Never trust a marxist in football !

19/06

Interview intégrale de celle parue dans le numéro 150 de So Foot

- le foot, derrière tout le reste, peut-il rester un kiffe aussi profond que la musique malgré les majors et le star system?


Je vais commencer par préciser que j’aime le foot parce que j’ai souvent côtoyé de grands amateurs de foot, et ce depuis la coupe du monde 1986. Donc j’ai vu beaucoup de match, et parfois j’ai eu la chance de les regarder avec des gens capables de me montrer ce qu’il a de magique. Mais si tu me laisses toute seule devant un match, je le regarde, je comprends un peu ce qui se passe mais au bout de cinq minutes la vérité c’est que ça m’intéresse pour des raisons tout à fait extra footbalistiques. Je peux me passionner pour Pogba ou Neymar sur toute une saison, pas de problème, mais sans aide extérieure à la fin du tournoi j’ai pas grand chose à dire sur leurs talents de joueurs. Donc non pour moi le foot n’est pas comparable à la musique - la musique je peux l’écouter sans avoir personne à coté de moi. Mais pour répondre à la question - par exemple à Barcelone j’ai déjà vu de grands matchs en bonne compagnie et si tu me montres ce qu’une équipe dessine dans l’espace, je vois. Je connais plein de gens qui voudraient ne plus aimer le foot, justement parce qu’il est pourri par le fric le star système etc - mais qui ne peuvent pas décrocher. Ils lisent la presse sportive, ils suivent les classements, ils regardent les matchs. Et quand le match commence, quel que soit leur désir d’arrêter d’aimer ça - ça devient contagieux, et alors oui l’émotion dans le bar ou dans le salon d’où tu suis la partie est comparable à celle que dégage un concert. Il reste une magie, c’est indéniable. Qu’elle soit pervertie n’empêche pas qu’elle opère. Sans quoi le foot n’aurait pas pu devenir le foot - c’est bien parce que ce sport collectif procure des sensations particulières quand tu es spectateur et que « ça joue » qu’il a pu être autant corrompu - tu peux pas générer des millions et manipuler des foules si t’as pas un matériel particulier. C’est comme la pornographie, au final - même si t’as pas envie que ça marche sur toi parce que tu déplores les conditions de production, il est possible que ça te fasse de l’effet, parce que le porno est un outil super puissant… il faut que le foot soit un sport particulièrement jouissif à regarder, et qui permet outre la jouissance du moment de déployer tout un système d’analyse qui reste intéressant pour que malgré ce qu’il est devenu des gens pas du tout naïfs continuent de se sentir soulevés.


- il existe une encore une dimension subversive qui t'attire dans le foot?


Subversif ? Je sais pas quoi dire. ça doit être possible d’y trouver quelque chose de subversif, en usant d’une dialectique bien tordue… mais j’ai rien en stock. Disons que le foot qui pourrait m’intéresser demain c’est le foot féminin (j’ai envie de dire, évidemment). Pour l’instant il cherche à copier le foot masculin dans ce qu’il a de mainstream, à se conformer aux règles de l’argent et de la médiatisation du foot masculin mais il a tellement de retard et il peine tellement à le faire et il a été tellement peu promu qu’il en devient intéressant… les joueuses ne sont pas sélectionnées uniquement sur leurs capacités physiques mais plutôt sur leur intelligence du jeu, leur vision dans l’espace ou leur sens du collectif - les équipes féminines je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles sont subversives en soit, mais elles gardent quelque chose d’il y a une trentaine d’années - déjà parce qu’une fille qu’on commence à entraîner à huit ans, même si elle est super douée, elle joue parce qu’elle aime le jeu - elle sait qu’elle n’en tirera jamais ni argent ni gloire, tout le monde s’en fout de son foot, et c’est ce qui le rend intéressant. Je crois que ça peut devenir de plus en plus intéressant, du coup, en terme de jeu à proprement parler. Comme je parle de foot féminin je pense à des équipes comme les Dégommeuses, à Paris, qui font du foot amateur assumé et qui l’utilise déjà parce que c’est une discipline que tu peux pratiquer en équipe sans parler la même langue - les règles sont les mêmes de Yaoundé à Buenos Aires en passant par Saint Etienne, donc tu peux le pratiquer même si tu viens d’arriver dans un pays dont tu connais pas la langue, et ça reste un jeu d’équipe. J’ai l’impression que s’il y a une dimension subversive dans le foot, elle est à chercher dans des foots underground, de ce genre…là, c’est comme la musique - j’adore Beyoncé mais quand même j’ai plus d’émotion si j’écoute L7.

