Biolay presqu’OL
6 février 2010 à 17:33
Il y a des signes qui vous font dire, un jour, que vous êtes bien partis pour incarner une certaine idée du vieux con. S’intéresser d’un peu plus près au vin et profiter des instants de douce ivresse qui s’en suivent pour solder les derniers comptes de sa jeunesse. Ne plus détester la Juve en invoquant je ne sais quelle classe, alors qu’il est surtout question d’apprécier cette obsession de la gagne, tellement plus rassurante que tout ce cabotinage sans fin autour des histoires de style.
On a l’âge d’homme qu’on peut. Et le mien, pour l’instant, se passe surtout à parler bouteilles plutôt qu’à en ouvrir et à devoir remettre à plus tard l’adhésion à l’éthique de Turin pour une saison qui prend l’eau. Du coup, histoire de patienter, je me suis mis à écouter en boucle La Superbe.
Jusque-là, ce que j’aimais surtout chez Biolay, c’était sa façon de supporter l’OL. A chaque fois que je l’entendais sur le sujet, il y avait cette résignation mal assumée de celui qui ne s’est jamais habitué à supporter l’insupportable. Les fois où il s’est décidé à aller un peu plus loin, il lui arrivait d’évoquer le plaisir qu’il peut y avoir à se repasser un match sur OL TV avec Lacombe au micro ou à se rappeler toutes ces équipées malaise qu’on a pu encourager dans un stade de Gerland ouvert aux quatre vents.
D’un commun accord avec les gars du crew, Biolay figurait bien le supporter idéal. Pour les chansons, on repasserait plus tard. L’OL se mettrait bien à perdre suffisamment tôt pour qu’on prenne le temps un jour de leur accorder un peu plus d’attention. Coup de latte du destin ou pas, La Superbe est arrivé en plein automne, pile au moment où les Lyonnais se sont mis à perdre plus souvent que d’habitude. Un peu trop même. Au point d’incarner une nouvelle forme de lose, avec ce qu’il faut de résignation mal assumée pour ne jamais être magnifique.
Jeudi, plus besoin de se faire prier lorsqu’il faut aller piétiner dans la fosse du Casino de Paris et retrouver Biolay pour sa première parisienne. Petite collec’ de midinettes pour le tout premier rang, vieille garde qui ne sait que faire de ses manteaux depuis le balcon et, dans l’entre-deux, des trentenaires le plus souvent enlacés. Manque plus que son lot de 9 gris floqués Anderson pour sentir la petite excitation qui traverse Jean Bouin avant le coup d’envoi.
Autant dire que c’est la première fois que je retrouve le public des soirs de match à Gerland pour un concert. Ce qui n’a rien d’une bonne nouvelle. Pas loin d’y voir une preuve supplémentaire à mettre sur le compte de ma sale glissade, à fréquenter les concerts mainstream et à supporter une équipe destroy – et plus forcément l’inverse. Chienne de vie.
Ou jeudi noir plutôt, quand Biolay finit par s’avancer dans un habit sombre qui convoque à sa manière les derniers restes du Dark Horse. Et renvoie à plus tard toutes ces agitations pour supporter au moment de lancer son set. Deux premiers titres joués dans un souffle pour venir à bout des derniers spasmes du chanteur qu’on sent un rien traqueur. Une ou deux révérences muettes en direction d’un public raccord qui lui témoigne ce genre de douce affection qui ramène un peu d’assurance et l’amène à marquer un premier arrêt.
Foireux puisqu’il est question de Lyon, origine dont « on n’est pas spécialement fiers » et qu’on ne sait jamais vraiment ramener comme il faut. Mieux vaut encore lancer le titre en question, Lyon Presqu’île, un temps en lice pour incarner l’hymne secret des chœurs à vif de Gerland – « Je serai dilettante ou mort de rire en sentant la mort venir. Du moins, j’espère, j’espère… » – s’il ne faisait défiler le parcours un rien mélancolique de tous ceux qui ne font plus qu’y passer de loin en loin.
Ce soir, il établit surtout la topographie sinueuse des deux heures qui suivent, passant des prières qu’on va balancer sur Fourvière à la fièvre qui agite une montée de Pentes, de l’apparente tranquillité de la Saône au gros bouillon du Rhône. Un récital aux allures de grande traversée qui secoue un cran plus fort quand s’ouvre sans prévenir Ton Héritage, titre-confession qu’on aimerait savoir dérouler à son tour plutôt que d’avoir à laisser l’âge d’homme se jouer pour quelques bouteilles ou sur une saison de la Juve.
Une série d’ovations plus tard et après trois rappels généreux, on file allumer une première clope sur le trottoir de la rue de Clichy au milieu de la foule. Et on se dit, là, qu’on est peut-être enfin prêt à sacrifier l’espoir d’un retour aux affaires de l’OL maintenant que La Superbe peut résonner avec cette intensité.
Serge Rezza