Message in a bottle
"Allô ? Est-ce que quelqu'un me reçoit ? Mayday ! Mayday ! Il y a quelqu'un ?
Si vous m'entendez, ceci est un avis de détresse... Ici, c'est Francky, nous sommes au large des côtes de la Ligue 1, et nous coulons. Je répète, nous coulons ! Je ne comprends toujours pas comment ça a pu arriver, mais le navire prend l'eau de toutes parts.
On était là, on paradait gentiment à la 8e place du championnat, on avait grand vent, et le matelot Nivet trouvait que c'était chouette de jouer les premiers rôles. Nous étions insouciants, rêveurs... On faisait des blagues, tout ça. À un moment, on a cru que le matelot Raineau préparait une mutinerie, mais en fait non, fausse alerte, c'est juste qu'il n'avait jamais navigué (ohé, ohé, comme dirait Pilou).
Donc nous étions sereins, et pour flamber, on a décidé de s'approcher un tout petit peu trop de la plage où l'on distinguait des Parisiens et des Montpellierains qui prenaient le soleil pendant que de jeunes Naïades à moitié nues les couvraient d'huile solaire. Je crois que c'est à cet instant que les choses ont commencé à déraper. Il faut dire que nous, à Caen, les jolies filles, on ne peut plus les approcher. Oui, je sais ce que vous vous dites : normalement, un joueur de foot, même un qui joue à Caen, il n'a qu'à dire quel est son métier pour choper. Oui, eh bah non, pas chez nous. Depuis que Juju Toudic et le p'tit Elliot sont passés par là, de l'Écho du Lac à la rue Écuyère, le meilleur moyen de choper, c'est encore de dire qu'on joue au polo, j'vous promets. J'les comprends, les filles, aussi : quand tu regardes Toudic en train de sourire, tu te dis qu'il a dû naître tout près de la Centrale de Flamanville, c'est pas possible autrement...
Bref, on menait notre barque tranquillement, et puis Kandia a suggéré qu'on rase la plage en klaxonnant comme des fous. Proment, il a fait une grimace. Proment, il ne dit jamais rien, mais on comprend quand même toujours ce qu'il veut dire par là. Au cas où vous auriez un conseil à demander à Greg, un jour, voici la notice d'utilisation : s'il reste impassible et cligne spasmodiquement de l'oeil droit, ça veut dire "Pourquoi pas ?" ; si vous voyez ses mâchoires se contracter doucement, ça veut dire que c'est une mauvaise idée ; s'il passe une main dans sa coupe de cheveux de G.I., ça veut dire qu'il va vous péter la gueule ; et s'il fait une grimace, ça signifie que vous êtes condamné (ce qui revient un peu au même que la main dans les cheveux).
Je sais pas ce qui nous a pris, aussi, d'écouter la suggestion de Kandia. Faut croire qu'on était un peu trop en confiance. Mais bon, merde, quoi, on aurait dû se douter. Si Kandia veut vous donner un conseil un jour, là, c'est pas comme Proment, il n'y a aucune notice, mais un simple mot d'ordre : il ne faut pas l'écouter. Un jour, on a reçu un coup de téléphone du directeur du mini-golf du Jardin des Plantes, il avait retrouvé le petit Morel ivre mort entre le 7e et le 8e trou, avec son slip sur la tête, une bouteille de Zubrowska à la main et les poches pleines de dragées Fuca. Il ne se rappelait plus de rien, si ce n'est que Kandia lui avait suggéré de l'accompagner chez des potes avec lui pour décompresser ("décompresser", c'est le terme qu'emploie Kandia quand il a décidé de se mettre une mine). Du coup, on a été obligés de foutre le p'tit Morel dehors pour qu'il n'ébruite pas l'affaire. Il ne faut jamais écouter Kandia, jamais. S'il suggère un prénom pour votre prochain moutard, et même si ce prénom, c'est Sandrine, et j'aime bien Sandrine, comme prénom, choisissez autre chose, il y a anguille sous roche. Tenez, c'est Kandia qui a suggéré qu'on recrute Branko Lazarevic... Sous prétexte qu'il avait joué avec Marco Basa (vous avez déjà entendu une justification plus pourrie pour recruter un joueur, vous ? Eh bien on y a cru quand même, c'est ça, la force de Kandia). Quand on a vu débarquer Branko, on a vite compris. Branko, il mâche des cailloux plutôt que des chewing-gums. Quand il a serré la main à Fortin pour la première fois, il lui a presque pété le métacarpe (c'est pas un gros poisson, c'est un os de la main). Branko, c'est pas vraiment un joueur de foot, en fait. Il a plutôt une tronche à avoir tenu la basse de Mötörhead aux débuts du groupe. Depuis qu'il habite à Caen, Kandia s'en sert de garde-du-corps. Dès qu'il sort en boîte, il l'emmène avec lui. Et c'est Branko qui dit au videur s'il a le droit de continuer à vider ou non.
