Les joueurs normaux sont des gens exceptionnels

10 novembre 2008 à 15:29 Les joueurs normaux sont des gens exceptionnels

Fred est décidément un garçon formidable. Salement remué par une bordée de sifflets partis des tribunes de Gerland il y a quelques semaines, il vient de réussir en l’espace de deux titularisations le passage de son examen en rédemption, avec mention très bien. Après une première épreuve contre Le Mans où il a pu faire admirer un certain sens du sacrifice, prenant une part active dans l’entreprise d’étouffement du jeu sarthois menée ce soir-là, avant de passer le reste du temps à se manger sa ration de pains et de taquets, il a planté hier soir exactement le genre de but qu’on attend de lui. Un coup de patte minimaliste qui plie l’affaire juste comme il faut (55ème minute) et donne à ce déplacement poussif en Principauté monégasque des airs de formalité usuelle. « On vient, on gagne et on s’en va », comme on dit chez tous les autres bâtards du monde.

Au cas où on n’aurait pas compris à quel point Fred est un garçon formidable, mardi dernier, Bernard Lacombe a même convié deux journalistes de L’Equipe à boire le café avec lui dans son bureau de Tola Vologe. Les types n’en reviennent pas. Pour rappel, ce n’est pas franchement dans les habitudes du conseiller d’Aulas de manifester autant d’égards à ceux qu’il préfère ignorer le reste du temps. Entrez, asseyez-vous, messieurs, vous prendrez bien un café, qu’il leur dit. Un sucre ? Sans sucre, alors… Dites-donc, l’autre jour, vous étiez là quand Fred s’est fait siffler à Gerland ? Non, parce que moi, j’étais comme d’habitude à côté du président et je n’arrêtais pas de lui répéter : « Qu’est-ce qu’il est bon ce Fred ! Qu’est-ce qu’il est précieux en ce moment quand même… » Autant vous dire que lorsqu’il est sorti, on n’a pas compris pourquoi ça s’est mis à siffler. Le lendemain, il y a Fleury Di Nallo qui passe et qui me dit que lui aussi il a trouvé Fred parfait dans son travail de protection du ballon. Tiens, on va l’appeler, Fleury. On va mettre le haut-parleur pour que vous entendiez ce qu’il raconte. Allo, Fleury ? Oui, c’est Bernard. Dis-donc, je suis avec deux journalistes de L’Equipe dans mon bureau, et ils aimeraient bien savoir ce que tu penses de Fred. Oui, voilà, que tu leurs dises combien t’aurais bien aimé avoir un gars de sa trempe, capable de jouer juste comme lui, quand tu jouais. Si ça ne tenait qu’à lui, Lacombe serait bien allé jusqu’à improviser une visioconférence avec d’autres grands attaquants qui ont porté le maillot lyonnais – Cavéglia, Maurice, Sonny Anderson, Nestor la Foudre ou encore Cédric Bardon qui réalise enfin son destin de Van Basten du futur à Famagouste -, histoire de rappeler à qui veut l’entendre que Fred appartient bien à ce groupe restreint.

Faute de s’en remettre à l’avis des experts-maison, on s’est dit que le mieux restait de se faire son propre avis en observant de prêt la performance de Fred dans la coquille toujours à moitié vide de Louis II et celle à peine plus consistante du 4-4-2 physique et ramassé aligné par Puel. Avec ces deux lignes de quatre monégasques face à eux qui les empêchent de relancer plein axe, Mak II et Toulalan passent une première mi-temps à ramer. Govou a bien compris le truc, calé dans son couloir droit, façon 4-3-3, manière de suggérer qu’il faut étirer tout ça pour créer des intervalles dont pourrait profiter Chelito, par exemple. Peine perdue. Il faut se passer de toute considération esthétique cette fois. Sans Benzema, resté sur le banc ce soir, les relances lyonnaises sautent le milieu monégasque et on envoie tout sur Fred. Le Brésilien saute, dévie, remise, amortit, s’accroche, bouscule, crachouille, s’arrache, s’écroule pendant les 45 premières minutes. Vie de chien quand même. Mais puisque c’est pour ça qu’il faut l’aimer, dévoué corps et âme à la cause du moment – bien rester en place ! –, on finit par apprécier le travail.

On est d’autant plus conquis qu’après le match, comme tous les garçons formidables, Fred rappelle qu’il sait lui aussi rester un cheap type : « J’ai compris que ma vie était à Lyon, que je devais faire mon métier correctement pour ma famille ». Difficile de trouver plus belle définition de cette classe très moyenne qui colle si bien au maillot de l’OL. A se demander même si Fred n’a pas eu le bon goût de traîner du côté de ces pages dirty et bâtardes.

Un espoir qui, aussi infime soit-il, méritait bien qu’on prenne part à ces hommages unanimes le concernant, à quelques jours de ce rendez-vous avec Aulas où il sera question de prolongation de contrat. Le genre de perspective qui aide sûrement à oublier l’image du type instable qu’on était pour redevenir en deux matches à peine un joueur tout à fait exceptionnel. Ce qui, à Lyon, veut dire qu’on fait partie des gens normaux.

Serge Rezza






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