Washing Maxime

Washing Maxime
01/11/2011

Ceux qui ont passé la majeure partie de leur adolescence à faire tourner des disques de rock indé se divisent aujourd’hui en deux catégories. D’un côté, ceux qui ont fêté la reformation des Stones Roses comme l’un des événements majeurs de l’année ; les mêmes qui se sont mis depuis à envoyer des lettres d’encouragement à Joey Barton après avoir appris qu’il travaillait activement à une autre reformation attendue, celle des Smiths. De l’autre côté, ceux pour qui ces reformations à la chaîne ne riment à rien – Pixies, My Bloody Valentine, Pulp jusqu’aux groupes inutiles du genre Skunk Anansie –, mais qui n’ont pu s’empêcher d’être émus à l’annonce de la séparation du couple le plus emblématique de la scène indé de ces vingt dernières années, Thurston Moore et Kim Gordon.

Un peu comme Pavement, cette façon tellement naturelle de rester cool leur permettait de prétendre au titre de figure tutélaire du rock new-yorkais pour les dix prochaines années, facile. D’accord, ils venaient d’entrer dans la catégorie des quinquagénaires qui craint tellement quand on est une rock star, leur fille venait de fêter ses 17 ans et ils jouaient ensemble depuis 1983, année où Robert Herbin alignait à l’OL des types comme Jean-François Domergue, Albert Emon, José Pasqualetti ou encore Serge Chiesa. Reste que leur présence et cette obstination à jouer coûte que coûte les têtes chercheuses avaient quelque chose de rassurant. Comme l’idée que le goût de l’exigence qui pouvait confiner à l’éthique parfois un rien austère saurait toujours servir à d’autres, prêts eux aussi à en découdre à coups de riffs distordus et de larsens tout en retenue.

Si l’on voulait pratiquer la comparaison foireuse, on pourrait trouver la même la ligne de partage qui divise ces derniers temps les suiveurs de l’OL. Entre ceux qui n’en finissent plus d’attendre le retour des joueurs providentiels ou prétendus tels – Yoann Gourcuff hier, Lisandro aujourd’hui. Et les autres qui ont repéré d’autres types pas franchement taillés pour le coup d’éclat, mais autrement plus décisifs pour le projet de jeu lyonnais. Qu’on pourrait désigner comme des joueurs de l’ombre. Sauf qu’à Gerland, c’est précisément avec ces types que la reconnaissance finit par opérer. Des joueurs qu’on vient en général moins célébrer pour leur technique au-dessus du lot que pour leurs neurones qui savent éclairer le jeu en une passe, le temps d’une course de replacement bien sentie ou par ce harcèlement moins physique que cérébral. Autrement dit, des joueurs à la classe moyenne, celle qui sentait la fin après les départs successifs de ses plus beaux représentants – Delgado, Toulalan ou Pjanic.

Tout ça, c’était avant que l’arrivée de Garde ne révèle ce boy next door que personne n’avait vu venir, Maxime Gonalons. A qui il a fallu moins de trois mois pour s’imposer dans le rôle du titulaire indispensable. La preuve en 5 raisons.

1. Il a remis le jeu lyonnais à l’endroit au milieu

Il est vrai que la révélation de Gonalons en ce début de saison est difficilement dissociable du travail mené par Källström à ses côtés. Au point de voir le duo gagner ici et là un drôle de sobriquet : Starsky et Hutch. A Max le travail de sape au milieu et les premières relances dans la foulée ; à Kimi le rôle de relayeur tantôt puncheur, tantôt passeur qui saura déplacer les blocs adverses à coups de transversales lumineuses. Pile ce qui manquait au jeu de l’OL pour qu’on se remette à rêver au retour des belles séquences entrevues au plus fort de la domination lyonnaise.

Alors pourquoi mettre en avant l’un des deux, en l’occurrence Gonalons ? Peut-être parce qu’on n’a pas souvenir d’avoir vu Källström aussi incontestable depuis qu’il a débarqué entre Saône et Rhône. Ce qui reviendrait d’une certaine manière à discuter l’intelligence rare du tracteur suédois qui lui a toujours permis de s’adapter aux variations tactiques souhaitées par ses coachs successifs. Pas au point non plus de se défaire de ce rôle de meilleur 12ème homme du championnat qui finit tôt ou tard par lui coller au maillot.

Toute l’intelligence de Gonalons a donc été de comprendre que pour remettre le milieu lyonnais à l’endroit, il lui faudrait moins jouer le sauvetage express que rendre ceux qui l’entourent meilleurs. D’ailleurs, Koné et Grenier ont eux aussi pu bénéficier de ce travail pour prétendre au statut de révélations du début de saison lyonnais. Façon de rappeler que, bien plus qu’une grosse caisse, le jeu lyonnais a toujours dû compter sur ces quelques têtes bien faites pour retrouver calme, luxe et volupté auxquels aspirent les chœurs de Gerland.

2. Il a fait oublier Jérémy Toulalan

Le sacre de Gonalons relève d’autant plus du tour de force qu’il était question d’assurer ce genre de succession qu’on devine comme impossible en début de saison. Trois mois plus tard, on a fini par oublier l’absence de Toulalan au poste.

Une sacrée performance quand on y pense, tant le pompier volontaire aux tempes grisonnantes faisait figure de joueur à part non seulement auprès de chroniqueurs qu’on tient en haute estime – Grégory Schneider évoquant « le joueur français de sa génération le plus dur mentalement et le plus costaud physiquement sur le terrain », « l’un des secrets les mieux gardés du foot hexagonal » ou Ricco Rizzitelli dans son portrait du bonhomme pour Libération –, mais aussi du public lyonnais. A commencer par celui qui se retrouve les soirs de match du côté des tribunes Jean Bouin devant lesquelles les gars du milieu viennent glaner leur titre de Middle Class Hero.