- Quel est le genre d"équipe qui te ferait encore rêver?


Aucune. Je lis le roman de Kaouther Adimi (Nos Richesses) et je découvre l’histoire du « onze de l’indépendance » (en 1959, en pleine guerre pour l’indépendance de l’Algérie, Mohamed Boumezrag recrute pour soutenir le FLN une équipe de joueurs professionnels au sein d’équipes françaises, qui renoncent à leur carrière et passent clandestinement la frontière vers la Tunisie pour former une équipe algérienne - et ça marche, c’est un coup politique de génie). C’est une belle histoire - j’imagine que dans le détail, comme toutes les belles histoires, il n’y a pas que des jolies choses dedans, mais si tu la regardes d’un peu loin c’est une histoire romantique et sublime, et cette équipe me fait rêver parce qu’elle est composée de joueurs capables de renoncer au petit confort de sportif intégré pour inventer quelque chose qui les dépasse, et mettre leur talent au service des quelque chose qui leur parait plus important.


-Est-ce que le foot peut encore servir à quelque chose dans la société française?


J’aimerais bien te dire qu’en bas de chez moi il y a des gosses qui jouent dans une impasse et que je les trouve géniaux et que ça c’est une équipe qui me fait rêver, et j’ai l’impression que dans les années 80 les villes de province étaient remplies de ces gosses qui jouaient sans arrêt, sans adulte, sans enjeu - et aux yeux de la gamine que j’étais il y avait parfois des joueurs de génie au sein de ces équipes (qui n’étaient jusqu’à l’adolescence pas toujours des garçons, d’ailleurs). Mais je ne vois plus jamais de gosses jouer dans la rue. alors à quoi ça sert, le foot mainstream… bon ça rassemble des gens qui ne partagent rien d’autre, si tu fais l’analyse sociologique d’un stade ça doit être l’endroit le plus mixte socialement qu’on puisse imaginer… et sinon ça fait toujours plaisir de voir de grosses sommes d’argent atterri dans des poches d’individus qui ne sont pas nés riches, ça change… ou quand tu vois le bordel que sème un mec comme Benzema, c’est cool, ça change, d’habitude c’est toujours les riches qui font chier à faire des trucs chelous, là au moins on change de registre, à tous les niveaux… si on veut être très positif, je crois qu’on peut voir ça comme ça. - tu as envie d'écrire un jour sur le ballon rond? Tu sais, je suis capable de tout. Écrire un livre théorique intéressant comme l’a fait (super bien, à mon sens) Olivier Guez, ça ne risque pas de m’arriver, j’ai pas les connaissances requises. Écrire un livre sur la récupération politique du foot comme l’a fait (super bien, à mon sens) Owen Jones avec Chavs, non plus parce que là aussi je manque de culture footbalistique. Donc sur le ballon rond, non, quand même, ça ne risque pas de m’arriver. Mais sur des joueurs, oui. Je dévore tout ce qui sort sur Maradona, par exemple - il me fascine. et il me fascine comme sportif - quelle est l’intelligence requise pour être un joueur de ce niveau, ça m’intéresse. Ou par exemple est-ce que demain je peux décider de demander à Cantonna s’il veut pas faire un livre avec moi sur son parcours de joueur, oui, je suis capable de m’intéresser à ça. Tu sais que tu racontes beaucoup de choses d’un pays à travers son foot, c’est intéressant.


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