contraste qu’il y a entre ses potentialités en termes de ressources naturelles et humaines et les résultats obtenus en termes de développement économique, social et politique.

Beaucoup d’analystes ont souligné que l’Argentine partage un certain nombre de caractéristiques communes avec l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada...mais il n’a pas connu le même fatum que ces pays.

Ce caractère un peu déconcertant de ce pays, ce contraste entre les ressources existantes et les résultats, entre ses "lumières" (par exemple le développement récent d’un cinema de haute qualité) et ses "ombres" (dictatures sanguinaires, développement décevant...) est symbolisé à sa manière par Maradona.

Chez lui, en permanence, il y a le côté lumineux et le côté obscur, qui peuvent être concentrés dans le même match : la main de Dieu – même s’il y a un coté artistique dans le geste, il s’agit d’une faute... - et le but du siècle, tout ça s’est passé dans le même match...

Propos recueillis par Vincent Riou






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» Entretien avec Carlos Quenan · 24 janvier 2008 14:01

Bonjour, Merci de m’indiquer comment obtenir le n° 50 de "SO FOOT". Sincères salutations

Voir en ligne : SO FOOT 50

 berlho