Le charme discret de la classe moyenne
23 septembre 2008 à 00:05
Parmi la flopée de noms qu’aurait dû porter mon groupe de rock que je n’ai jamais su former, je me demande si Le Havre ne pourrait pas arriver en tête. Un nom claque comme un vieux riff du MC5, avant que la généalogie du rock d’ici s’occupe du reste. Avec ses défilés en béton, sa gueule de fille de prolos, ses deux trois adresses de disquaires pointus qui ramènent des docks quelques belles cargaisons de vinyles et Philippe Garnier en grand ordonnateur, Le Havre a bien gagné son statut de capitale française du rock.
Une chance que n’a jamais pu avoir Lyon, elle qui a toujours rêvé d’être la capitale de quelque chose, au point de finir capitale du vraiment n’importe quoi : Capitale des Gaules, capitale de la gastronomie, capitale des villes de Province, capitale du radicalisme, capitale des villes qui ont manqué d’être capitale de la culture 2013, et tant d’autres encore. Pas de chance, le seul titre qui valait la peine d’être conquis est revenu au Havre, cette ville qu’on vous a toujours présentée comme la plus sinistre du pays.
Pourtant, dans cette liste sans fin de titres désuets, j’en conserve un qui ramène toujours Lyon au centre de ma géographie personnelle. Celui de capitale de la classe (très) moyenne. De l’arrivée en TGV à la douceur des quais de Saône que l’on devine derrière Cécile Simeone quand elle invite Sid’, Greg’ ou Robert dans son intérieur cosy (sur OL TV), de Joël Bats devenu en l’espace de cinq ans mon voisin de rêve officiel aux premières mises en scène des frères Lumière, tout me ramène à cette classe-là qui est tellement la mienne.
J’y reviens surtout quand il faut parler de l’OL. Parce qu’au cas où vous ne le sauriez pas encore, il existe bien une forme de jeu dans laquelle les classes moyennes aiment à se reconnaître : celui qui place au milieu de terrain des joueurs qui élèvent l’art de la passe au rang de chef-d’œuvre. De Dhorasso à Tiago, certaines tribunes de Gerland ont souvent choisi comme héros ces joueurs qui laissaient éclater en une passe cette sorte d’intelligence qui charme tellement les classes moyennes. Si cette correspondance entre classes moyennes et génies de la passe vous échappe toujours, relisez ce qu’a pu en dire Nick Hornby dans Fever Pitch.
C’est pour cette raison qu’il ne fallait pas manquer le déplacement au Havre. Juninho absent pour une vague histoire d’adducteurs en souffrance, Puel décide d’aligner Pjanic en milieu axial dans un 4-3-3 trop lâche pour ne pas avoir déjà des allures de 4-5-1. Depuis sa performance à Belgrade en juillet dernier à ce même poste, on n’attendait qu’une chose. Le revoir à l’œuvre.
Il y a deux mois, il avait réussi à faire oublier en une mi-temps à peine la déception du départ prématuré de Ben Arfa, avec son cortège de promesses non tenues. Samedi dernier, on se demande à la demi-heure de jeu si on ne va pas le retrouver noyé dans l’estuaire de la Seine. La faute à cette défense havraise aux mailles resserrées qui prend un malin plaisir à brutaliser le garçon. Il ne va pas résister bien longtemps à ce jeu-là. Heureusement, certaines allures et cet impeccable port de tête rappellent qu’il n’a pas tout perdu sur la route qui mène à Deschaseau.
Avec Ederson qui monte en puissance à mesure qu’il aligne les titularisations, le milieu lyonnais parvient dans un premier temps à se maintenir tant bien que mal à flot, avant de décrocher ce pénalty qui suffit pour une victoire, mais qui n’enlève pas de la bouche ce goût amer laissé par la première mi-temps remuée de Pjanic.
Une semaine après avoir déclaré dans Le Progrès « L’OL et moi, on se ressemble », Puel ne pouvait pas laisser faire. Plus qu’une affaire de puzzle tactique, c’est bien de fidélité à une certaine idée de la classe moyenne dont il est question quand il décide de faire entrer Benzema à la 55ème minute de jeu.
D’un coup, on comprend mieux pourquoi Pjanic a pu autant souffrir en première période. Il ne trouvait personne pour s’élever au niveau de ses passes. Avec Benzema de retour juste devant comme à Belgrade, le charme peut de nouveau opérer. Une passe dans la profondeur, un premier redoublement, de la petite combinaison plein axe, on passe en revue toute la panoplie des plus beaux couples pop de la scène lyonnaise. Voilà, on se laisse prendre par la délicatesse de cette petite musique - « De l’art ! » s’époumone Guy Roux. A vous faire dire que, finalement, Lyon peut bien se passer pour quelques années encore du titre fiévreux de capitale du rock.
A propos de Lyon, de rock et de classe moyenne, Arte diffusait vendredi soir New Wave de Gaël Morel, fiction d’adolescences comme on en n’attendait plus depuis la série Tous les garçons et les filles de leur âge qui avait révélé à l’époque Cédric Kahn, Patricia Mazuy ou Olivier Assayas. D’accord, on n’y voit guère que quelques passes sur un terrain goudronné, à des dizaines de kilomètres de Lyon, au milieu des vignes du Beaujolais. En attendant, ce téléfilm va gratter le vernis des classes moyennes, jusque dans les recoins les plus obscurs. Sa beauté n’en est que plus troublante.
Serge Rezza
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