Dans le ventre de Gerland
3 novembre 2008 à 11:58
Ça y est, j’y suis. Les dernières rampes sont passées et je retrouve Gerland, côté Virage Nord Supérieur. Première pour moi cette saison. Vingt minutes avant le coup d’envoi, le groupe lyonnais est en train de terminer son échauffement. Et comme d’habitude ou presque, je me laisse emporter par la douce procession des maillots qui défilent devant moi.
Deux rangées plus bas, c’est cette fille l’air perdue qui rameute la troupe des bidasses à Lacombe avec son n°9 Cavéglia, trop large pour ses épaules. Un nom effacé brutalement par celui que portent ces trois copains, à peine plus loin. Cet autre n°9, celui d’Anderson, qui fait ressurgir le temps des premiers tours en Ligue des Champions avec le gris Atari et un peu de la secousse ressentie tout autour du stade un soir de folle remontée contre le FC Bruges. Mais c’est au milieu de la flopée des Juninho et des Benzema que je devine celui qui me manque encore, le 21 de Tiago.
Au coup d’envoi, un autre nostalgique, des commentaires de Bernard Lacombe sur OL TV celui-là, entame derrière moi la partie toute gorge déployée. Soyons clairs, j’ai surtout affaire à un Dirty Bernie de synthèse, beaucoup moins mordant dans l’art de fumer l’arbitrage, bien trop radical lorsqu’il décide de s’en prendre aux dribles débraillés de Kader Keita.
Emporté par son flow assassin, il en perd même de vue ce départ pied au plancher des Lyonnais qui fait disparaître le jeu manceau au bout de quatre secondes, moment précis où Coutadeur est flanqué par terre. Ce 4-4-2 nouveau est visiblement bâti pour étouffer le plus haut et le plus vite possible chaque possession du MUC 72. Ce qui n’est pas vraiment pour déplaire pour peu qu’on souhaite voir la partie s’étirer tranquillement depuis les tribunes.
On va pourvoir prendre le temps, par exemple, d’observer Delgado qui, après Mounier et Gassama, tient le rôle du nouveau venu dans le turn-over pratiqué par Puel. Cela fait pourtant presque une saison qu’il est là, à attendre qu’on l’autorise enfin à monter sur le ring d’une Ligue 1 jugée trop physique et trop tactique pour son jeu poids-mouche ramené du Mexique. Bientôt un an qu’il voit tout l’effectif à peu de choses près occuper le côté gauche pour lequel il est venu – Hatem, Karim, Sidney, Kim, Honorato, Miralem ou Anthony s’y sont succédés. Il faut croire pourtant qu’il n’a pas tout perdu pendant ce temps-là. Débordements alertes, centres soignés, remises en première intention, coups d’accroche dans les pattes adverses : pas besoin de lui expliquer comment faire pour se tailler une place de choix dans les cœurs de Gerland.
C’est toujours ça de pris pour Chelito. D’autant que par la suite les relances de Cris ou de Toulalan ont tendance à l’oublier. On préfère sans doute voir Keita et Benzema passer côté Cerdan plutôt que de l’envoyer ferailler côté Camara. Une tendance qui prend des allures de petite victoire pour le Bernie-brailleur du rang d’au-dessus, puisque Kader se prend pour l’instant les pieds dans les fils de la wha wha.
Karim, lui, a tendance à se perdre pour de vagues considérations d’ordre esthétiques. Ca fait maintenant vingt minutes qu’on le voit tourner autour de la surface, sans parvenir à trouver la position idéale au moment de frapper. A la 22ème, on se lèverait presque pour la forme quand il accélère une dernière fois côté droit. Lorsqu’il faudra se rasseoir, on n’oubliera pas de se demander comment il est possible de se jouer de la belle détende à Pelé avec un angle pareil, là, juste sous nos pieds.
De toute évidence, le gamin de Bron-Teraillon n’en est plus à un miracle près. C’est ce qu’il a même trouvé de mieux pour rendre les bâtards encore plus sensibles. La preuve ce matin encore dans les pages Sports du Progrès, lorsqu’il réussit à détourner cette phrase d’un des plus vaillants chroniqueurs de l’OL, Christian Lannier : « Le but de Karim Benzema est de ceux que l’on surprend très peu dans une vie de journaliste ou de supporter, un but qui vous transporte, et qui finalement vaut peut-être tout l’or du monde… » Le genre de trouble qu’on trouve encore plus charmant quand on donne du coup d’œil vers les quatre voisines de la rangée de devant, toutes acquises à la cause de l’esthète Benzema.
Reste qu’à 1-0, il n’est toujours pas question de perdre de vue le travail de ce milieu à deux, réduit ce soir à sa plus simple expression. Toulalan et Juninho, soit un récupérateur et un relayeur, point. Alors qu’on les croyait incapables de sortir de la formule efficace en 4-3-3 accords du power trio , ils montrent en 60 minutes jouées à l’énergie que la classe moyenne peut elle aussi avoir du chien avec deux fois rien. De la même manière qu’ il n’a jamais fallu plus qu’une batterie et une guitare à Meg et Jack White pour faire du rock’n’roll, un tacle, une passe suffisent à envoyer du jeu.
A se demander d’ailleurs si Puel n’a pas trouvé un allié de circonstance chez le vrai-faux couple de Détroit après avoir fustigé « l’art de se compliquer la tache » en sortant des vestiaires de Bonal, mercredi dernier. D’ailleurs, quoi de plus simple qu’un plat du pied de Juninho pour envoyer la balle du second but entre les jambes de Pelé (57ème minute) ? Rien. Ne reste donc plus qu’à applaudir la révérence désuète du capitaine et les dernières courses-hourra-tire ! de Kimi, avant de replonger dans le ventre de l’autre Gerland, côté quartier.
Gerland qui aime tourner le dos au reste de la ville, ou du moins à l’idée que l’on s’en fait. Vous voyez de quoi je veux parler. Lyon la bourgeoise, la frileuse un rien suffisante, celle qui se rêve belle italienne endormie et se réveille chaque matin un peu plus suisse. Des images qui depuis collent tellement au maillot de l’OL qu’on ne sait plus trop comment s’en défaire, par crainte peut-être de rompre ce qui ferait presque partie de l’ordre des choses.
Pourtant, en remontant la rue de l’Effort, le long des cités-jardins, juste avant de passer les anciens jardins-ouvriers en friches de la rue Georges Gouy, je me dis que ce quartier mériterait bien une chronique sur ce blog. Le temps de retrouver quelques figures familières, partout où se mêlent grandes histoires et petites légendes, et vous comprendrez mieux pourquoi, comme Bernard Lacombe, je voudrais tant que l’OL reste à jamais dans le ventre de Gerland.
Serge Rezza