L’expérience des limites
25 février 2009 à 11:01
Je reviendrai comme une évidence…
Fin de la saison de Ligue 2 en 2004. Caen est vice-champion et remporte son précieux sésame pour la Ligue 1. Adulé par tout un stade, porté en triomphe sur les épaules des ses partenaires de l’époque, Franck Dumas tire un trait sur sa carrière de la plus belle des façons. Et tout le monde sait déjà qu’on verra rapidement Francky de retour dans le business.
Un an après, Caen est aux abois et rappelle Franck à son chevet pour revêtir le costume du sauveur. L’intronisation de Dumas au poste d’entraîneur fut assez mouvementée et paradoxalement, garante d’une certaine sécurité pour le natif de Bayeux. A quatre journées du terme de la saison, Caen est relégable, Parizon est foutu à la porte, et Francky se pointe les mains dans les poches, sans le moindre diplôme, pour sauver la baraque. Et montre pour la première fois ses qualités de coach, remobilisant les troupes pour une poignée de matches qui peuvent sauver une saison. Malherbe se goinfre l’OM au Vélodrome (2-3), mâchouille Sainté (2-0), digère Toulouse (2-3) et puis finit par se prendre les pieds dans le tapis à Istres (3-2), parce que c’était trop beau. Caen est en L2, mais Dumas est déjà là, prêt à reconstruire une équipe compétitive pour retrouver vite fait le plus haut niveau. De toutes façons, c’était tout bénef, cette histoire, s’il réussissait, c’était son exploit, s’il échouait, c’était pas de sa faute. Fortin lui a filé les clefs de la boutique pour un bail.
C’est là le premier et sans doute le principal secret de la recette miracle de Big Francky : il travaille dans la confiance et la sérénité d’une relation ouvertement amicale avec le président Fortin. Entre les deux hommes, on sent le courant passer, chacun a totalement confiance en les propos de l’autre. On a longtemps parlé d’un trio à la tête du SMC (Parizon pour les diplômes, Garande pour les conseils et Dumas pour les choix), mais en fait, il faudrait surtout se mettre en tête que ce sont bien Dumas et Fortin qui ont construit ce que Malherbe est devenu aujourd’hui. Force est de constater que le travail de Francky Dumas a longtemps été irréprochable. Il loupe l’accession en 2006 pour deux malheureux buts au goal average pour mieux se reprendre un an plus tard. Et de quelle façon… Malherbe développe un jeu qu’on n’avait jamais vu au Stade Michel d’Ornano, termine meilleure attaque de Ligue 2 en 2007, 4ème meilleure attaque de Ligue 1 en 2008. Tout le monde est capable de marquer, l’équipe sait prendre le jeu à son compte contre n’importe quel adversaire mais peut aussi évoluer en contres. Redoublements sur les ailes, bonne utilisation de l’espace à l’horizontale, occupation géométrique du pré par les Normands, bloc toujours en mouvement.
D’un point de vue comptable, comme d’un point de vue purement stratégique, Dumas est inattaquable. Une douzième place plus qu’honorable l’an passé pour s’assurer d’un avenir parmi l’élite, soit le meilleur classement en première division depuis 15 ans.
Avec Dumas, Caen s’est découvert des ambitions. Après avoir su porter à maturité le petit prodige Gouffran (meilleur joueur de Ligue 2 puis l’un des meilleurs espoirs de Ligue 1), Dumas et son armada offensive ont convaincu Steve Savidan, cador offensif du championnat, de rejoindre l’effectif. Imparable, S9 a déjà passé la barre des 10 pions en L1 et s’est invité en Equipe de France.
C’est un animal au sang chaud… ?
Sauf que cette nouvelle saison parmi l’élite est loin d’être aussi rose. 5 victoires en 25 matches, une 17ème place qui sent le caniveau, Caen ne gagne plus, et ne flamboie plus du tout en attaque. C’est là toute l’illustration des limites de Francky Dumas, coach au mental davantage qu’entraîneur tacticien, sans doute plus doué pour motiver les troupes que pour les manier habilement ou les réorganiser quand le besoin s’en fait sentir. Dumas réagit plus qu’il n’agit. Il a conservé de son passé de son joueur une habitude flagrante à œuvrer trop souvent pour faire réagir les troupes et apporter du sang frais, plutôt que pour modifier son effectif sur le plan tactique. Les changements qu’il opère en cours de match sont systématiquement les mêmes (Toudic qui rentre en jeu à dix minutes de la fin, Florentin qui remplace Eluchans…), tout comme son remaniement du 11 majeur avant chaque match (grosso modo, 4-3-3 à domicile et 4-5-1 à l’extérieur). Et ça porte rarement ses fruits. Les solutions imaginées par Dumas sont connues de tous avant même que les problèmes n’arrivent. Une période de crise qui se prolonge ? Qu’à cela ne tienne, Malherbe ira passer une semaine de mise au vert à Port-en-Bessin. L’infirmerie trop remplie prive Caen de certains de ses joueurs cadres ? Pas grave, Dumas sort son couteau-suisse Seube qu’il peut aligner à n’importe quel poste défensif. Cela n’a rien de vraiment futé, c’est juste du bricolage, mais il est vrai que ça a longtemps fait illusion. Comme Grégory Leca en défense, dont on a loué les qualités pendant un moment, certes, mais qui commence à montrer sévèrement ses limites. Les coups tactiques de Dumas ont parfois tourné à la vaste blague. Comme lors de ce match à Lille en 2008, quand Malherbe est mené 2-0 à la pause et que Dumas tente un coup de poker en effectuant trois remplacements à la pause. Résultat, Costil prend un rouge, Compan finit dans les bois, et Malherbe se fait pilonner 5-0. Il y avait mieux à tenter, c’est sûr. Francky agit à l’instinct, à l’orgueil blessé, sans le moindre recul. Coach, mais pas tacticien, donc, et d’ailleurs plus doué pour maintenir son équipe sur une dynamique positive que pour réveiller ses troupes déboussolées.