Donc, j'en reviens à mes moutons, Kandia a proposé qu'on fasse les fanfarons sur notre joli bateau qui filait entre les dauphins. Je sais pas ce qui m'a pris, j'ai dit oui, j'ai tourné la barre et on a foncé droit sur les récifs. C'est Heurtaux qui a donné l'alerte : "Attention, gros rocher bordelais !!!" Tu parles, on n'a même pas eu le temps de serrer les fesses, on a entendu un gros CRAAAC et l'eau s'engouffrait déjà à travers la coque percée. "Attention, un autre rocher, un marseillais, et puis là, un autre, un stéphanois, oh mon Dieu, et là, un nancéen !!" a crié Raineau en se saisissant de la barre. Raineau, je crois qu'il voulait bien faire, mais à chaque fois qu'il tentait de manoeuvrer, on se fracassait sur le rocher qu'il tentait précisément d'éviter. S'échouer avec autant de maladresse, ça relève de la performance de haut vol, vous pouvez me croire.
Le temps que je me ressaisisse et que je reprenne la barre, on prenait déjà la flotte de toutes parts. Hamouma s'est précipité pour sauter par-dessus bord, pour rejoindre la plage où Parisiens et Montpellierains nous regardaient en rigolant, mais Kandia lui a suggéré d'attendre encore un peu. C'était sans doute encore un conseil à la con, mais je suis bien content que Romain ait écouté, pour une fois.
On est tous descendus constater les avaries. En un coup d'oeil, on a compris que ça allait être compliqué à réparer. J'ai regardé les garçons, ils avaient tous les mains sur les hanches, ils regardaient leurs pieds. Raineau a dit qu'il retournait dans sa cabine finir sa partie de Pokemon et qu'on ne devait pas hésiter à l'appeler si on avait besoin de lui. Thébaux a commencé à hurler sur Leca et Heurtaux, en leur disant que c'était de leur faute, mais devant l'air désolé des deux compères, il s'est vite arrêté, les a pris par la main, et leur a dit qu'il savait comment s'en sortir et qu'il préférait encore ramasser des moules à côté des Parisiens plutôt que de couler avec les autres. Niang racontait à Nangis qu'un hélicoptère spécialement affrété par Chelsea viendrait le chercher avant que le bateau n'ait sombré.
Moi, je les regardais, tous. Je les regardais discuter, se plaindre, se chamailler... J'ai jeté un oeil sur Pilou, qui éclaboussait Tony Perrette, lequel riait aux éclats. J'ai marché jusqu'aux chaloupes, et j'en ai mis une à la mer. Le petit Fajr s'est approché de moi, il avait compris ce que je m'apprêtais à faire. Il m'a demandé "Tu... Tu... Tu t'en vas ?" Je lui ai dit que non, j'allais acheter des pains au chocolat pour le petit-déjeuner, et que je revenais tout de suite. Il a fait un grand sourire, et puis il est reparti en courant jouer au diabolo avec Vandam. Une fois la chaloupe sur l'eau, j'ai glissé le long d'une corde, j'ai attrapé les rames, et je suis parti. Au bout de quelques mètres, j'ai croisé un mec, tout seul sur un radeau, qui se laissait dériver jusqu'au navire en perdition. Il m'a crié qu'il s'appelait Aurélien, qu'il était perdu en mer depuis des années, qu'on était ses sauveurs. Je n'ai pas répondu, j'ai continué à ramer pendant qu'il se hissait sur le pont du navire qui penchait déjà dangereusement vers l'avant...
Je n'ai pas pris la direction de la plage, je suis parti vers l'océan. Qu'on ne me dise pas que j'ai abandonné le navire, c'est un mensonge. Mais je ne comprends plus rien à ce qui s'y passe. Je lui ai sacrifié mes meilleures années, à ce putain de bateau de croisière, et j'ai oublié de parcourir toutes ces terres étrangères qui m'étaient promises.
Ceci est un avis de détresse. Je répète, nous coulons. Nous sommes au large des côtes de la Ligue 1, et nous coulons. Et moi, je ne suis plus à bord."