Une histoire de la classe moyenne
Les storystellers ont pu s'en donner à cœur joie. Depuis trois jours, l'OL n'a plus rien à voir avec ce club un peu nouveau riche qui s'est mis à dominer la Ligue 1 à la façon d'un marché comme les autres. Voilà les Lyonnais élevés au rang de justiciers pour temps de crise, vague collectif de soudards qui sort de l'ombre pour aller taper la flambe madrilène qui s'arrose à coups de millions et finit noyée dans sa propre arrogance.
L'histoire est d'autant plus plaisante qu'elle porte avec elle une morale rassurante à souhait. Ceux qui ont beaucoup regardé OLTV ces derniers jours et se sont nourris de ces papiers racontant dans le menu détail la vie du groupe lyonnais à la veille du « plus grand exploit de son histoire » - exception faite des quelques happy few qui gardent un souvenir ému du retour au Stadio Olimpico contre la Lazio des Signori, Nesta et Boksic dans l'ennui d'une fin d'après-midi d'octobre 1995 -; savent bien qu'il faut chercher le sens de cette victoire ailleurs.
Où ça ? Dans ce réveil de la classe très moyenne lyonnaise que l'on craignait avoir perdu de vue et qui a fait son retour, l'air de rien, sans doute à la faveur d'un stage en Tunisie au mois de janvier. Oui, là où d'autres classes moyennes partent se cacher pour mieux revenir, bien bronzées et enfin prêtes à en découdre.
11 janvier, interview de Maxime Gonalons dans Le Progrès
Pas la peine de chercher bien longtemps pour trouver un début à cette chronique. Suffit d'ouvrir Le Progrès un matin de janvier pour tomber dessus : «Maxime a profité du week-end pour rendre visite à ses parents». Le portrait de la famille en atteste, la maman qui nage dans un t-shirt informe, le père dans un vieux maillot d'entraînement Renault Trucks et la copine qui a dû sécher un bac blanc au lycée de la Boisse pour compléter le tableau.
Avant de devenir l'un des héros du match de mercredi dernier se relevant fissa après s'être mangé un tampon de Guti venu jauger d'un peu plus près la tendresse du garçon et repartir dare-dare en apportant cette touche technique qui manquait jusque-là au milieu, Gonalons a occupé une place tout aussi précieuse dans le collectif lyonnais, celle du fils de la classe moyenne.
Pour en arriver là, Gonalons a dû forcément emprunter une trajectoire un peu freak et franchement cheap. Ainsi, pendant que tout le centre de formation ne bruissait que pour les exploits PES de Benz' ces dernières années, lui préférait punaiser en secret des photos de Toulalan dans sa chambre. A Reyrieux, là où bat le vrai cœur de la classe moyenne lyonnaise, quelque part entre la Plaine de la Saône et les rebords de la Côtière. Le paradis ou presque pour les familles adeptes du “pas trop loin” : pas trop loin de Lyon où l'on file bosser chaque matin, pas trop loin du club de foot où l'on a inscrit l'aîné, pas trop loin du bus qui amènera les gamins au collège puis au lycée du coin, pas trop loin surtout de ces rivières qui soudent rejetons et paternels chaque week-end quand ils s'en vont tâter du goujon.
Maxime et son père préfèrent eux monter un peu plus haut, côté plateau : «J'adore prendre ma canne à pêche et loin du tumulte, loin des foules, aller taquiner la carpe ou la tanche au bord d'un étang de la Dombes ! Là, je me concentre uniquement sur le bouchon, j'oublie un peu le ballon, je fais le vide dans ma tête pour ensuite repartir avec le plein d'énergie !» Loin du tumulte d'accord, mais pas trop loin non plus de cette idée du bonheur qui se partage depuis plusieurs générations parmi les pros lyonnais et qui a trouvé en Gonalons un héritier, seule pousse à ce jour sortie de la réserve Pro 2 pour se faire une place en équipe première.
15 février, portrait de Cris dans Le Progrès
A la veille de revoir le Real sur la pelouse de Gerland, on n'entend plus parler que de cet écart qui donne le vertige entre des Merengue flamboyants et un collectif lyonnais qu'on sent pas loin d'être à la ramasse. Cris, lui, s'en fout. Ce qui l'intéresse, c'est une autre opposition, la seule qui tienne la route, au bord du terrain : la lutte des classes.
Brassard de Policier bien attaché au biceps, il reprend à son compte la formule psalmodiée par Juninho l'an passé à la même époque -; «C'est ça, ma vie lyonnaise : le foot, la maison, les enfants, le cinéma» -pour mieux la confronter à la classe folle des Madrilènes.