La petite famille du Stade Malherbe…
Francky Dumas gère le vestiaire comme personne. Quand on entend un joueur de Malherbe dire que le SM Caen est une grande famille, on sent que c’est sincère. Dumas veille au grain, prend soin de ses poulains. Quand Gouffran a traversé une petite crise après son premier faux transfert au PSG, Dumas a géré. Et avec tact, chose dont le pensait incapable. Quand Savidan est convoqué pour étrenner le maillot tricolore au Stade de France, c’est Dumas qui le ramène en bagnole de Saint-Denis en promettant à tous de rendre son tablier si on vient lui piquer son joueur.
Dumas aime son personnage d’entraîneur à fort caractère, sautant sur la moindre occasion pour s’en prendre aux médias quand ça va mal (ou le plus souvent refuser de leur adresser la parole). Ce qu’il veut, il ne cesse de le clamer, c’est que le jeu de ses garçons lui fasse plaisir. Si le résultat a suivi, tant mieux, sinon, c’est que ça viendra. Belle philosophie, mais on commence à se lasser d’entendre Francky dire qu’il a vu des choses positives alors que les Normands n’ont toujours pas franchi la barre des trente points en championnat.
Et puis il y a d’autres domaines dans lesquels le Stade Malherbe version Dumas est en train de tester l’expérience des limites : Caen ne lance plus de jeunes joueurs. Depuis Gouffran, aucun minot n’a réussi à apparaître durablement dans le groupe professionnel, alors que le centre de formation caennais a toujours été une fierté locale. Les jeunes pousses comme El Arabi ou Van La Parra n’ont pas vraiment eu l’opportunité de se mettre en valeur, même quand les cadres de l’équipe sont tout sauf convaincants. On pouvait dire tout le mal qu’on voulait des prédécesseurs de Dumas, mais il fut une époque pas si lointaine où Remy lançait le Gouff’, Lemaître, Sigamary Diarra ou autres Lesoimier. Les gamins savaient apporter leur enthousiasme et leur vitalité au groupe quand ça commençait à sentir le sapin, mais a-t-on vraiment aujourd’hui des jeunes prêts à endosser le même rôle ? Peut-être, mais Dumas ne semble pas vraiment décidé à laisser enfiler le costume.
Les bases d’un avenir incertain mais serein…
Dumas est installé sur de solides bases. Jamais d’Ornano n’a encore réclamé son départ et on imagine mal comment cela pourrait arriver à court terme. La côte de popularité du coach sans concession est encore énorme, pour la simple raison que Dumas ne s’est jamais entêté dans des choix incompréhensibles. Ses choix sont tellement logiques qu’on a presque l’impression de que n’importe qui pourrait faire l’équipe. Dumas ne s’en cache pas, il est convaincu de la qualité de ses joueurs, et il n’est là que pour leur insuffler l’énergie et la motivation. Mouais. Alors quoi ? Dumas vaut-il mieux qu’un habitué du Café des Sports qui refait les matches en sifflant une 1664 ? Il a certes l’expérience du milieu, mais a-t-il les capacités de renverser le cours des choses quand Malherbe est sur une pente glissante ? Pas vraiment, car si c’était le cas, Caen ne passerait pas trois mois chaque hiver sans engranger la moindre victoire.
Caen a-t-il besoin de changement ? Pour la première fois depuis que Dumas a pris les rênes, certains se posent la question… Il ne se passera rien, évidemment. Si Caen prend l’ascenseur pour la Ligue 2, Dumas sera du voyage. Il aime trop son club et ses garçons pour les abandonner. Il lâchera peut-être le poste d’entraîneur, mais continuera d’œuvrer en coulisse. Il ne faudra donc pas attendre que la réaction vienne d’ici. Dumas continue d’avancer sans pression, que ce soit un mal ou un bien. Caen devra faire sans remaniement tactique et réagir par orgueil… Et au fond, c’est la seule réaction qu’envisage Big Francky.
» L’expérience des limites · 26 février 2009 23:03 | |
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