L’ennui sonore
16 avril 2009 à 11:48
Normalement, c’est maintenant le vrai sommet de la saison bâtarde. Ouais, pile dans ce bout de saison qui suit la sortie de Ligue des Champions, quand mars-avril se pointe et que les cheap types sont de retour à la maison.
Après avoir renvoyé les maillots fluobscures à la remise, l’OL profite de son printemps pour reprendre des habitudes de club sans histoire. On se retrouve alors autour d’un barbecue et d’un carton de rosé chez mon voisin idéal, Joël Bats, à remuer ces passions qui rappellent qu’on respire bien la classe moyenne : boulot, Carrefour Ecully ou Auchan Porte des Alpes, Michel Sardou vs Neil Young, la politique, le vin et la Juve.
On prend surtout le temps de refaire et défaire la saison en cours. On passe de petits ratés en jolis coups, on remet les histoires de jeu sur la table de jardin et on commence à parler des possibles recrues que Lacombe est parti observer lors de sa rituelle tournée dans le championnat pauliste. Au moment de se quitter, la saison suivante a déjà pris forme et on tient cette certitude qu’une fois encore, on devrait faire mieux.
Les Lyonnais peuvent alors se laisser aller sur cette poignée de matchs qu’il leur reste à jouer. Inventer des chorégraphies farellyennes dans les rues de Paris, faire venir le cirque Pinder à Gerland pour fêter le 6ème, jouer Drogba et Malouda alors que Greg sent encore le pastis, transformer le Sofitel en boîte échangiste, organiser une bataille bien couillonne à coups de bombe maquillante à cinq minutes d’un dernier derby, attendre un déplacement à Auxerre pour noyer le titre qu’est venu chercher Perrin.
Je ne sais pas si dans l’organigramme lyonnais il y a un type responsable de l’organisation des barbecues et autres tournées pochardes de fin de saison – qu’on se souvienne de l’épisode open mic sur OL TV lors de la tournée à Dubaï en mai 2008 -, mais s’il existe, il faudra impérativement lui rendre l’hommage qu’il mérite pour ces titres de champion assurés quand une nouvelle désillusion en Ligue des Champions promettait de tout mettre en l’air. Ou le maudire pour peu qu’on se range du côté des suiveurs de la Ligue 1 qui n’en peuvent plus de la Saison sans fin qui se joue depuis sept ans.
Lesquels Phil Connors peuvent cette fois entrevoir la sortie de leur enfer depuis le nul douloureux glané dimanche contre l’ASM. Plutôt que d’anticiper dans l’immédiat une possible alternance en haut de la Ligue 1, je préfère me contenter d’un simple constat : les barbecues chez les Bats devraient être plus rares dans les prochaines semaines. Ca ne veut pas dire que le vestiaire est reparti pour tirailler. En deux ans, depuis le départ d’un meneur de la trempe de Caçapa pour être plus précis – un type qui se faisait appeler « Papa » par les autres… -, l’OL a appris à enchaîner les titres, y compris quand les secousses affectives montent d’un cran.
Non, ce qui manque pour renouer avec les soirées grillade où l’on parle sans fin, c’est qu’au moment de se dire au revoir, il n’y aura cette fois personne pour dire aux autres que la saison suivante sera meilleure que celle en cours. Pour s’en convaincre, il suffit d’entendre Juninho murmurer dans sa barbe des « Je me souviens… » à pleines caisses dès qu’un match se termine, sentir le silence dans lequel se fige Gerland à chaque fois qu’une relance manquée de Mak II ou qu’un débordement de Mounier du mauvais côté de la ligne de touche renvoie à une autre fois les derniers espoirs de victoire à l’arrache.
Cette résignation prend même des allures de marche forcée aux yeux de certains, lorsqu’au détour d’une interview sur OL TV, elle vient de la voix de son maître, Aulas himself, confessant qu’une deuxième place en Ligue 1 n’aurait rien d’indigne cette saison. De quoi amener les exégètes du discours aulassien à suspecter une nouvelle tentative d’étouffer cette crise qui ne voudrait pas dire son nom.
Pourtant, dans ce moment où le championnat est en train de lui échapper, l’OL est peut-être plus sincère qu’il n’y paraît. Un peu comme pour le Zatopek qui court entre les lignes d’Echenoz, l’OL a rendu la victoire tellement répétitive qu’on s’est même demandé si elle ne finirait pas par devenir « plus extraordinaire du tout ». Ni les victoires, ni la domination sur ce mode de la répétition n’ont permis d’évacuer cette seule évidence qui veut que tout ça prenne fin un jour où l’autre. Aux plus belles heures du jeu en 4-3-3 accords à Gégé, quand le Dark Horse emportait tout sur son passage, on ainsi pu entendre Lacombe annoncer depuis son poste de commentateur le plus dirty de l’histoire : « Qu’on en profite de ces instants-là, hein, parce que ça ne pourra pas durer éternellement ! »
Ne restait plus qu’à attendre l’instant où l’OL ne gagnerait plus pour retrouver de quoi s’étonner. Là encore, on se rend compte que ce jour n’est pas prêt d’arriver, les Lyonnais se contentant seulement de gagner un peu moins souvent et de perdre de temps en temps. C’est aussi pour ça qu’on a fait venir Puel à Tola Vologe.
A lui d’en finir ensuite avec les prétentions de beau jeu en 4-3-3 qui allaient bien pour domestiquer saison après saison la Ligue 1, mais qui n’ont jamais permis de dépasser les quarts de Ligue des Champions. C’est vrai quoi, quitte à être insupportable, autant y aller franchement et reprendre à son compte la formule grisaille qui a fait ses preuves dans les grandes capitales de l’ennui – presser à tout va, défendre crade, mettre les sentiments de côté, laisser le karma romantique à d’autres qui le porteront toujours mieux. Et attendre que le génie de devant termine froidement le travail.
L’OL a tout pour achever avant l’heure sa liaison avec Turin et prendre à son compte le seul rôle qui lui convienne. Le sale rôle, celui d’une Juve à la française. A condition d’accepter que l’esprit ouineur des PME de Rhône-Alpes puisse se substituer à la splendeur des Agnelli.
L’ennui s’honore.
Serge Rezza