«J'adore le steak tartare, la raclette, et les grenouilles. Les grenouilles, c'est magnifique ! J'aime bien aussi la moutarde et le vin. (...) Le hip-bop, Beyonce, Carla Bruni, et Vanessa Paradis. (...) On a deux chiens et un lapin. J'aime bien bricoler. Je fais les courses à Carrefour». Une sorte de synthèse idéale de la classe très moyenne des Lyonnais où l'on recroise Lloris à la veille de Noël dans les allées des Halles de Lyon avec, à la main, une liste envoyée par sa grand-mère, Coupet qui préfère lui la Halle aux Vêtements et Toulalan qui avoue n'avoir qu'une passion, la musique, surtout si elle vient de Sardou.
10 mars, hall de l'hôtel Hesperia à Madrid
Moyenne, mais classe aussi. C'est dans cet entre-deux que le cœur de l'OL balance. A force de la jouer moyens trop moyens, les Lyonnais avaient besoin qu'un petit vent de classe se remette à souffler juste avant de plonger dans l'enfer promis par le Real.
Bernard Lacombe a bien pensé à inviter Raymond Kopa pour l'accompagner dans les tribunes de Bernabeu. Mais à Lyon plus qu'ailleurs, le football-champagne n'a jamais été qu'une boisson qui se boit tiède pour les grandes occasions, un soir de titre dans le salon d'un Novotel de l'Yonne de préférence.
Et puis, faut-il le rappeler, on invite jamais la classe. C'est elle qui s'invite, à l'improviste. Avec Tiago, pensionnaire chez les Colchoneros, qui passe comme une ombre et ramène à la surface tous ces souvenirs enfouis de Serpent qui sonnait si bien et de Dark Horse que tout le monde redoutait de trouver sur son chemin à partir des huitièmes en 2005.
Quelques jours plus tard, la classe est toujours la même et l'émotion un cran plus forte lorsqu'il évoque, face à la caméra d'OLTV, son regret d'avoir quitté si vite la douceur des matins fumants à Tola Vologe.
10 mars, avant-match sur OLTV
La classe moyenne se fout bien d'être à la hauteur de l'événement «historique» qu'on annonce. Même quand la nervosité l'emporte et que le pouls n'en finit plus de monter, elle sait toujours revenir aux choses du quotidien. C'est ce qui fait son charme.
C'est même ce qui fait son génie quand OLTV se charge de la mise en scène. A une heure du coup d'envoi, il ne sert plus à rien de finasser l'analyse de compo et les enjeux de la partie, surtout quand on en a confié le soin à Claude-Arnaud Rivenet -; grande gigue improbable des mid-90's dont la carrière a dû servir de modèle à Nicolas Fauvergues.
Autant faire comme Flo' Maurice, présent sur le plateau, et profiter de ces derniers instants pour rappeler au commentateur-maison, Richard Benedetti, présent à Madrid la commande qu'on lui a passée avant son départ. Un jambon : «Attention, Richard, pas la marque que t'as ramenée la dernière fois, hein... Non, du patanegra. T'entends, Richard, du PA-TA-NEGRA !».
13 mars, cinq jours avec Boumsong dans L'Equipe Mag
N'en déplaise à Duluc dans son papier d'avant-derby du jour -;«Ce sont les équipes moyennes qui ont du mal avec les louanges, dont les grandes font leur quotidien, et Lyon héros de la semaine, choisirait bien son moment s'il confirmait sa métamorphose...»-;, la vraie leçon de la semaine, c'est que la classe moyenne n'en finira jamais de coller au maillot lyonnais.
Pas la peine d'espérer donc un retour au sommet du championnat et encore moins un nouveau chapitre victorieux en Ligue des Champions du côté des quarts. L'OL tient son exploit pour le reste de la saison avec cette divine qualification face au Real et devrait s'en satisfaire, comme il l'a toujours fait jusque-là.
D'ailleurs, lorsqu'on se presse pour écrire le grand roman de la victoire madrilène, il faut une fois de plus se contenter d'aller remuer dans la classe moyenne de cette équipe pour trouver les vraies raisons du succès. Même lorsqu'on a décidé de suivre Boumsong pendant ces cinq jours qui ont fait basculer la saison lyonnaise, type qui s'y connaît question classe, ne serait-ce que pour son verbe précieux et ses références davantage piochées sur France Musique que dans France Football.
Alors qu'il laissait entrevoir une entrée sur le terrain sur fond de Symphonie héroïque, on ressort de l'aventure avec cet improbable détour dernière minute par l'iPod de Jérémie : «Moi qui n'écoute que du classique au vestiaire, j'ai demandé à Toulalan de me faire écouter la chanson “Toi plus moi”, de Grégoire, qui dit : “Allez, venez, laissez faire l'insouciance, tout est possible, tout est réalisable”».
Encore la meilleure façon de rester raccord avec le reste de l'équipe. Même si l'on aimerait bien, quand même, qu'un lecteur bien intentionné de ce blog soumette enfin à Toulalan et ses copains le seul grand hymne jamais composé en l'honneur de la classe très moyenne, Range Life de Pavement.
Serge Rezza