S’il n’avait suffi selon Houllier que d’« une demi heure » à Toulalan pour s’imposer à l’OL, il a fallu à Gonalons une série d’interventions trop brutales en matchs de préparation et un quart d’heure lors du match d’ouverture à Nice pour faire valoir l’étendue de son talent : vision du jeu au-dessus de la moyenne, récupérations nettes et précises, passes lumineuses en première intention, science du placement plutôt que ces courses à l’excès qui finissent par avoir raison des meilleures caisses. On peut se tromper, mais on jurerait avoir retrouvé tout ce qui avait progressivement disparu du jeu de Toulalan ces dernières saisons. Peut-être même avant qu’il ne se débatte dans le blues épais ramené de Knysna.
3. Il a été adoubé par le roi Djila

C’est l’un des sentiments les mieux partagés par la chronique lyonnaise : il ne sert à rien de collectionner des types tous plus talentueux les uns que les autres au milieu – Pjanic, Ederson, Gourcuff, Grenier – si l’OL n’y ramène pas un minimum de puissance et d’intensité physique. D’où la tendance à situer la fin d’une certaine idée de la domination lyonnaise avec le départ de Mahamadou Diarra pour le Real.

Une idée à laquelle la direction lyonnaise a fini par souscrire en se démenant tout l’été pour faire venir Delvin N’Dinga dont les prestations avec l’AJA en Ligue des Champions avaient à voir avec le souffle du Bison Essien. Au point d’oublier un peu vite que le roi Djila lui-même avait tenu à désigner Gonalons comme possible héritier la dernière fois que l’OL avait pu confirmer son statut de bête noire pour Merengue : « C’est qui le jeune, là ? Gonalons ? Il est bon, lui. Il fait mal. »

Pendant la dernière préparation estivale, on s’est rappelé de cette histoire d’adoubement. Les prestations de Gonalons laissaient craindre qu’il se soit mis à confondre cette capacité à faire mal au milieu adverse avec une certaine forme de brutalité. Fautes à la chaîne, interventions à l’arrache, jamais loin du carton rouge. Son jeu respirait la nervosité. A se demander si le rôle que venait de lui refiler Garde, un peu par défaut, n’était pas trop grand pour lui. Avant que les premiers matchs officiels ne ramènent cet impact qui, comme l’a défini Diarra, « fait mal ».

Reste que comme tout roi digne de ce nom, Gonalons doit en posséder les attributs. A commencer par les deux corps : le premier qui « fait mal » et impressionne l’adversaire pendant la première heure de jeu ; le second qui établit son royaume sur tout le milieu à partir de la 60ème. Précisément là où Max a encore tendance à s’essouffler.
4. Il respire la classe moyenne

Après tout, je n’en suis plus à une obsession près. Certains gars du crew peuvent bien me demander d’en finir avec cette histoire de classe moyenne, je ne peux m’empêcher d’y revenir. Y compris en lisant un papier de Grégory Schneider sur la solitude de Yoann Gourcuff au milieu du vestiaire lyonnais : et si l’échec de l’ex-enfant chéri du foot français venait de son incapacité – de son refus ? – à frayer avec cette classe qui distingue les grands joueurs lyonnais des autres ?

Voyez pour Gonalons. La question ne s’est jamais posée pour lui. Sa formation, il l’a passée entre Tola Vologe et Reyrieux, un de ces coins où l’on rêve de devenir propriétaire à son tour, quelque part entre la Plaine de l’Ain, le Val de Saône et la Dombes. Là où plutôt que de monter un groupe de rock dans le garage du paternel, les week-ends se passent en famille autour du match de foot de l’aîné et des parties de pêche dans l’Albarine.

Quand au cœur de l’été 2010, Jean-Michel Aulas a convoqué tout son monde pour venir acclamer Yoann Gourcuff à peine arrivé entre Saône et Rhône, Gonalons manifestait lui sa préférence pour le vrai héros de la classe moyenne, Jérémy Toulalan. Un gars élevé aux vacances en famille, aux rêves de CAP de pâtisserie, aux rengaines populaires. Un joueur surtout qui finit par avoir raison de la concurrence. Car aussi moyenne soit-elle, c’est bien la classe de ces gars-là qui à Lyon se révèle supérieure à toutes les autres.
5. Il porte le n°21

Autant dire le genre de détail qui permet de reconnaître le fan de nerd à l’affût du moindre signe pour justifier ses théories les plus foireuses. Il y a encore quelques semaines, en découvrant l’hommage secret de Stephen Malkmus à Toulalan sur Mirror Traffic le temps d’un titre (Forever 28), je regrettais de n’avoir osé pousser les portes d’un OL Store pour demander aux garçons-floqueurs de me livrer un maillot réunissant à la fois le n°28 de Jérémy et les huit lettres de Pavement. Avant de me rappeler que : 1. Toulalan n’était déjà plus là ; 2. à part les vendeurs d’Ikéa et les derniers slackers de la West Coast, personne ne comprendrait jamais le sens d’un tel maillot.

Encore une idée de flocage géniale à remiser pour toujours. Peut-être parce que ni The Bryan Bergougnoux Massacre, ni OL Dirty Bâtard Sensible ne provoquera le ravissement du n°21 de Tiago. A moins que l’envie partagée par d’autres gars du crew de commander leur maillot Gonalons ne parvienne à me convaincre un peu plus d’aller demander moi aussi mon maillot floqué au n°21. Là où habite désormais la jeunesse sonique.

Par Serge Rezza

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